Mouloud Mammeri
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

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Mouloud Mammeri
Le gardien de la mémoire berbère, éveilleur du Printemps amazigh
Nom complet : Mouloud Mammeri (Mulud At Mɛammer en kabyle)
Naissance : 28 décembre 1917, Taourirt Mimoun, Aït Yenni (Kabylie)
Décès : 26 février 1989, Aïn Defla (accident de la route)
Professions : Écrivain, anthropologue, linguiste, professeur
Langues : Kabyle (maternelle), français, arabe
Œuvre majeure : La Colline oubliée (1952)
Combat : Défense de la langue et de la culture amazighes
Distinction : Docteur honoris causa de la Sorbonne (1988)
Héritage : Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou (UMMTO)
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Fils de l’Amin : une enfance entre sagesse kabyle et école française
Mouloud Mammeri naît le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, l’un des sept villages du douar des Aït Yenni, en Grande Kabylie. Ce village perché sur les crêtes du Djurdjura, célèbre pour son artisanat d’orfèvrerie, appartient à une confédération tribale fière de ses traditions ancestrales.
Son père, Salem Mammeri, occupe la fonction d’amin du village — l’équivalent du maire dans l’organisation traditionnelle kabyle. Homme de confiance, dépositaire de la mémoire collective, protecteur du code de l’honneur (annif), il incarne cette sagesse berbère que son fils s’efforcera toute sa vie de préserver.
La famille Mammeri jouit d’une haute renommée dans tout le douar. Leur maison blanche, dressée au sommet de la colline, se voit de tous les villages alentours — position qui reflète leur statut social. C’est dans ce foyer que le jeune Mouloud s’imprègne de la culture kabyle, de ses récits oraux, de ses codes coutumiers.
« Je me souviens que j’allais à l’école pieds nus dans la neige. »
— Mouloud Mammeri
Cette image, que Mammeri partage avec son ami Mouloud Feraoun, résume la condition des enfants kabyles de cette époque : pauvreté matérielle, mais richesse d’une culture millénaire.
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À onze ans chez le précepteur de Mohammed V : le séjour marocain
En 1928, à onze ans, un tournant décisif s’opère. Mouloud part vivre chez son oncle Mohammed Mammeri, installé à Rabat au Maroc. Ce n’est pas n’importe quel oncle : formé à la médersa d’Alger, fin lettré, Mohammed Mammeri occupe la fonction prestigieuse de précepteur des fils du sultan Moulay Youssef, dont le futur roi Mohammed V.
Mohammed Mammeri deviendra chef du secrétariat particulier puis intendant général du Palais royal. À la mort de Moulay Youssef, le maréchal Lyautey lui demande quel prince serait le plus apte à régner. Il répond : « Le plus jeune » — le futur Mohammed V. L’oncle démissionnera lors de la déposition de Mohammed V en 1953.
Le jeune Mouloud entre au lycée Gouraud de Rabat. Il avouera plus tard combien ce début fut un « véritable traumatisme, une espèce de tempête absolument effroyable ». Il reçoit le choc de la culture occidentale et découvre un monde étranger.
Quatre ans plus tard, il revient en Algérie et poursuit ses études au lycée Bugeaud d’Alger. Paradoxalement, l’enseignement colonial qui minore la place des Berbères dans l’histoire renforce son attachement à sa culture kabyle d’origine.
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Louis-le-Grand, la guerre, les campagnes d’Europe (1939-1947)
En 1939, Mouloud Mammeri intègre le prestigieux lycée Louis-le-Grand à Paris, avec l’ambition d’entrer à l’École normale supérieure. La guerre interrompt ce rêve. Mobilisé, il suit l’École d’Aspirants de Cherchell, puis est libéré en octobre 1940.
Il s’inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger, mais est remobilisé en 1942. Mammeri participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne dans les rangs de l’armée de la Libération. Cette expérience de la guerre marquera profondément son œuvre romanesque.
« Je suis un démocrate impénitent. J’ai contracté très tôt, dans mon enfance, une maladie : celle de la démocratie. »
— Mouloud Mammeri, Horizons, janvier 1989
À la fin de la guerre, il prépare un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne d’abord à Médéa, puis au lycée de Ben Aknoun près d’Alger.
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La Colline oubliée (1952) : naissance d’un écrivain et tempête nationaliste
En septembre 1952, les éditions Plon publient La Colline oubliée, premier roman de Mouloud Mammeri. L’œuvre, située dans un village de Haute Kabylie pendant les années 1940-1944, dépeint le malaise d’une jeunesse prise entre les traditions ancestrales et l’appel d’un monde nouveau.
Le succès critique du roman auprès de la presse française déclenche une violente campagne de dénigrement. Dans la revue Le Jeune Musulman, des intellectuels nationalistes — Amar Ouzegane, Mohamed-Cherif Sahli, Mostefa Lacheraf — accusent Mammeri de faire le jeu du colonisateur en présentant une Kabylie repliée sur elle-même.
Sahli titre son article « La colline du reniement ». Pourtant, la réponse de Mammeri reste celle de l’intellectuel apaisé : « Un roman algérien sur des réalités algériennes ne peut que servir la cause algérienne. »
Des décennies plus tard, Lacheraf reconnaîtra que Mammeri, Feraoun et Kateb Yacine étaient « incontestablement les plus connaisseurs de la réalité algérienne ».
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Quatre romans, quatre moments de l’Algérie
L’œuvre romanesque de Mouloud Mammeri se compose de quatre romans qui forment une tétralogie du destin algérien :
- 1952 — La Colline oubliée : Le malaise dans le village natal
- 1955 — Le Sommeil du juste : L’expérience chez les « autres » et le retour déçu
- 1965 — L’Opium et le Bâton : La guerre de libération en Kabylie
- 1982 — La Traversée : Le désenchantement post-indépendance
L’Opium et le Bâton (1965), adapté au cinéma par Ahmed Rachedi en 1971 avec Jean-Louis Trintignant, plonge dans la guerre de libération à travers le destin du Dr Bachir Lazrak. Le film reste un classique du cinéma algérien.
« Ses romans représentent quatre moments de l’Algérie. La Traversée se termine sur le désenchantement : la mystique est retombée en politique. »
— Jean Déjeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins
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Le chantre de tamazight : sauver une culture « avant que la mort ne la happe »
Parallèlement à sa carrière de romancier, Mouloud Mammeri consacre sa vie à la préservation de la langue et de la culture berbères. De 1968 à 1972, il enseigne le berbère à l’Université d’Alger — la chaire ayant été supprimée en 1962 à l’indépendance.
Il anime bénévolement des enseignements jusqu’en 1973, tandis que l’ethnologie et l’anthropologie sont qualifiées de « sciences coloniales ». Son cours hebdomadaire devient pour les jeunes Kabyles un pèlerinage.
- 1969 — Les Isefra de Si Mohand ou M’hand : Recueil de poésie kabyle
- 1976 — Tajerrumt n tmazirt : Grammaire berbère
- 1980 — Poèmes kabyles anciens : Patrimoine oral
- 1984 — L’Ahellil du Gourara : Chants sahariens (UNESCO)
- 1980 — Machaho / Tellem Chaho : Contes berbères de Kabylie
De 1969 à 1980, il dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques (CRAPE) d’Alger.
« Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne. »
— Mouloud Mammeri, réponse aux « Donneurs de leçons », avril 1980
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Le 10 mars 1980 : l’étincelle du Printemps berbère
Le 10 mars 1980, l’interdiction d’une conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne à l’université de Tizi Ouzou déclenche le premier mouvement populaire d’opposition en Algérie depuis l’indépendance.
Ce matin du 10 mars, Mammeri prend la route vers Tizi Ouzou avec Salem Chaker, chercheur en linguistique berbère. À Draa Ben Khedda, leur voiture est arrêtée par un barrage de police. Le chef de la sûreté a reçu un ordre ferme : empêcher Mammeri de tenir sa conférence.
Vers 16h30, plus de 1 000 personnes attendent l’écrivain à l’université. Quand la nouvelle de l’interdiction leur parvient, c’est l’effervescence. Le 11 mars, 1 500 étudiants manifestent aux cris de « Halte à la répression culturelle », « Le berbère est notre langue ».
Le mouvement s’étend. Le 20 avril 1980, la police évacue violemment le campus. Des centaines d’arrestations, des blessés par dizaines. Mammeri rédige alors sa célèbre réponse aux « Donneurs de leçons » — texte qui circule sous forme ronéotypée à travers l’Algérie.
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Paris, l’exil fécond : CERAM, Awal et la Sorbonne (1982-1989)
En 1982, Mammeri fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM), hébergé par la Maison des Sciences de l’Homme avec le soutien de Pierre Bourdieu. La même année, il lance la revue Awal (« La parole » en berbère), première publication scientifique entièrement consacrée aux études amazighes.
Il anime également un séminaire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). En 1988, la Sorbonne lui décerne le titre de docteur honoris causa — reconnaissance tardive mais éclatante.
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Une mort sur la route, des funérailles historiques (février 1989)
Le 26 février 1989, Mouloud Mammeri rentre du Maroc où il a participé à un colloque sur l’amazighité à Oujda. Vers 23 heures, à la sortie d’Aïn Defla, sa voiture heurte un obstacle. L’écrivain est transporté à l’hôpital local, dépourvu de chirurgien. Il succombe à ses blessures une heure après son admission.
Le 28 février, Mammeri est inhumé à Taourirt Mimoun. Ce sont des funérailles sans précédent : plus de 200 000 personnes suivent le cortège, scandant des slogans pour tamazight. Aucun officiel n’ose se montrer face à cette foule compacte.
« Quand je regarde en arrière, je n’ai nul regret. Je n’aurais pas voulu vivre autrement. »
— Mouloud Mammeri, entretien avec Tahar Djaout, 1987
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L’héritage : quand la colline n’est plus oubliée
Mouloud Mammeri n’a pas vécu assez longtemps pour voir tamazight reconnue langue nationale (2002) puis langue officielle (2016). Mais son combat a ouvert la voie. Chaque année, le 20 avril, la Kabylie célèbre le Printemps berbère.
Son nom est partout : l’Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou (UMMTO), la Maison de la Culture Mouloud Mammeri. En 1996, La Colline oubliée est adapté au cinéma par Abderrahmane Bouguermouh — enfin en kabyle.
Le romancier désillusionné et l’anthropologue enchanté ne font qu’un : celui qui savait que sauver les mots d’un peuple, c’est sauver son âme. La colline n’est plus oubliée.
« C’est dans le sens de sa libération que mon peuple ira. »
— Mouloud Mammeri
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Questions fréquentes sur Mouloud Mammeri
Pourquoi Mouloud Mammeri est-il associé au Printemps berbère ?
Le 10 mars 1980, l’interdiction par les autorités d’une conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne à l’université de Tizi Ouzou a déclenché une vague de protestations étudiantes et populaires. Ce mouvement, qui a culminé le 20 avril 1980 avec une répression violente, est considéré comme le premier mouvement d’opposition populaire en Algérie depuis l’indépendance.
Quel est le lien entre Mouloud Mammeri et le roi Mohammed V du Maroc ?
L’oncle de Mouloud Mammeri, Mohammed Mammeri, était le précepteur des fils du sultan marocain Moulay Youssef, dont le futur roi Mohammed V. À 11 ans, Mouloud Mammeri est allé vivre chez cet oncle à Rabat (1928-1932), étudiant au lycée Gouraud.
Pourquoi La Colline oubliée a-t-elle suscité une polémique ?
Lors de sa parution en 1952, le roman a été salué par la critique française mais violemment attaqué par des intellectuels nationalistes algériens dans la revue Le Jeune Musulman. Ils accusaient Mammeri de faire le jeu du colonisateur en présentant une Kabylie repliée sur elle-même.
Qui sont les Isefra de Si Mohand ?
Les Isefra (« poèmes » en kabyle) sont les œuvres de Si Mohand Ou Mhand (1848-1906), le plus célèbre poète errant de Kabylie. Mouloud Mammeri a recueilli et traduit ces poèmes transmis oralement, les publiant en 1969 aux éditions Maspero.
Comment Mouloud Mammeri est-il mort ?
Mouloud Mammeri est décédé le 26 février 1989 dans un accident de la route près d’Aïn Defla, alors qu’il rentrait d’un colloque sur l’amazighité à Oujda (Maroc). Ses funérailles à Taourirt Mimoun ont rassemblé plus de 200 000 personnes.
Qu’est-ce que le CERAM et la revue Awal ?
En 1982, après son exil en France suite au Printemps berbère, Mammeri a fondé à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM), avec le soutien de Pierre Bourdieu. La même année, il lance la revue Awal (« La parole » en berbère), première publication scientifique entièrement consacrée aux études berbères.










































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































