M’hamed Issiakhem
- Dzaïr Zoom / 16 heures
- 24 février 2026

Arts Visuels Algériens
M’hamed Issiakhem : Le Peintre de la Douleur Algérienne
Fondateur de la peinture moderne algérienne, il a transformé le traumatisme d’une grenade en un art expressionniste qui a donné un visage à l’Algérie indépendante
17 juin 1928 – 1er décembre 1985
« Je l’ai vu finir une toile en quelques heures, puis soudain la détruire, comme si son œuvre aussi était une grenade qui n’a jamais fini d’exploser dans ses mains. »
📋 Carte d’identité
Nom complet : M’hamed Issiakhem (Muḥend Isyaxem)
Naissance : 17 juin 1928, Taboudoucht (Aghribs)
Décès : 1er décembre 1985, Alger (cancer)
Profession : Peintre, graveur, affichiste
Formation : Beaux-Arts d’Alger, Paris, Estienne
Origine : Kabyle (Tizi Ouzou)
Style : Expressionnisme
Thème majeur : Femmes, maternités
Ami de : Kateb Yacine, Malek Haddad, Issiakhem
Hommage : Google Doodle (17 juin 2018)
L’enfant de Kabylie : de Taboudoucht à Relizane
M’hamed Issiakhem naît le 17 juin 1928 à Taboudoucht, dans la commune d’Aghribs, au cœur de la Kabylie montagneuse. Ce village perché sur les hauteurs de Tizi Ouzou, non loin d’Azeffoun (l’ancien Port-Gueydon), lui léguera l’identité berbère qu’il portera toute sa vie : en kabyle, son nom s’écrit Muḥend Isyaxem.
En 1931, alors que M’hamed n’a que trois ans, sa famille quitte les montagnes kabyles pour s’installer à Relizane, ville de l’Ouest algérien où son père trouve un emploi dans un hammam. C’est dans cette cité de la plaine du Chélif que l’enfant grandira, fréquentant très tôt l’école coranique puis l’école « indigène » où il baigne dans l’ambiance du mouvement nationaliste naissant.
« Un pays sans artistes est un pays mort. J’espère que nous sommes vivants. »
Dès l’enfance, le jeune M’hamed manifeste un goût pour le dessin. Mais personne ne peut imaginer que son destin basculera un jour d’été 1943, et que de cette tragédie naîtra l’un des plus grands peintres algériens du XXe siècle.
La grenade de 1943 : le drame fondateur
Le 27 juillet 1943, M’hamed Issiakhem a quinze ans. Avec d’autres gamins de Relizane, il a volé des grenades dans un camp militaire américain installé dans la région. Ce jour-là, il manipule l’un de ces engins. L’explosion lui arrache le bras gauche, tue ses deux sœurs Fatima et Yamina, ainsi que son neveu Sofiane.
Le garçon est hospitalisé pendant deux longues années. Il survit, mais amputé. Et surtout, il porte désormais le poids insupportable d’avoir causé la mort de trois membres de sa famille. Le regard de sa mère — ce regard de reproche muet qu’il croisera jusqu’à sa mort — le hantera toute sa vie.
L’écrivaine Assia Djebar dira qu’Issiakhem « a peint avec la main qu’il avait perdue ». Son biographe Benamar Médiène observe qu’il « a trouvé son exutoire dans le grand nombre d’autoportraits sombres et dénués d’artifices esthétiques » qu’il réalisera tout au long de sa carrière. La souffrance devient le combustible de son art, la culpabilité son aiguillon créateur.
« Le tragique est son histoire et non pas sa vocation. »
La formation artistique : Omar Racim et les Beaux-Arts
C’est paradoxalement durant sa longue hospitalisation qu’Issiakhem découvre le dessin comme vocation. En 1947, il quitte Relizane pour Alger où il s’inscrit à la Société des Beaux-Arts. Il rejoint ensuite l’École des Beaux-Arts d’Alger, avec le statut d’élève « indigène » que lui impose le système colonial.
🎨 Ses maîtres
À Alger, Issiakhem étudie auprès de deux maîtres qui marqueront sa formation : Omar Racim, le grand miniaturiste algérien qui lui transmet la tradition artistique locale, et Jean-Eugène Bersier, graveur français qui l’initie aux techniques européennes de l’estampe.
Cette double influence — art traditionnel algérien et techniques occidentales — façonnera son style unique, entre enracinement et modernité.
📅 Parcours de formation
- ✦ 1947-1951 : École des Beaux-Arts d’Alger
- ✦ 1951-1953 : Paris, gravure à l’École Estienne (boursier)
- ✦ 1953-1958 : École des Beaux-Arts de Paris, atelier Raymond Legueult
- ✦ 1958 : Quitte la France pour la RFA puis la RDA
- ✦ 1962 : Pensionnaire de la Casa de Velázquez (Madrid), retour en Algérie
Les jumeaux de Nedjma : l’amitié avec Kateb Yacine
En avril 1951, au Café de la Marine à Alger, le journaliste Armand Gatti présente M’hamed Issiakhem à un jeune écrivain fougueux : Kateb Yacine. La rencontre est un coup de foudre amical. Ces deux hommes que tout semble séparer — le peintre kabyle de Relizane et le poète de Constantine — découvrent qu’ils partagent un destin tragique.
Car Kateb Yacine aussi porte une blessure originelle. Le 8 mai 1945, lors des manifestations de Sétif violemment réprimées, l’adolescent est jeté en prison. Sa mère, qui ne supporte pas l’attente, sombre dans la folie. Elle restera toute sa vie « enfermée dans sa camisole de silence », selon les mots de Benamar Médiène. Deux mères brisées, deux fils marqués au fer rouge par l’histoire.
👬 « Les jumeaux de Nedjma »
C’est ainsi que Benamar Médiène les appellera. L’amitié entre Issiakhem et Kateb durera 34 ans, jusqu’à la mort du peintre. Ils collaboreront sur de nombreux projets : illustrations, affiches de théâtre, le film Poussières de juillet (1967).
Issiakhem illustrera les œuvres de Kateb, tandis que ce dernier écrira sur son ami peintre avec une lucidité poignante : « Je l’ai vu finir une toile en quelques heures, puis soudain la détruire, comme si son œuvre aussi était une grenade qui n’a jamais fini d’exploser dans ses mains. »
Le trio infernal : Paris avec Malek Haddad
À Paris, dans les années 1950, une figure vient compléter le duo Issiakhem-Kateb : l’écrivain Malek Haddad, lui aussi contraint à l’exil. L’historien Mohammed Harbi, dans ses Mémoires, les baptise « le trio infernal » — trois artistes « portés sur la dive bouteille et dont la discrétion n’était pas la vertu première ».
🍷 Bohème parisienne
Mohammed Harbi raconte qu’Issiakhem « se déplaçait toujours avec des cartons de gouaches qu’il lui arrivait de troquer contre quelques verres de vin, sans jamais marchander ». Pendant ce temps, Kateb Yacine et Malek Haddad travaillaient comme ouvriers agricoles en Camargue pour survivre.
En 1956, Issiakhem illustre le premier recueil de poèmes de Malek Haddad, Le Malheur en danger. L’amitié entre les trois hommes résistera aux années et aux épreuves.
« Le démiurge déconcertant, paradoxal, irrévérencieux qui, dans une lucidité prophétique, avale la poudre et allume une cigarette. »
Bâtisseur de l’Algérie nouvelle
L’indépendance acquise, Issiakhem rentre en Algérie et se jette dans la construction culturelle du jeune État. Dès 1962, il est dessinateur à Alger républicain. En 1963, il est membre fondateur de l’Union Nationale des Arts Plastiques (UNAP) aux côtés de Bachir Yellès, Mohamed Khadda et Choukri Mesli.
📅 Carrière dans l’Algérie indépendante
- ✦ 1962 : Dessinateur à Alger républicain
- ✦ 1963 : Cofondateur de l’UNAP
- ✦ 1964-1966 : Chef d’atelier peinture, École des Beaux-Arts d’Alger
- ✦ 1966 : Directeur pédagogique de l’École des Beaux-Arts d’Oran
- ✦ 1968 : Décors pour le film La Voie de Slim Riad
- ✦ 1971 : Professeur à l’EPAU, décors du film Novembre
- ✦ 1972 : Voyage au Vietnam (solidarité anti-impérialiste)
- ✦ 1973-1978 : Dessinateur de presse
- ✦ 1977-1978 : Séjours à Moscou
Le peintre des femmes : maternités et douleur
Le thème obsédant d’Issiakhem, c’est la femme — et plus précisément la mère. Ce « douloureux cortège de femmes debout » qui traverse son œuvre porte en creux le visage de sa propre mère, celle dont le regard de reproche ne l’a jamais quitté depuis la tragédie de 1943.
🎨 La Mère (vers 1965)
Tons sombres comme la cendre, touches d’ocre. Une figure matricielle, hiératique, qui semble porter tout le poids de l’histoire algérienne sur ses épaules.
🎨 La Mère comblée (1970)
Technique mixte. Rare moment de sérénité dans l’œuvre d’Issiakhem : une famille heureuse, une maternité apaisée.
🎨 La Folle
Hommage direct à la mère de Kateb Yacine, rendue folle après l’arrestation de son fils lors des massacres de Sétif en 1945. Une œuvre qui lie les destins des deux amis.
🎨 Mère courage (1984)
L’une de ses dernières œuvres, présentée à l’exposition « Maternité » à Tunis en juillet 1985. Presque monochrome blanc, une silhouette fragile d’une « tristesse insondable ». Issiakhem mourra six mois plus tard.
Un expressionnisme singulier
Issiakhem lui-même trouvait l’étiquette « expressionniste » discutable. Il disait : « Si ce n’est les visages, ma peinture est abstraite. » De fait, son style échappe aux catégorisations faciles.
🖌️ Caractéristiques de son style
- Empâtements épais — La matière picturale est travaillée en couches denses
- Couleurs intenses — Ocres, bleus profonds, terres brûlées
- Visages « dépouillés d’expression humaine » — Corps mutilés, âmes tourmentées
- Lignes brisées — Évoquant les motifs des tissus et poteries berbères
« Il a peint avec la main qu’il avait perdue. »
L’identité visuelle de l’Algérie
Au-delà de son œuvre de chevalet, Issiakhem a littéralement dessiné le visage de l’Algérie indépendante. De 1965 à 1982, il conçoit les maquettes des billets de banque algériens — ces images que des millions d’Algériens manipulent quotidiennement sans toujours connaître leur auteur.
💵 Créations pour l’État algérien
- Billets de banque (1965-1982) — L’argent algérien porte sa signature
- Timbres-poste — Plusieurs émissions entre 1969 et 1987
- Premier sceau de l’État algérien
- Fresque de l’aéroport d’Alger (1977)
⚠️ Un artiste marginal ?
Malgré ces commandes officielles, Issiakhem n’a jamais été pleinement « consacré » par le régime de son vivant. L’historienne de l’art Nadira Laggoune avance une hypothèse : « alcoolique, communiste, athée, provocateur » — son profil était trop marginal pour une consécration complète dans l’Algérie de Boumediene.
La mort et la postérité
M’hamed Issiakhem meurt le 1er décembre 1985 à Alger, emporté par un cancer. Il a cinquante-sept ans. Le peintre de la douleur algérienne s’éteint, mais son œuvre continue d’illuminer l’art national.
🏆 Distinctions et hommages
- ✦ 1980 : Premier Simba d’Or (Lion d’Or) à Rome, distinction UNESCO pour l’art africain
- ✦ 1985 : Documentaire-fiction de Fawzi Sahraoui (RTA)
- ✦ 2010 : Grande exposition au MAMA (Alger), plus de 100 toiles
- ✦ 17 juin 2018 : Google Doodle pour le 90e anniversaire de sa naissance
🖼️ Où voir ses œuvres ?
- MAMA — Musée national d’Art moderne et contemporain d’Alger
- Musée national des Beaux-Arts d’Alger
- Institut du Monde Arabe, Paris (Donation Claude & France Lemand)
💰 Cote sur le marché de l’art
En 2016, une « Maternité » d’Issiakhem a été adjugée 140 000 € chez Ader à Paris. Les maternités, figures féminines et grands formats sont les plus recherchés par les collectionneurs.
Avec Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Matoub Lounès et Aït Menguellet, Issiakhem appartient au panthéon des créateurs qui ont propulsé l’Algérie dans la culture universelle tout en restant ancrés dans l’algérianité profonde. Son trait de crayon et son pinceau ont « complété, orné, sublimé et fait parler » les poésies de ses compagnons de route. Quarante ans après sa mort, la grenade n’a pas fini d’exploser dans ses mains — et d’illuminer l’art algérien.
📚 Bibliographie
Ouvrages de référence
- Issiakhem — Benamar Médiène, ENAG, Alger, 1987
- Issiakhem, une œuvre — Benamar Médiène, ENAG, Alger, 2007 (rééd.)
- Issiakhem, les jumeaux de Nedjma — Benamar Médiène, Koukou Éditions, Alger, 2020
Catalogues d’exposition
- Issiakhem, rétrospective — MAMA, Alger, 2010
- Donation Claude et France Lemand — Institut du Monde Arabe, Paris
Ouvrages généraux
- Tahar Djaout, Une mémoire mise en signes, Écrits sur l’art — El Kalima Éditions, Alger, 2013
- L’art contemporain arabe — Institut du Monde Arabe, Paris
- La peinture algérienne — Ministère de la Culture, Alger
En ligne
- missiakhem.net — Site dédié à l’artiste
❓ Questions fréquentes
Qui était M’hamed Issiakhem ?
M’hamed Issiakhem (1928-1985) était un peintre et graveur algérien, considéré comme le fondateur de la peinture algérienne moderne. Né en Kabylie, il a perdu son bras gauche à 15 ans dans l’explosion d’une grenade qui a tué deux de ses sœurs et son neveu. Cette tragédie a marqué toute son œuvre expressionniste. Ami intime de Kateb Yacine, il a créé les billets de banque et de nombreux timbres algériens.
Qu’est-ce que la tragédie de la grenade de 1943 ?
Le 27 juillet 1943, M’hamed Issiakhem, âgé de 15 ans, manipule une grenade volée dans un camp militaire américain à Relizane. L’explosion tue ses deux sœurs Fatima et Yamina ainsi que son neveu Sofiane. Issiakhem est grièvement blessé et son bras gauche est amputé. Le regard de reproche de sa mère le hantera toute sa vie et nourrira son art tourmenté.
Quel était le lien entre Issiakhem et Kateb Yacine ?
M’hamed Issiakhem et Kateb Yacine se sont rencontrés en avril 1951 au Café de la Marine à Alger. Leur amitié, qui durera 34 ans jusqu’à la mort d’Issiakhem, était fondée sur un traumatisme commun : la grenade pour Issiakhem, la folie de la mère après Sétif 1945 pour Kateb. Benamar Médiène les a appelés « les jumeaux de Nedjma ».
Quelles sont les œuvres principales de M’hamed Issiakhem ?
Les œuvres majeures d’Issiakhem incluent ses séries de maternités et de femmes debout : La Mère (1965), La Mère comblée (1970), La Folle (hommage à la mère de Kateb Yacine), La Femme enceinte (1984) et Mère courage (1984). Il a également réalisé les billets de banque algériens, des timbres-poste et la fresque de l’aéroport d’Alger (1977).
Pourquoi Google a-t-il célébré Issiakhem ?
Le 17 juin 2018, Google a consacré un Doodle à M’hamed Issiakhem pour le 90e anniversaire de sa naissance. Cette reconnaissance internationale a mis en lumière l’importance de ce peintre considéré comme le père de l’art moderne algérien, dont les œuvres sont exposées au MAMA d’Alger et à l’Institut du Monde Arabe à Paris.























































































































































































































































































































































































































































































































































































































