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Mohammed Harbi (1933-2026) : L’historien qui a déconstruit les mythes du FLN

Mohammed Harbi fut à la fois acteur et historien de la révolution algérienne — une double casquette rarissime qui fait de son œuvre une source irremplaçable. Engagé à 15 ans dans le mouvement nationaliste, cadre de la Fédération de France du FLN, participant aux négociations d’Évian, conseiller du président Ben Bella, artisan de l’autogestion, il est emprisonné après le coup d’État de 1965 puis contraint à l’exil en 1973. Depuis Paris, ce « marxiste libertaire » s’impose comme le premier historien à déconstruire les mythes officiels du FLN. Ses ouvrages — Le FLN, mirage et réalité, Une vie debout — restent des références incontournables. Il s’est éteint le 1er janvier 2026, à 92 ans, laissant un héritage intellectuel immense.

Fiche d’identité : Mohammed Harbi

Nom completMohammed Harbi (محمد حربي)
Date de naissance16 juin 1933
Lieu de naissanceEl Harrouch, près de Skikda (Algérie)
Date de décès1er janvier 2026 (92 ans)
Lieu de décèsParis, France
Origine familialeFamille de propriétaires terriens, notables locaux
FormationCollège Dominique-Luciani (Skikda), baccalauréat au lycée Sainte-Barbe (Paris), doctorat d’État en histoire
Parcours militantMTLD (1948) → FLN (1954) → Gauche du FLN → ORP (1965)
Fonctions principalesAmbassadeur en Guinée (1960-61), Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (1961-62), Conseiller présidentiel, Directeur de Révolution africaine
Carrière universitaireMaître de conférences à Paris-VIII, Paris-V et Paris-VII
Orientation politique« Marxiste libertaire », socialiste autogestionnaire, laïque
Œuvre majeureLe FLN, mirage et réalité (1980), Une vie debout (2001)
SépultureCrématorium du Père-Lachaise, Paris (13 janvier 2026)

1. Origines et jeunesse à El Harrouch

Mohammed Harbi naît le 16 juin 1933 à El Harrouch, petite ville de l’est algérien située près de Skikda (alors Philippeville), dans une Algérie sous domination coloniale française. Sa famille appartient à la notabilité locale : ce sont des propriétaires terriens, une position privilégiée dans la société coloniale.

Mais cette « enfance privilégiée », comme il la qualifiera lui-même, ne l’aveugle pas sur les injustices du système colonial. Le jeune Mohammed fait ses études primaires dans sa ville natale, puis rejoint le collège Dominique-Luciani de Skikda jusqu’en classe de première. C’est là qu’il découvre les idées marxistes, grâce à deux de ses professeurs d’histoire, dont Pierre Souyri, intellectuel de la gauche radicale française.

Cette rencontre est décisive. Le marxisme devient pour Harbi une grille de lecture qui l’accompagnera toute sa vie — non comme un dogme, mais comme un outil d’analyse des rapports de classe et de domination. Il se définira plus tard comme un « marxiste libertaire », attaché à l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes.

2. L’éveil nationaliste et le MTLD

En 1948, à seulement 15 ans, Mohammed Harbi adhère au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj, principal parti nationaliste algérien de l’après-guerre. C’est un acte de rupture avec sa famille, qui a fait le choix de « l’accommodement » avec les autorités coloniales — son grand-oncle est même vice-président de l’Assemblée algérienne.

« Presque toute ma famille était contre moi », se souviendra-t-il. Mais le jeune Harbi entraîne ses deux frères dans la politique. Quand il échoue au baccalauréat — à cause de ses activités militantes, selon son père —, on l’envoie à Paris pour poursuivre ses études.

Arrivé dans la capitale française en 1952, il passe finalement son baccalauréat au lycée Sainte-Barbe et s’inscrit à l’université, tout en continuant la lutte pour l’indépendance. Il rejoint l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA), dont il devient secrétaire de la section de Paris, aux côtés de Marocains et de Tunisiens.

En 1954, la crise du MTLD éclate entre partisans de Messali Hadj et « centralistes ». Harbi, par refus du culte de la personnalité, se range du côté des centralistes. Il a des échos de l’engagement des « neutres » du CRUA et des initiatives de Mohamed Boudiaf pour précipiter le passage à la lutte armée.

3. La Fédération de France du FLN

Le 1er novembre 1954, la « Toussaint rouge » marque le début de la guerre d’indépendance. Mohammed Harbi assure la transition de la section de la Fédération de France du MTLD vers le Front de libération nationale (FLN) clandestin. En 1955, il devient membre fondateur de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA).

Au sein de la Fédération de France du FLN, Harbi est chargé de la presse et de l’information. Il rédige le journal Résistance algérienne (édition de Paris) et des bulletins théoriques. En 1958, il rédige un texte explosif : « Le PCF et la révolution algérienne », publié dans la revue trotskiste Quatrième Internationale, où il critique l’ambiguïté du Parti communiste français face à la guerre coloniale.

Harbi et la gauche française : des liens décisifs

Mohammed Harbi est le principal interlocuteur du FLN avec la gauche française. Il établit des contacts avec les socialistes (Alain Savary, Gérard Belorgey), les trotskistes du PCI, les libertaires comme Daniel Guérin, les intellectuels de France-Observateur (Claude Bourdet, Gilles Martinet).

Il noue une relation particulièrement importante avec Michel Raptis (dit « Pablo »), dirigeant de la IVe Internationale, qui organise des réseaux clandestins de soutien au FLN en Europe, jusqu’à installer une fabrique d’armes au Maroc. Cette relation se prolongera dans l’expérience autogestionnaire de 1963.

Harbi parvient à convaincre la direction du FLN de s’abstenir de toute action armée en Belgique et dans les autres pays d’Europe, préservant ainsi le soutien de l’opinion progressiste européenne.

En septembre 1958, Harbi s’éloigne de la Fédération de France quand il apprend la liquidation d’Abane Ramdane, l’architecte du Congrès de la Soummam, assassiné par ses propres camarades. Ce crime le bouleverse et renforce sa méfiance envers les méthodes autoritaires du FLN.

4. Le GPRA et les négociations d’Évian

Malgré ses réserves, Mohammed Harbi exerce d’importantes responsabilités au sein du mouvement de libération. De 1960 à 1961, il est ambassadeur d’Algérie en Guinée, pays de Sékou Touré qui soutient activement la révolution algérienne. Il participe aux réunions du groupe de Casablanca.

De septembre 1961 à septembre 1962, il devient secrétaire général du ministère des Affaires étrangères du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), sous la présidence de Benyoucef Benkhedda. Il est également collaborateur du vice-président du GPRA, Krim Belkacem.

À ce titre, il participe aux premières négociations d’Évian en mai 1961, en qualité d’expert de la délégation algérienne. Ces négociations aboutiront aux accords du 18 mars 1962 qui mettent fin à la guerre.

5. L’Algérie indépendante : conseiller de Ben Bella

L’été 1962 est marqué par une crise violente au sein du mouvement de libération. Mohammed Harbi rencontre Mohamed Boudiaf à Paris en novembre 1962, puis accepte l’offre du président Ahmed Ben Bella : devenir son conseiller technique pour l’autogestion.

Harbi est l’un des principaux rédacteurs du programme de Tripoli (mai-juin 1962), texte fondateur qui affirme la vocation socialiste de l’Algérie nouvelle. En 1964, la Charte d’Alger est essentiellement son œuvre.

De mai 1963 à août 1964, il dirige l’hebdomadaire Révolution africaine, créé sur décision du bureau politique du FLN. Sous sa direction, le journal défend l’autogestion, l’anticapitalisme et l’internationalisme, donnant une place importante à l’Afrique et aux mouvements de libération. Il est parmi les seuls à y dénoncer l’usage de la torture par le nouveau régime.

Le compagnonnage controversé avec Ben Bella

L’alliance de Harbi avec Ben Bella a été questionnée : comment un homme de gauche, laïque et internationaliste, pouvait-il soutenir un dirigeant marqué par le nationalisme arabe et le tropisme islamiste ?

Harbi était la « caution marxiste » de Ben Bella, séduit par les idées socialistes du président et par la promesse de l’autogestion. Mais l’illusion fut de courte durée. Dès décembre 1964, Harbi n’y croit plus : « On n’avait pas de prise sur les décisions. Sur l’autogestion, tous les projets qu’on a présentés ont été rejetés ou pas appliqués. »

6. L’autogestion : une autre révolution

L’autogestion est au cœur de l’engagement de Mohammed Harbi dans l’Algérie indépendante. Pour lui, le socialisme ne peut être authentique que s’il est autogestionnaire, fondé sur l’initiative directe des travailleurs et non sur un appareil d’État centralisé.

Les décrets de mars 1963 : naissance de l’autogestion algérienne

En 1962, à l’indépendance, plus d’un million d’hectares de terres et des centaines d’entreprises sont abandonnés par leurs propriétaires coloniaux. Spontanément, paysans et travailleurs s’en emparent.

En mars 1963, Ben Bella — convaincu par Michel Raptis et l’Égyptien Lotfallah Soliman — promulgue des décrets qui officialisent cette situation : la gestion des « biens vacants » sera assurée par les travailleurs eux-mêmes.

Mohammed Harbi accepte de diriger le Bureau national d’animation du secteur socialiste (BNASS). Il s’y entoure de militants anticolonialistes européens — les « pieds rouges » — et reçoit le soutien enthousiaste d’intellectuels comme Daniel Guérin.

Mais les résistances sont fortes. L’armée s’octroie une bonne partie des terres (plus de 70 000 hectares). Dans beaucoup d’entreprises, le pouvoir des travailleurs est confisqué par une nouvelle bourgeoisie bureaucratique. Les adversaires de l’autogestion — l’armée, l’appareil du FLN — sabotent l’expérience.

Avec Hocine Zahouane, Harbi tente de défendre l’autogestion au sein du comité central du FLN. Mais après le coup d’État de 1965, seul demeurera le vocabulaire socialiste, sans réalité pratique.

7. Le coup d’État, la prison et l’évasion

Le 19 juin 1965, le colonel Houari Boumédiène renverse Ben Bella. Mohammed Harbi n’est pas surpris — il avait averti le président des rumeurs de putsch, en vain.

Harbi participe alors à la création de l’Organisation de la résistance populaire (ORP) pour s’opposer au nouveau pouvoir. Mais le mouvement, infiltré par les services algériens et en proie aux dissensions, est vite démantelé.

Le 9 août 1965, Harbi est arrêté au beau milieu d’une réunion clandestine, dans un appartement d’Alger. Les policiers interrompent un couscous d’orge… Il se souviendra de la cellule de un mètre sur deux, avec un « matelas qui suintait l’eau ».

Huit ans de captivité (1965-1973)

Mohammed Harbi est emprisonné de 1965 à 1968, interné notamment au pénitencier de Lambèse. En cellule, dès décembre 1965, il rédige un texte lucide sur les « ratés de l’indépendance » qui servira de préface au livre L’Arbitraire de Bachir Hadj Ali.

En 1971, il est mis en résidence surveillée, interdit de séjour dans les grandes villes. Il est transféré dans le Sud, à Adrar puis Timimoun. Le nouveau pouvoir lui propose à plusieurs reprises de le rejoindre. Mais, à la différence des communistes qui se rallient dès que l’URSS soutient Boumédiène, Harbi refuse tout compromis.

En 1973, Mohammed Harbi réussit une évasion spectaculaire, minutieusement préparée depuis la France avec l’aide du réseau « pabliste » de Michel Raptis. Des camarades viennent avec des voitures louées en Tunisie et des passeports turcs récupérés dans les camps palestiniens de Beyrouth. Anne Beaumanoir (alias Annette Roger), ancienne résistante et « porteur de valises », lui fait traverser la frontière vers la France via la Tunisie et Genève.

Avec Hocine Zahouane, libéré au même moment, Harbi annonce depuis Rome un projet de « gauche du FLN ». Mais il renonce vite à créer une organisation politique en France, de crainte des représailles de la Sécurité militaire algérienne contre sa famille restée au pays.

8. L’exil et la carrière d’historien

À 40 ans, Mohammed Harbi entame une nouvelle vie à Paris. Il reprend des études d’histoire et de langues orientales, soutient un doctorat d’État et devient maître de conférences dans plusieurs universités parisiennes : Paris-VIII (1975-1978), Paris-Descartes (1976-1980) et Paris-VII (1985-1989).

« Mon foyer, c’est l’exil », dira-t-il. Il ne retournera en Algérie qu’en 1991, après les événements d’octobre 1988 et l’ouverture démocratique.

Depuis son modeste appartement de Belleville, ce « dandy austère » aux rires de gamin et à l’œil facétieux reçoit collègues, étudiants et amis. Il reste jusqu’au bout un intellectuel attentif à l’actualité algérienne, répondant aux interviews, signant des tribunes, éclairant les chercheurs de sa mémoire vive.

Paroles de Mohammed Harbi

« Je suis moralement au service de l’Algérie. Mais je l’ai perdue et j’ai perdu son peuple. Ce ne sont plus les mêmes. »

« Normalement, chaque pays possède son armée. Eh bien, en Algérie, c’est l’inverse : c’est l’armée qui dispose du pays ! »

« S’il y a un pays où l’on magnifie le peuple tout en le piétinant, c’est bien l’Algérie. »

9. L’œuvre historique majeure

Mohammed Harbi est le premier historien algérien à déconstruire les mythes officiels du nationalisme et du FLN. Son œuvre, nourrie de sa connaissance intime du mouvement de l’intérieur, fait autorité dans le monde entier.

Œuvres principales de Mohammed Harbi

  • Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie (Christian Bourgois, 1975) — Premier ouvrage critique sur le FLN de l’intérieur
  • Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962) (Jeune Afrique, 1980 ; réédition augmentée Syllepse, 2024) — Son chef-d’œuvre, tiré de sa thèse de doctorat
  • Les Archives de la révolution algérienne (Jeune Afrique, 1981)
  • 1954 : la guerre commence en Algérie (Complexe, 1984)
  • L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens (Arcantères, 1993)
  • Une vie debout. Mémoires politiques, 1945-1962 (La Découverte, 2001) — Premier tome de ses mémoires
  • Le FLN : Documents et histoire, 1954-1962 (avec Gilbert Meynier, Fayard, 2004)
  • La Guerre d’Algérie (dir. avec Benjamin Stora, Hachette, 2006)
  • Autogestion en Algérie : une autre révolution (1963-1965) (Syllepse, 2022)
  • Mémoires filmés (23 entretiens vidéo, Le Carnet rouge, 2021)

Benjamin Stora résume ainsi son apport : « Harbi aura été un pionnier dans la déconstruction de l’idéologie officielle véhiculée en Algérie. Sa critique, souvent très aiguisée, des pratiques du FLN pendant la guerre, de la constitution d’un appareil bureaucratique « confisquant » les acquis de la lutte anticoloniale ne sont pas passées inaperçues. »

Dans Le FLN, mirage et réalité, Harbi a le courage de « désacraliser » l’histoire officielle. Il montre que le FLN n’a jamais été un parti politique classique, mais une organisation militaire, ce qui a favorisé la confiscation du pouvoir par les hommes en armes dès l’indépendance. Il documente les divisions internes, les violences, les liquidations physiques — à commencer par l’assassinat d’Abane Ramdane.

Extrait : « Nos idéaux étaient en contradiction… »

« Nos idéaux étaient en contradiction avec les moyens qu’imposaient nos dirigeants pour les faire triompher. Libertaire de conviction, […] je me retrouvais dans une organisation où l’autoritarisme plébéien inculquait à chacun que le mal se convertit en bien sitôt qu’il se fait au nom de la révolution. Je souffrais du recours à des pratiques telles que l’égorgement, les mutilations (nez ou oreilles coupées) et du discrédit que les tueries faisaient peser sur nous… »

— Mohammed Harbi, Aux origines du FLN (1975)

En 2024, ses mémoires Une vie debout sont traduites en tamazight (berbère) sous le titre Tudert deg iseɣ (éditions Koukou). Un symbole pour celui qui a toujours défendu la diversité linguistique et culturelle de l’Algérie.

10. Engagements et prises de position

Mohammed Harbi n’a jamais été un historien de cabinet. Jusqu’à la fin de sa vie, il est resté un intellectuel engagé, prenant position sur les grands débats de son temps.

Sur la question du voile (1989)

Lors du premier débat sur le voile à l’école en France, Harbi publie une tribune dans Le Nouvel Observateur où il expose une position prohibitionniste : « Prenons garde que céder aux intégristes sur la question de l’école, c’est rendre plus difficile les résistances des filles musulmanes au chantage affectif de leurs parents et au prosélytisme de groupe. »

Sur les harkis (2003)

Dans une tribune au Monde, Harbi écrit qu’« une gestion condamnable (de la part du FLN) des rapports avec la population paysanne (…) a permis à l’armée française de recruter et d’armer des groupes en leur sein ». Il précise : « Les harkis ne nourrissaient aucun projet politique. Ils n’ont d’ailleurs produit aucune idéologie de la collaboration. »

Sur la Palestine

Mohammed Harbi est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine, dont les travaux ont commencé en mars 2009. Il reste fidèle à son engagement internationaliste et anticolonialiste.

Sur la langue berbère

Harbi a toujours défendu la reconnaissance de tamazight comme langue nationale. Dans ses dernières déclarations, il plaide pour une Algérie plurielle, réconciliée avec sa diversité linguistique et culturelle.

11. Le Hirak et les derniers combats

En février 2019, le Hirak — mouvement populaire massif réclamant le départ du système — éclate en Algérie. Mohammed Harbi, alors âgé de 86 ans, suit avec attention cette « révolution du sourire ».

Harbi et le Hirak : « Les germes d’une recomposition »

Dans un entretien au Monde en décembre 2019, Harbi analyse le mouvement :

« Pourquoi les jeunes manifestants du Hirak parlent aujourd’hui d’une nouvelle indépendance ? Parce qu’on la leur a prise. Ils n’ont pas été indépendants. Ils pensent qu’à la domination française s’est substituée une domination de l’armée algérienne. »

« Même s’il ne correspond pas à ma vision des choses, le Hirak fait preuve d’une créativité, d’un dynamisme — y compris dans la destruction — que j’admire, ainsi qu’une intelligence populaire vis-à-vis de celui qui a le pouvoir. Même si les choses ne tournent pas comme ils le souhaitent, il y a dans cette vitalité les germes d’une recomposition. »

En octobre 2019, il publie un texte où il écrit : « Le mouvement citoyen Hirak est une réaction venue d’en bas contre la dépossession et l’oppression. Quelles que soient ses limites, il est aujourd’hui le porteur de nos espoirs. »

En 2024, à 91 ans, il annonce sa « retraite politique » avec un dernier message : « Épargnons le sang de notre peuple. Œuvrons tous ensemble pour construire une nation de citoyens et vivre en paix avec nos voisins. »

12. Décès et héritage

Mohammed Harbi s’éteint le 1er janvier 2026 à Paris, à l’âge de 92 ans, des suites d’une infection pulmonaire contractée quatre jours plus tôt. Son ami Ali Guenoun annonce la nouvelle : « Mohammed Harbi est resté digne jusqu’à ses derniers instants. »

La nouvelle de sa disparition suscite une vague d’hommages dans le monde entier. Benjamin Stora salue « un monument de l’historiographie du nationalisme algérien ». Vincent Geisser, directeur de l’IREMAM, déplore la perte d’« un monument de l’histoire franco-algérienne ».

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune présente ses condoléances, saluant « un intellectuel ayant marqué la réflexion historique sur l’Algérie contemporaine ».

Obsèques et hommages

Mohammed Harbi est incinéré le 13 janvier 2026 au crématorium du Père-Lachaise (salle de la Coupole), à Paris. La levée du corps a lieu à l’hôpital Saint-Antoine.

Il devait participer, ce même mois de janvier, à un colloque dédié à son compagnon Hocine Aït Ahmed. « Mais le destin en a décidé autrement », déplore le Front des forces socialistes (FFS).

Un héritage intellectuel immense

Mohammed Harbi laisse un héritage double et précieux : celui du moudjahid qui a œuvré pour la liberté, et celui de l’historien qui a lutté pour la vérité. Il n’était pas un « ancien combattant », mais, comme le rappellent ses proches citant Paul Bouchet, « un vieux lutteur ».

Pour les éditions La Découverte, « avec sa disparition, c’est une page de l’histoire du mouvement national et du rôle qu’ont joué des intellectuels qui se tourne ».

Son œuvre demeure. Elle continuera à nourrir les débats sur la révolution algérienne, l’État algérien, le rôle de l’armée et les impasses autoritaires du système politique. Mohammed Harbi n’a pas écrit pour plaire. Il a écrit pour comprendre et pour transmettre.

13. Chronologie complète

DateÉvénement
16 juin 1933Naissance à El Harrouch, près de Skikda
1948Adhésion au MTLD de Messali Hadj à 15 ans
1952Arrivée à Paris ; baccalauréat au lycée Sainte-Barbe
1954Passage au FLN clandestin après la « Toussaint rouge »
1955Cofondateur de l’UGEMA
1957-1958Membre de la direction de la Fédération de France du FLN
1958Rédaction de « Le PCF et la révolution algérienne » ; éloignement après l’assassinat d’Abane Ramdane
1960-1961Ambassadeur d’Algérie en Guinée
Mai 1961Participation aux premières négociations d’Évian
Sept. 1961 – Sept. 1962Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères du GPRA
Mai-juin 1962Rédacteur principal du programme de Tripoli
1963Conseiller de Ben Bella ; direction du BNASS (autogestion)
Mai 1963 – Août 1964Directeur de l’hebdomadaire Révolution africaine
1964Rédacteur principal de la Charte d’Alger
19 juin 1965Coup d’État de Boumédiène
9 août 1965Arrestation ; fondateur de l’ORP
1965-1968Emprisonnement (pénitencier de Lambèse)
1971Résidence surveillée (Adrar, Timimoun)
1973Évasion spectaculaire ; exil en France
1975Publication d’Aux origines du FLN
1975-1989Enseignement à Paris-VIII, Paris-V et Paris-VII
26 novembre 1978Déclaration de la gauche révolutionnaire avec Hocine Zahouane
1980Publication du FLN, mirage et réalité (chef-d’œuvre)
1991Premier retour en Algérie
2001Publication de Une vie debout (mémoires)
2009Membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine
2019Soutien au Hirak ; interview majeure au Monde
2024Traduction de Une vie debout en tamazight ; annonce de sa « retraite politique »
1er janvier 2026Décès à Paris à 92 ans ; incinération au Père-Lachaise le 13 janvier

14. Questions fréquentes

Qui était Mohammed Harbi ?

Mohammed Harbi (1933-2026) était un historien et ancien haut fonctionnaire algérien, acteur majeur de la guerre d’indépendance. Membre de la Fédération de France du FLN, participant aux négociations d’Évian, conseiller du président Ben Bella, il fut emprisonné après le coup d’État de 1965 puis s’exila en France en 1973. Il y devint le plus important historien critique du nationalisme algérien, avec des ouvrages de référence comme Le FLN, mirage et réalité et Une vie debout.

Pourquoi Mohammed Harbi a-t-il été emprisonné ?

Mohammed Harbi a été arrêté le 9 août 1965, peu après le coup d’État du colonel Boumédiène contre Ben Bella (19 juin 1965). Il avait participé à la création de l’Organisation de la résistance populaire (ORP) pour s’opposer au nouveau régime militaire. Il fut emprisonné de 1965 à 1968 (notamment au pénitencier de Lambèse) puis placé en résidence surveillée jusqu’à son évasion en 1973.

Quels sont les principaux ouvrages de Mohammed Harbi ?

Les ouvrages majeurs de Mohammed Harbi sont : Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975), Le FLN, mirage et réalité (1980) — son chef-d’œuvre —, Les Archives de la révolution algérienne (1981), Une vie debout. Mémoires politiques (2001), Le FLN : Documents et histoire (avec Gilbert Meynier, 2004), et Autogestion en Algérie : une autre révolution (2022). Ses Mémoires filmés (23 entretiens vidéo, 2021) constituent également une contribution majeure.

Qu’est-ce que l’autogestion algérienne défendue par Harbi ?

L’autogestion algérienne désigne l’expérience socialiste lancée par les décrets de mars 1963, qui confiaient la gestion des « biens vacants » (terres et entreprises abandonnées par les colons) aux travailleurs eux-mêmes. Mohammed Harbi dirigeait le Bureau national d’animation du secteur socialiste (BNASS) et fut l’un des principaux promoteurs de cette « autre révolution ». L’expérience fut sabotée par l’armée et la bureaucratie, puis abandonnée après le coup d’État de 1965.

Comment Mohammed Harbi s’est-il évadé d’Algérie ?

En 1973, Mohammed Harbi réussit une évasion spectaculaire organisée depuis la France par le réseau « pabliste » de Michel Raptis. Des camarades sont venus avec des voitures louées en Tunisie et des passeports turcs récupérés dans les camps palestiniens de Beyrouth. Anne Beaumanoir (résistante et ancienne « porteur de valises ») lui a fait traverser la frontière. Il a rejoint Tunis, puis Genève, avant de s’installer à Paris.

Quand et où Mohammed Harbi est-il mort ?

Mohammed Harbi est décédé le 1er janvier 2026 à Paris, à l’âge de 92 ans, des suites d’une infection pulmonaire. Il a été incinéré au crématorium du Père-Lachaise le 13 janvier 2026. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune et de nombreux historiens (Benjamin Stora, Vincent Geisser) lui ont rendu hommage.

Lire aussi :

Figures de la révolution algérienne

Présidents de l’Algérie

Contexte historique

Villes mentionnées

  • Skikda – Région natale de Mohammed Harbi
  • Alger – Capitale

Sources et références

Cet article a été rédigé à partir des sources suivantes : Mohammed Harbi, Une vie debout. Mémoires politiques (La Découverte, 2001) ; Le FLN, mirage et réalité (réédition Syllepse, 2024) ; Mémoires filmés (Le Carnet rouge, 2021) ; les entretiens accordés au Monde, à France Culture, à Algeria-Watch ; les hommages de Benjamin Stora (Mediapart), de l’Association Autogestion, des éditions Syllepse et La Découverte ; les articles de TSA, Maghreb Émergent, L’Humanité, Le Matin d’Algérie, Mondafrique à l’occasion de son décès (janvier 2026).

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