#Personnalités algériennes

Mostefa Lacheraf

Mostefa Lacheraf (1917-2007) est l’un des plus grands intellectuels que l’Algérie a enfantés. Historien, sociologue, écrivain et homme politique, il fut le penseur de l’algérianité — cette identité nationale forgée par des siècles de résistance. Arrêté avec Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf et Khider lors du détournement de l’avion de 1956, ministre de l’Éducation nationale sous Boumediene, il démissionna pour défendre le bilinguisme contre l’arabisation forcée.

Fiche d’identité

Nom completMostefa Lacheraf (مصطفى الأشرف)
Naissance7 mars 1917 à El Kerma (Chellalat El Adhaoura, Titteri)
Décès13 janvier 2007 (89 ans) à Alger
NationalitéAlgérienne
ProfessionsHistorien, sociologue, écrivain, diplomate
FormationMédersa Thaâlibiyya (Alger), Sorbonne (Paris)
PartisPPA, MTLD, FLN, ANR
FonctionsMinistre de l’Éducation nationale (1977-1979), ambassadeur, président du CCN (1992)
Œuvre majeureAlgérie, nation et société (1965)

1. Origines et double culture

Mostefa Lacheraf naît le 7 mars 1917 à El Kerma des Ouled Bouziane, près de Chellalat El Adhaoura, dans le sud algérois (région du Titteri, actuelle wilaya de M’sila). Son père est magistrat de la justice musulmane (cadi).

Il naît au sein d’une famille à la double ascendance : paternelle tribale et pastorale (du Hodna), maternelle citadine algéroise d’origine andalouse. Cette dualité marquera profondément sa pensée et son rapport à l’identité algérienne.

Une enfance entre deux mondes

Mostefa Lacheraf passe son enfance dans les villages et bourgs ruraux parcourus par son père, fonctionnaire itinérant, puis dans l’Alger citadin de l’entre-deux-guerres. Il évoquera plus tard ces « piliers du Hodna » (Rkaïz el Hodna) avec affection dans ses mémoires.

2. Formation intellectuelle

Après des études secondaires à Alger, Mostefa Lacheraf poursuit des études supérieures à la médersa Thaâlibiyya d’Alger — grande école de formation en arabe classique — puis à la Sorbonne à Paris.

Cette double formation, en arabe et en français, fait de lui un intellectuel biculturel, maîtrisant aussi bien « le bel usage de l’arabe que du français ».

Il enseigne ensuite au lycée de Mostaganem (1950-1952), puis au prestigieux lycée Louis-le-Grand à Paris. Il travaille également comme traducteur et interprète à l’Institut des langues orientales de Paris.

3. Engagement nationaliste

Dès 1939, à 22 ans, Mostefa Lacheraf adhère au Parti du peuple algérien (PPA) fondé par Messali Hadj, puis au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). Il écrit dans la presse clandestine du mouvement national.

En 1946, il devient secrétaire du groupe parlementaire du MTLD à l’Assemblée nationale française. Il quitte ensuite ces fonctions et le comité exécutif de la Fédération de France du MTLD-PPA pour diriger l’un de ses journaux, L’Étoile algérienne (1948-1949).

Un intellectuel engagé

Ses rapports avec le parti deviennent critiques à la fin des années 1940. Il s’en éloigne, reprend ses études, entame l’écriture d’un roman (resté inachevé) et rédige des articles pour des revues prestigieuses : Les Temps modernes (de Jean-Paul Sartre), Esprit, Présence africaine. Il y construit un discours didactique sur l’histoire algérienne destiné autant aux Français qu’aux Algériens de France.

4. Le détournement de l’avion (22 octobre 1956)

Après le déclenchement de la guerre de libération le 1er novembre 1954, Mostefa Lacheraf rejoint le FLN. Il renonce à l’enseignement et quitte Paris pour l’Espagne, où il prend contact avec Mohamed Khider.

Le 22 octobre 1956, il fait partie de la délégation des dirigeants du FLN — composée de Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Mohamed Khider — dont l’avion civil marocain est détourné par l’aviation française entre Rabat et Tunis.

Le « piratage aérien » de 1956

Cet acte de piraterie aérienne — le premier de l’histoire moderne — provoque un scandale international. Les cinq dirigeants algériens sont arrêtés et emprisonnés en France. L’événement radicalise le conflit et compromet toute négociation immédiate.

5. Cinq années de prison

Mostefa Lacheraf est emprisonné successivement aux Baumettes, à Fresnes, à La Santé et au Fort Liédot (île d’Aix). Au total, il passe cinq années en détention.

En 1961, il est libéré pour raisons de santé et placé en résidence surveillée. Il quitte alors clandestinement la France pour Le Caire puis Tunis, où il rejoint les structures extérieures du FLN.

6. Le Programme de Tripoli (1962)

Membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), Mostefa Lacheraf participe en mai 1962 à l’élaboration du « Programme de Tripoli », document fondateur définissant les orientations politiques, économiques et culturelles de l’Algérie indépendante.

C’est lui qui est chargé de lire le Programme devant les congressistes — honneur qui témoigne de son prestige intellectuel au sein du mouvement de libération.

7. Après l’indépendance

À l’indépendance, Mostefa Lacheraf est rédacteur en chef d’El Moudjahid jusqu’en septembre 1962. Effrayé par les dissensions qui se font jour au sein du FLN (crise de l’été 1962), il s’évertue à rappeler les « fondamentaux » de ce qu’il définit comme le « nationalisme populaire et de progrès ».

Il décline les responsabilités que lui propose Ben Bella, refusant de coopérer avec lui. Après le coup d’État du 19 juin 1965, il se rapproche de Boumediene.

Carrière diplomatique

  • Octobre 1965 : Ambassadeur en Argentine
  • 1970-1974 : Conseiller à la Présidence pour les problèmes éducatifs et culturels
  • 1976 : Participation à la rédaction de la Charte nationale

8. Ministre de l’Éducation nationale (1977-1979)

D’avril 1977 à 1979, Mostefa Lacheraf est nommé ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement de Houari Boumediene.

Avant de prendre ses fonctions, il effectue un tour d’Algérie pédagogique pour s’enquérir de l’état réel de l’éducation sur le terrain — démarche rare pour un ministre.

Les mesures de Lacheraf

  • Maintien du bilinguisme arabe-français
  • Formation d’enseignants bilingues pour le primaire et les sciences
  • Amélioration de la formation des enseignants arabisants
  • Recrutement de coopérants francophones
  • Fermeture de l’École normale de Bouzéréah, qu’il qualifie de « pirate »
  • Arrêt des expériences précipitées d’« école fondamentale »

9. Le combat pour le bilinguisme

Le programme éducatif de Lacheraf provoque une violente polémique. En 1977, le professeur Abdallah Cheriet publie une série d’articles dans le quotidien Ech-Cha’b pour dénoncer la « pause de l’arabisation » et le projet de bilinguisme.

« L’arabisation improvisée et sentimentale ne parvenant pas à maîtriser l’enseignement et à faire corps avec lui risquera, tôt ou tard, d’être l’objet d’une injuste désaffection de la part des siens. »
— Mostefa Lacheraf

Face à l’opposition du parti unique (FLN) et des partisans d’une arabisation forcée, Lacheraf démissionne en 1979. Il refuse de sacrifier la qualité de l’enseignement sur l’autel de l’idéologie.

Une démission de principe

Lacheraf renvoyait dos à dos les « extrémistes des deux parties » : les partisans d’une francophonie exclusive et ceux d’une arabisation « baâthiste » importée du Moyen-Orient. Il défendait une arabisation progressive, rationnelle et de qualité, adaptée au génie propre des « Arabes d’Occident ».

Fin de carrière

  • Septembre 1979 : Ambassadeur au Mexique
  • Septembre 1982 : Délégué permanent de l’Algérie auprès de l’UNESCO
  • Janvier 1984 – Septembre 1986 : Chef de mission à l’ambassade d’Algérie à Lima (Pérou)
  • 1992 : Nommé président du Conseil consultatif national (CCN) par le président Mohamed Boudiaf

Adversaire du président Chadli Bendjedid et farouchement opposé à l’intégrisme, il participe plus tard à la fondation du parti Alliance nationale républicaine (ANR) aux côtés de Rédha Malek et du romancier Abdelhamid Benhadouga.

10. Une œuvre intellectuelle majeure

L’œuvre écrite de Mostefa Lacheraf, entamée dès 1938, s’étend sur cinquante ans. Elle couvre l’histoire, la sociologie, la culture et la politique algériennes.

Ouvrages principaux

Algérie, nation et société (1965, Maspéro) — son maître-livre, rassemblant ses articles publiés entre 1955 et 1964

Chansons des jeunes filles arabes (1954, Seghers) — traduction

La culture algérienne contemporaine (1968, ENAP)

Algérie et Tiers-Monde (1982, ENAL)

Écrits didactiques sur la culture, l’histoire et la société (1987, ENAP)

Littératures de combat (1991, Bouchène)

Des noms et des lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée (1998, Casbah Éditions) — ses mémoires

Les ruptures et l’oubli (2004, Casbah Éditions)

Pays de longue peine (2021, El Kalima) — recueil poétique posthume

Articles et revues

Mostefa Lacheraf a publié des articles et des poèmes dans de nombreuses revues prestigieuses : Fontaine, Les Cahiers du Sud, Cahiers internationaux, Présence africaine, Simoun, Esprit, Vérité et liberté, Les Temps modernes, Révolution africaine, ainsi que dans les journaux El Moudjahid et Algérie-Actualité.

« Pays de longue peine qui s’en vient du même assaut invisible chargeant l’espace jusqu’au sommet. Le voici comme un serpent de sable et de pierres fauves : il marche dans un crissement inouï, dans un chant d’éternité où se mêlent la rumeur des hommes et des bêtes et les sourdes latences de la plante et de l’eau. »
— Mostefa Lacheraf, Pays de longue peine

11. Héritage et postérité

Mostefa Lacheraf meurt le 13 janvier 2007 à l’Établissement hospitalier spécialisé Dr Maouche Mohamed Amokrane de Clairval (Alger), après un accident vasculaire cérébral survenu le 21 décembre 2006. Il avait 89 ans.

Un penseur de l’algérianité

La ligne de tension qui a toujours animé sa pensée fut la défense et illustration de l’algérianité — cette identité nationale singulière, à la fois berbère, arabe et méditerranéenne, forgée par des siècles de résistance aux invasions.

Une vision prémonitoire

Dans ses écrits, Lacheraf défendait l’identité amazighe de l’Algérie avec conviction. Bien qu’il ne maîtrisât pas le berbère, il plaidait pour la reconnaissance de cette composante fondamentale de l’algérianité — position qui ne sera officiellement adoptée que des décennies plus tard.

Reconnaissance

  • Ahid de l’ordre du Mérite national d’Algérie
  • Hommages unanimes de la classe politique et intellectuelle à sa mort
  • Centenaire de sa naissance célébré en 2017
« C’est un monument de la mémoire intellectuelle nationale sans équivalent que l’Algérie a perdu à travers la disparition de Mostefa Lacheraf. »
— Mouny Berrah, journaliste

Chronologie

Les dates clés

7 mars 1917Naissance à El Kerma (Titteri)
1939Adhésion au PPA
1946Secrétaire du groupe parlementaire MTLD
1948-1949Directeur de L’Étoile algérienne
1950-1952Professeur au lycée de Mostaganem
22 oct. 1956Détournement de l’avion — arrestation avec Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf, Khider
1956-1961Cinq années d’emprisonnement en France
Mai 1962Lecture du Programme de Tripoli devant le CNRA
1962Rédacteur en chef d’El Moudjahid
1965Publication d’Algérie, nation et société — Ambassadeur en Argentine
1976Participation à la rédaction de la Charte nationale
1977-1979Ministre de l’Éducation nationale — Démission
1982Délégué permanent à l’UNESCO
1992Président du Conseil consultatif national (nommé par Boudiaf)
1998Publication de Des noms et des lieux (mémoires)
13 janv. 2007Décès à Alger (89 ans)

12. Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’« algérianité » selon Mostefa Lacheraf ?
L’algérianité est, pour Lacheraf, l’identité nationale singulière forgée par des siècles d’histoire. Elle intègre les composantes berbère (amazighe), arabe, méditerranéenne et africaine, distincte des modèles importés du Moyen-Orient. C’est un « nationalisme populaire et de progrès » enraciné dans la culture et la résistance du peuple algérien.
Pourquoi Mostefa Lacheraf a-t-il démissionné du ministère de l’Éducation ?
Lacheraf a démissionné en 1979 face à l’opposition du parti unique FLN à son programme éducatif. Il défendait le bilinguisme arabe-français et une arabisation progressive et de qualité, contre les partisans d’une arabisation forcée et mal préparée qu’il jugeait démagogique et nuisible à la formation des élèves.
Quel est l’ouvrage majeur de Mostefa Lacheraf ?
Son maître-livre est Algérie, nation et société, publié en 1965 chez Maspéro. Il rassemble ses articles publiés entre 1955 et 1964 dans des revues comme Les Temps modernes et Esprit. L’ouvrage analyse l’histoire, la société et la culture algériennes, définissant les fondements du « nationalisme populaire et de progrès ».
Qu’est-ce que le Programme de Tripoli ?
Le Programme de Tripoli est un document fondateur élaboré par le CNRA en mai 1962, juste avant l’indépendance. Il définissait les orientations politiques, économiques et culturelles de la future Algérie indépendante (socialisme, réforme agraire, industrialisation). Mostefa Lacheraf participa à sa rédaction et fut chargé de le lire devant les congressistes.
Pourquoi Lacheraf était-il dans l’avion détourné avec Ben Bella ?
En octobre 1956, Lacheraf faisait partie de la délégation extérieure du FLN. L’avion civil marocain transportant Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf, Khider et Lacheraf de Rabat vers Tunis fut détourné par l’aviation française. Cette piraterie aérienne provoqua un scandale international et valut à Lacheraf cinq années de prison en France.
Quelle était la position de Lacheraf sur l’identité berbère ?
Bien qu’il ne maîtrisât pas le berbère, Lacheraf défendait avec conviction l’identité amazighe comme composante fondamentale de l’algérianité. Dans ses mémoires Des noms et des lieux, il développe une « défense et illustration » de l’identité première amazighe avec un argumentaire convaincu et argumenté.

Sources

  • Wikipédia : Mostefa Lacheraf
  • Omar Lardjane, « Mostefa Lacheraf, 1917-2007 : Une œuvre, un itinéraire, une référence », Insaniyat, n° 37, 2007
  • Jeune Afrique : « Mostefa Lacheraf », 28 janvier 2007
  • Stève Bessac-Vaure, « Mostefa Lacheraf dans Esprit et Les Temps modernes pendant la guerre d’Algérie », Réflexions et perspectives, 2012
  • L’Expression : « Mostefa Lacheraf : un intellectuel lucide »
  • Presses universitaires de Rouen : « Arabisation et bilinguisme »

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