Ahmed Ben Bella : Biographie du premier président de l’Algérie (1962)
- Dzaïr Zoom / 2 mois
- 9 janvier 2026

Ahmed Ben Bella incarne à lui seul le destin tumultueux de l’Algérie du XXe siècle. Fils de paysans marocains émigrés, footballeur à l’Olympique de Marseille, héros décoré de la bataille de Monte Cassino, il bascule dans la lutte anticoloniale après les massacres de Sétif en 1945. Membre des neuf « fils de la Toussaint », arrêté lors du célèbre détournement d’avion de 1956, il devient en 1962 le premier président de l’Algérie indépendante. Renversé par Boumédiène en 1965, emprisonné 15 ans, exilé 10 ans, il restera jusqu’à sa mort en 2012 une figure majeure du tiers-mondisme et de la cause arabe. Sa vie est un roman qui traverse toutes les convulsions de son siècle.
Sommaire
- Origines et jeunesse à Maghnia
- Du football à la guerre : le héros de Monte Cassino
- L’éveil nationaliste après Sétif (1945)
- L’Organisation spéciale et le braquage d’Oran
- Le Caire et la délégation extérieure du FLN
- Le détournement de l’avion des cinq (1956)
- La prise du pouvoir et la crise de l’été 1962
- La présidence : socialisme et autogestion (1962-1965)
- Une politique étrangère tiers-mondiste
- Le coup d’État du 19 juin 1965
- Emprisonnement et exil (1965-1990)
- Le retour et les dernières années
- Décès et héritage
- Chronologie complète
- Questions fréquentes
Fiche d’identité : Ahmed Ben Bella
| Nom complet | Ahmed Ben Bella (أحمد بن بلة) |
| Surnom | « Hmimed », « Trompe-la-Mort » |
| Date de naissance | 25 décembre 1916 (date officielle) |
| Lieu de naissance | Maghnia, près de Tlemcen, Oranie (Algérie) |
| Date de décès | 11 avril 2012 (95 ans) |
| Lieu de décès | Alger, Algérie |
| Origine familiale | Famille de paysans marocains berbères, émigrés de la région de Marrakech |
| Formation | Études secondaires à Tlemcen (niveau brevet) |
| Carrière sportive | Olympique de Marseille (1939-1940), équipe de France militaire |
| Parcours militant | PPA-MTLD (1946) → OS (1947-1950) → FLN (1954) → MDA (1984) |
| Fonctions principales | Chef du gouvernement (1962-1963), 1er Président de la République (1963-1965) |
| Rôle historique | L’un des 9 « fils de la Toussaint », premier président de l’Algérie indépendante |
| Épouse | Zohra Sellami (1943-2010), épousée en 1972 |
| Enfants | Deux filles et un garçon (adoptés) |
| Sépulture | Carré des Martyrs, cimetière El-Alia, Alger |
1. Origines et jeunesse à Maghnia
Ahmed Ben Bella voit le jour le 25 décembre 1916 à Maghnia, un ancien marché rural de l’extrême ouest algérien, à quelques kilomètres de la frontière marocaine et de la ville d’Oujda. Cette date de naissance officielle reste toutefois incertaine — certaines sources évoquent 1914 ou 1918 — l’état civil de l’époque n’étant pas toujours fiable.
Ses parents sont des paysans marocains berbères originaires de la tribu des Ouled Sidi Rahal, dans le piémont du Haut Atlas, près de Marrakech. Son père, arrivé en Algérie à la fin du XIXe siècle, s’installe à Maghnia où il rejoint un frère aîné revenu de La Mecque. Il y épouse sa cousine germaine, ouvre un fondouk (sorte d’auberge) et obtient en concession une terre de trente hectares, pierreuse et sans eau, que les aînés de la fratrie s’efforceront de faire fructifier.
Le père est aussi un homme de religion, moqaddem (chef religieux local) de la confrérie des muqahliya (tireurs au fusil) pour la région de Maghnia. Dans cette famille modeste mais respectée, le jeune Ahmed perd trois de ses frères à la guerre — l’aîné Omar meurt des suites de ses blessures après avoir servi comme tirailleur lors de la Première Guerre mondiale.
Ahmed fréquente l’école coloniale française, où il se révèle bon élève. Il poursuit ses études secondaires au collège de Tlemcen, où il découvre les réalités de la discrimination coloniale. S’il n’obtient pas le brevet, il acquiert néanmoins une excellente maîtrise du français, tant orale qu’écrite. En revanche, son niveau en arabe classique restera faible, source d’un complexe qui le marquera. Quant à la langue berbère de ses ancêtres, elle ne lui a pas été transmise. Ben Bella sera ainsi un « nationaliste arabe francophone » et un « berbère réfractaire au berbérisme ».
Revenu à Maghnia sans diplôme, le jeune homme reprend le fondouk familial et travaille la terre sans enthousiasme. Mais c’est le football qui le passionne véritablement. Il excelle dans l’équipe locale et se fait rapidement remarquer.
2. Du football à la guerre : le héros de Monte Cassino
En 1937, Ahmed Ben Bella est appelé sous les drapeaux au 141e régiment d’infanterie alpine, en garnison à Marseille. La ville lui plaît. Il y fait ses classes, suit un peloton et est nommé sergent. Son talent de footballeur ne passe pas inaperçu.
⚽ Ben Bella footballeur : de l’OM à l’équipe de France militaire
Lors de la saison 1939-1940, Ahmed Ben Bella joue pour l’Olympique de Marseille. Il dispute au moins un match officiel en équipe première : un match de Coupe de France contre le FC Antibes (victoire 9-1 à Cannes), au cours duquel il inscrit un but.
Il évolue également dans l’équipe de France militaire au poste de milieu de terrain. Ben Bella est ainsi le premier footballeur ayant évolué à l’OM à devenir par la suite président de la République — le second étant le Libérien George Weah.
Toute sa vie, il gardera la nostalgie de cette fraternité du terrain : « Personne ne me demandait si j’étais Algérien ou Européen », aimait-il à rappeler.
En juin 1940, Ben Bella se distingue dans la défense antiaérienne de Marseille et obtient la Croix de guerre. Démobilisé après l’armistice, il regagne Maghnia où il reprend sans enthousiasme le fondouk et le travail de la terre. Trois années passent.
Rappelé à l’été 1943 dans les Tirailleurs algériens, puis muté dans le 5e régiment de tirailleurs marocains de la 2e division d’infanterie marocaine (2e DIM), où l’état d’esprit est meilleur, il fait la campagne d’Italie. C’est l’un des moments essentiels de sa vie.
🎖️ La bataille de Monte Cassino (1944) : « Trompe-la-Mort »
En janvier-mai 1944, Ben Bella participe à la terrible bataille de Monte Cassino, au sein du corps expéditionnaire français commandé par le général Juin. Sa bravoure au feu est incontestable.
Surnommé « Trompe-la-Mort », il va récupérer trois fois de suite des fusils-mitrailleurs abandonnés par des soldats français à l’intérieur d’une zone de combat infestée d’Allemands. Il sauve la vie de son capitaine, Offel de Villaucourt.
Promu adjudant, il est cité quatre fois — dont deux fois à l’ordre de l’Armée — et décoré de la Médaille militaire par le général de Gaulle en personne, en avril 1944 en Italie, après la prise de Rome.
Le maréchal Alphonse Juin dira de lui qu’il possède de « brillants états de service », et le colonel Antoine Argoud — futur chef de l’OAS — soulignera sa « conduite militaire tout à fait correcte ».
Après Monte Cassino, Ben Bella participe à la libération de la France (1944) puis à la campagne d’Allemagne (1945) au sein de la 1re armée du général de Lattre de Tassigny. À Oujda, après une permission à Maghnia, il apprend presque simultanément la fin du conflit et les massacres de Sétif. Sa vie bascule.
3. L’éveil nationaliste après Sétif (1945)
Le 8 mai 1945, jour de la victoire sur le nazisme, des manifestations nationalistes éclatent à Sétif, Guelma et Kherrata. La répression coloniale fait des dizaines de milliers de morts. Pour le héros de Monte Cassino, qui a perdu trois frères à la guerre, le choc est immense. Il n’est plus question de rempiler dans l’armée française.
En 1946, Ben Bella adhère au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj, le parti indépendantiste qui a succédé au PPA interdit. Il gravit rapidement les échelons.
En mars 1947, il est élu conseiller municipal de Maghnia. Placé parmi les têtes de liste de son parti, il obtient que les élus algériens puissent participer aux affaires de la commune. Responsable du ravitaillement, il distribue les « bons » à la population avec efficacité, ce qui lui permet de diffuser les idées nationalistes et de renforcer considérablement son prestige personnel.
Ses activités politiques commencent à inquiéter les autorités françaises. En 1947, il rejoint Alger et entre en clandestinité.
4. L’Organisation spéciale et le braquage d’Oran
Coopté au Comité central de son parti, Ben Bella est appelé à rejoindre l’Organisation spéciale (OS), structure paramilitaire clandestine du MTLD chargée de préparer la lutte armée, fondée par Hocine Aït Ahmed.
Il passe dans la clandestinité, supervise la mise en place de l’OS en Oranie et en devient le premier chef régional. Il travaille aux côtés d’Aït Ahmed et de Rabah Bitat.
💰 Le braquage de la poste d’Oran (1949)
En mars 1949, l’OS organise le hold-up de la poste d’Oran pour renflouer les caisses du mouvement. L’opération permet de récupérer plus de 3 millions d’anciens francs.
Pendant longtemps, ce braquage spectaculaire a été attribué à Ben Bella, qui ne l’a jamais démenti. En réalité, l’opération a été organisée par Hocine Aït Ahmed, et Ben Bella se trouvait ce jour-là à Alger. Mais la légende a contribué à forger son image de révolutionnaire d’action.
En mars 1950, l’OS est découverte et démantelée par les services français. En mai 1950, Ben Bella est arrêté à Alger. Jugé coupable, il est condamné à sept ans de prison. Mais il ne se résigne pas.
En mars 1952, il réussit une évasion spectaculaire de la prison de Blida, avec Ahmed Mahsas. Il se réfugie d’abord à Paris, où il vit quelques mois en « planque », avant de gagner Le Caire début 1953.
5. Le Caire et la délégation extérieure du FLN
Au Caire, Ben Bella rejoint Hocine Aït Ahmed et Mohamed Khider, déjà en exil. Ensemble, ils forment la délégation extérieure du mouvement nationaliste. L’Égypte de Gamal Abdel Nasser, en pleine montée du panarabisme, leur offre un sanctuaire.
Ben Bella reconstitue l’OS avec le concours de Nasser et noue des contacts précieux pour l’approvisionnement en armes. Mais le MTLD est en proie à de violentes divisions entre partisans de Messali Hadj et « centralistes ». Les militants de l’OS, exaspérés par ces querelles, décident de passer à l’action directe.
La défaite française à Diên Biên Phu (mai 1954) et l’annonce de l’autonomie interne accordée à la Tunisie renforcent leur détermination. Une réunion secrète se tient en Suisse avec les dirigeants restés en Algérie.
Ben Bella fait partie des neuf « chefs historiques » du Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), qui prépare le soulèvement. Le 10 octobre 1954, le CRUA devient le Front de libération nationale (FLN). Le 1er novembre, l’insurrection est déclenchée : c’est la « Toussaint rouge ».
Depuis Le Caire, Ben Bella joue un rôle politique majeur dans la direction du FLN. Il est le principal artisan du soutien égyptien à la révolution algérienne et organise l’acheminement d’armes vers l’Algérie. En 1956, il échappe à deux tentatives d’assassinat, l’une au Caire, l’autre à Tripoli.

6. Le détournement de l’avion des cinq (1956)
Le 22 octobre 1956 survient un événement qui va propulser Ben Bella sur le devant de la scène internationale et forger sa légende de martyr de la cause algérienne.
✈️ 22 octobre 1956 : le premier acte de piraterie aérienne internationale
Un avion de la compagnie Air Atlas transportant cinq dirigeants du FLN de Rabat vers Tunis est détourné en plein vol par l’armée française et forcé d’atterrir à Alger. Les cinq hommes arrêtés sont :
Ils devaient participer à une conférence maghrébine sous le patronage du roi Mohammed V du Maroc et du président tunisien Bourguiba. Le roi proteste vigoureusement, considérant les cinq hommes comme ses « invités sous sa protection ».
La photo des cinq hommes enchaînés fait la une de la presse mondiale. Ben Bella, le plus grand du groupe, devient le visage de la rébellion algérienne. Son emprisonnement (1956-1962) le tient éloigné des erreurs de conduite militaire du FLN — notamment les massacres de civils — et préserve sa réputation.
Mais depuis sa cellule — successivement à la prison de la Santé, au fort Liédot sur l’île d’Aix, au château de Turquant puis au château d’Aulnoy —, Ben Bella continue d’influer sur le cours de la révolution. Il s’oppose aux décisions du Congrès de la Soummam (août 1956), auquel la délégation extérieure n’a pas participé, contestant notamment les orientations laïques de la plateforme et la rupture avec l’axe égyptien.
Ce n’est qu’en mars 1962, après la signature des accords d’Évian, que Ben Bella est libéré. Il aura passé six ans en captivité.
7. La prise du pouvoir et la crise de l’été 1962
À peine libéré, Ben Bella participe au Congrès de Tripoli (mai-juin 1962), où il s’oppose violemment au Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) dirigé par Benyoucef Benkhedda. Il critique la légitimité du gouvernement provisoire et se heurte à Mohamed Boudiaf et Krim Belkacem, le négociateur des accords d’Évian.
Seul parmi les cinq prisonniers, Ben Bella répond favorablement aux offres de l’armée des frontières commandée par le colonel Houari Boumédiène. Cet accord scelle son destin.

⚔️ La crise de l’été 1962 : une quasi-guerre civile
L’été 1962 voit l’Algérie à peine indépendante se déchirer entre factions rivales. Le 22 juillet, Ben Bella installe à Tlemcen un Bureau politique provisoire qu’il dirige et qui se déclare seule autorité légitime.
L’armée des frontières, forte de 60 000 hommes qui n’ont pas combattu contre les Français, traverse les frontières et marche sur l’Algérie. Elle affronte les maquis de l’intérieur, notamment ceux de la wilaya IV. Le bilan est sanglant : environ 1 000 morts.
Les manifestations populaires aux cris de « Sebaa snine barakat ! » (« Sept ans, ça suffit ! ») interrompent momentanément les violences. Mais c’est bien le « clan d’Oujda » — Ben Bella et Boumédiène — qui l’emporte.
Le 9 septembre 1962, l’armée des frontières entre dans Alger. Le GPRA capitule. Ben Bella s’installe à la villa Joly. Le 27 septembre, l’Assemblée nationale constituante l’investit par 159 voix sur 179 votants : il devient président du Conseil.
La victoire de Ben Bella entérine la mainmise du pouvoir militaire sur le pouvoir civil. Le colonel Boumédiène devient vice-président de la République et ministre de la Défense. Le « clan d’Oujda » tient l’Algérie.
8. La présidence : socialisme et autogestion (1962-1965)
Le 15 septembre 1963, après l’adoption d’une constitution taillée sur mesure, Ahmed Ben Bella est élu premier président de la République algérienne avec 5 085 103 voix (99,6 %). Il cumule ce poste avec celui de Premier ministre et de secrétaire général du FLN.
Ben Bella s’impose comme un tribun populaire, capable de parler aux foules rurales comme urbaines. Son objectif : construire un « socialisme algérien » original, inspiré à la fois de Cuba, de l’Égypte nassérienne et du tiers-mondisme de Bandung, tout en maintenant des liens avec la France et l’Occident.
🏭 L’autogestion : l’expérience socialiste algérienne
Face au départ massif de 800 000 Français qui désorganise l’économie, Ben Bella lance une politique d’autogestion, conseillé par le révolutionnaire trotskiste Michel Pablo (Michel Raptis).
Les mesures phares :
- Nationalisation des terres abandonnées par les colons (« biens vacants »)
- Création d’« unités agricoles autogérées » gérées par les travailleurs
- Limitation de la propriété privée et regroupement des petits propriétaires en coopératives
- Nationalisation du commerce et de l’industrie
- Réforme agraire (décrets de mars 1963)
- Consécration d’un quart du budget à l’éducation nationale
L’Office national de la réforme agraire (ONRA) est créé pour coordonner le secteur autogéré, mais sa gestion bureaucratique limitera les résultats.
Sur le plan politique, Ben Bella instaure un régime de parti unique. Les autres partis sont interdits, y compris le Parti communiste algérien. En avril 1963, Mohamed Khider démissionne de son poste de secrétaire général du FLN ; Ben Bella lui succède. En août, Ferhat Abbas, président de l’Assemblée, est poussé à la démission puis placé en résidence surveillée.
En septembre 1963, Hocine Aït Ahmed fonde le Front des forces socialistes (FFS) et lance une insurrection armée en Kabylie contre le régime « fascisant » de Ben Bella. La répression fait plus de 400 morts. Aït Ahmed est arrêté et condamné à mort (il sera gracié et s’évadera en 1966).
En octobre 1963, le Maroc attaque l’Algérie dans la région de Tindouf : c’est la « guerre des Sables ». Ben Bella, soutenu par l’Égypte et Cuba, repousse l’offensive marocaine.
9. Une politique étrangère tiers-mondiste

Ben Bella incarne sur la scène internationale l’Algérie victorieuse, symbole de la décolonisation triomphante. Il traite d’égal à égal avec de Gaulle, qui ne cache pas son respect pour l’ancien sous-officier devenu chef d’État.
Sa politique étrangère s’articule autour de plusieurs axes :
- Non-alignement dans l’esprit de Bandung
- Soutien actif aux mouvements de libération en Afrique et dans le monde
- Solidarité avec le monde arabe et la cause palestinienne
- Rapprochement avec les puissances communistes (URSS, Chine) sans rupture avec l’Occident
🌍 Ben Bella, figure du tiers-mondisme
Ben Bella veut incarner, aux côtés de Fidel Castro, Nasser, Nehru et Mao Tsé-toung, la lutte « anti-impérialiste » et le « non-alignement » du Tiers-Monde émergent.
En octobre 1962, après une visite aux États-Unis où il rencontre Kennedy, il brave Washington en se rendant directement à La Havane, sous embargo américain. Il reçoit longuement Che Guevara à Alger.
En 1964, il reçoit le Prix Lénine pour la paix et est décoré Héros de l’Union soviétique.
Partisan du panarabisme et admirateur du colonel Nasser, Ben Bella organise une aide concrète aux révolutionnaires anticolonialistes africains. Alger devient la « Mecque des révolutionnaires ».

10. Le coup d’État du 19 juin 1965
Malgré son aura internationale, Ben Bella est de plus en plus contesté à l’intérieur. Son autorité est fragilisée par les difficultés économiques (plus de 2,5 millions de chômeurs en 1964), la dérive autoritaire du régime et ses conflits avec ses propres alliés.
En 1964, Ben Bella tente de réduire l’influence du « clan d’Oujda » en provoquant la démission d’Ahmed Medeghri (Intérieur) et en réduisant les attributions de Chérif Belkacem. Il cumule sur sa personne les ministères de l’Intérieur, des Finances et de l’Information.
Le 28 mai 1965, alors que Boumédiène représente l’Algérie au Caire, Ben Bella annonce qu’il retire à Abdelaziz Bouteflika le portefeuille des Affaires étrangères. C’est l’acte de trop.
19 juin 1965 : le putsch de Boumédiène
Dans la nuit du 18 au 19 juin 1965, le colonel Houari Boumédiène passe à l’action. À 2h32 du matin, Ben Bella est arrêté dans sa chambre de la villa Joly par le colonel Tahar Zbiri, chef d’état-major.
En pyjama, le président déchu lance à ses geôliers : « L’acte dont vous portez aujourd’hui la grave responsabilité, vous aurez un jour à en répondre devant l’Histoire et devant le peuple algérien. »
Pas un coup de feu n’a troublé le silence nocturne. Le mécanisme, minutieusement préparé, a joué sans faille. À 3h du matin, le coup d’État est consommé.
L’arrestation ne suscite pas de soulèvements populaires, hormis à Annaba où les affrontements font une dizaine de morts. Boumédiène s’installe à la présidence. Ben Bella s’attend à être exécuté.
11. Emprisonnement et exil (1965-1990)
Transporté dans une cave du ministère de la Défense, Ben Bella est tenu au secret absolu pendant huit mois. Il est finalement transféré au château Holden, dans la Mitidja, où il demeure cloîtré pendant douze ans sous la surveillance des caméras et des micros de la Sécurité militaire.
En 1971, sa jeune compagne Zohra Sellami, journaliste à Révolution africaine, le rejoint en captivité. Ils se marient en 1972 et adoptent deux filles puis un garçon en situation de handicap.
La mort de Boumédiène en décembre 1978 desserre l’étau. En juillet 1979, la famille Ben Bella est transférée en résidence surveillée à Msila, dans le sud du pays. Le nouveau président Chadli Bendjedid le libère le 30 octobre 1980, lui alloue une pension et une villa à Alger-Bologhine.
En 1981, Ben Bella s’exile en Suisse, à Pregny-Chambésy, près de Genève. Il y fonde en 1984 le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), parti d’opposition modéré.
Le 16 décembre 1985, il se réconcilie spectaculairement avec Hocine Aït Ahmed à Londres. Les deux anciens rivaux lancent un appel commun pour la démocratie. Mais le 7 avril 1987, leur avocat commun Ali Mécili est assassiné à Paris par la Sécurité militaire algérienne.
Durant ces années d’exil, Ben Bella se consacre à la défense de grandes causes : il milite pour le syndicat polonais Solidarność, la cause afghane, Amnesty International, les droits des peuples amérindiens. En 1981, il devient président de la Commission islamique internationale des droits de l’homme.
12. Le retour et les dernières années
Les événements d’octobre 1988 et l’ouverture démocratique qui s’ensuit permettent à Ben Bella de rentrer en Algérie le 27 septembre 1990. Mais l’accueil est décevant : le grand meeting au stade d’Oran ne remplit pas le quart des tribunes.
Le MDA participe au premier tour des élections législatives de décembre 1991, mais obtient un score très faible, même à Maghnia. L’interruption du processus électoral par l’armée en janvier 1992 plonge l’Algérie dans une décennie de violence.
En 1995, Ben Bella participe à la plateforme de Sant’Egidio à Rome, aux côtés d’Aït Ahmed et d’autres personnalités, pour tenter une sortie de crise. Mais le MDA est dissous par les autorités en 1997.
Dans ses dernières années, Ben Bella se retire progressivement de la politique active. Il soutient Abdelaziz Bouteflika — celui-là même dont l’éviction avait précipité sa chute — et prône la réconciliation avec les islamistes.
En 2007, il est nommé président du groupe des Sages de l’Union africaine, chargé de la prévention et de la résolution des conflits du continent. Il devient membre du Tribunal Russell sur la Palestine (2009).
Il fait de l’écologie et de la cause palestinienne ses principales préoccupations. Ses amitiés controversées avec Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi marquent toutefois les limites de sa clairvoyance politique.
13. Décès et héritage
Le 4 janvier 2012, Ben Bella est évacué d’urgence dans un hôpital parisien. Il rentre à Alger où son état se stabilise. Il trouve même la force de faire un dernier pèlerinage à Tipaza, au pied du mont Chenoua, où il dit aux badauds : « Prenez bien soin de Tipaza. »
Le 11 avril 2012, Ahmed Ben Bella s’éteint à son domicile d’Alger, à l’âge de 95 ans. Il meurt dans son sommeil, entouré de ses deux filles Mehdia et Noria.
Funérailles nationales et hommages
Le président Bouteflika décrète huit jours de deuil national. La dépouille est exposée au Palais du Peuple pour l’hommage populaire.
Le vendredi 13 avril, après la grande prière, Ben Bella est inhumé au Carré des Martyrs du cimetière El-Alia, à Alger — tout près de la tombe de son « pire ennemi » Boumédiène, et de celle de Mohamed Boudiaf.
Le président tunisien Moncef Marzouki déclare : « L’Algérie n’est pas la seule à l’avoir perdu. Le Grand Maghreb l’a perdu aussi, tout comme la nation arabe. Il était le symbole du tiers-monde. »
Le 16 avril 2012, l’aéroport d’Oran est rebaptisé « Aéroport international d’Oran Ahmed Ben Bella ».
Un héritage contrasté
Ahmed Ben Bella laisse un héritage politique contrasté. Héros incontesté de la guerre d’indépendance, il incarna les espoirs immenses de l’Algérie nouvelle mais aussi ses premières désillusions : l’autoritarisme, le parti unique, la répression de l’opposition.
Sa présidence (1962-1965) reste dans l’imaginaire algérien comme une période d’effervescence politique, plus libre que les années Boumédiène qui suivront. L’expérience de l’autogestion, malgré ses échecs, continue d’inspirer une partie de la gauche.
Au total, Ahmed Ben Bella aura passé 24 ans en prison — six ans dans les geôles françaises (1956-1962), puis près de quinze ans dans celles de l’Algérie indépendante (1965-1980). Sa vie fut « intimement liée au destin de ce pays », comme l’a écrit l’historien Benjamin Stora.
14. Chronologie complète
| Date | Événement |
|---|---|
| 25 décembre 1916 | Naissance à Maghnia, près de Tlemcen (Oranie) |
| 1937 | Service militaire au 141e régiment d’infanterie alpine à Marseille |
| 1939-1940 | Joue pour l’Olympique de Marseille ; Croix de guerre pour la défense de Marseille |
| Janvier-mai 1944 | Bataille de Monte Cassino ; Médaille militaire décernée par de Gaulle |
| 8 mai 1945 | Massacres de Sétif ; basculement vers le nationalisme |
| 1946 | Adhésion au MTLD de Messali Hadj |
| Mars 1947 | Élu conseiller municipal de Maghnia |
| 1947-1950 | Membre de l’Organisation spéciale (OS) ; chef régional de l’Oranie |
| Mars 1949 | Hold-up de la poste d’Oran (attribué à Ben Bella) |
| Mai 1950 | Arrestation à Alger ; condamnation à 7 ans de prison |
| Mars 1952 | Évasion de la prison de Blida |
| 1953 | Arrivée au Caire ; formation de la délégation extérieure avec Aït Ahmed et Khider |
| 1er novembre 1954 | Déclenchement de la révolution ; Ben Bella l’un des 9 « fils de la Toussaint » |
| 22 octobre 1956 | Détournement de l’avion ; arrestation avec Boudiaf, Aït Ahmed, Khider, Lacheraf |
| 1956-1962 | Emprisonnement en France (La Santé, île d’Aix, Turquant, Aulnoy) |
| Mars 1962 | Libération après les accords d’Évian |
| Été 1962 | Crise de l’été 1962 ; alliance avec Boumédiène ; prise du pouvoir |
| 27 septembre 1962 | Investi président du Conseil par l’Assemblée constituante |
| 15 septembre 1963 | Élu premier président de la République algérienne |
| Octobre 1963 | Guerre des Sables contre le Maroc ; insurrection FFS en Kabylie |
| Avril 1964 | Congrès du FLN ; Prix Lénine pour la paix ; Héros de l’Union soviétique |
| 19 juin 1965 | Coup d’État de Boumédiène ; Ben Bella arrêté et emprisonné |
| 1972 | Mariage avec Zohra Sellami en captivité |
| 30 octobre 1980 | Libération par le président Chadli Bendjedid |
| 1981 | Exil en Suisse |
| 1984 | Création du Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA) |
| 16 décembre 1985 | Réconciliation avec Hocine Aït Ahmed à Londres |
| 27 septembre 1990 | Retour en Algérie après l’ouverture démocratique |
| 1995 | Plateforme de Sant’Egidio pour la sortie de crise |
| 2007 | Président du groupe des Sages de l’Union africaine |
| 23 mars 2010 | Décès de son épouse Zohra Sellami |
| 11 avril 2012 | Décès à Alger à 95 ans ; funérailles nationales au cimetière El-Alia |
15. Questions fréquentes
Qui était Ahmed Ben Bella ?
Ahmed Ben Bella (1916-2012) était un homme d’État algérien, héros de la Seconde Guerre mondiale (bataille de Monte Cassino), l’un des neuf « chefs historiques » du FLN qui déclenchèrent la guerre d’indépendance le 1er novembre 1954, et le premier président de l’Algérie indépendante (1963-1965). Renversé par Boumédiène en 1965, il passa 15 ans en prison avant de s’exiler puis de revenir en Algérie en 1990.
Ahmed Ben Bella a-t-il vraiment joué à l’Olympique de Marseille ?
Oui, Ahmed Ben Bella a joué pour l’Olympique de Marseille lors de la saison 1939-1940, alors qu’il effectuait son service militaire. Il a disputé au moins un match officiel de Coupe de France contre le FC Antibes (victoire 9-1), marquant un but. Il a également évolué dans l’équipe de France militaire. Il est le premier joueur de l’OM à être devenu président de la République (le second étant George Weah du Liberia).
Pourquoi Ben Bella a-t-il été renversé en 1965 ?
Ahmed Ben Bella a été renversé par le coup d’État du colonel Houari Boumédiène le 19 juin 1965 pour plusieurs raisons : les difficultés économiques, sa dérive autoritaire, mais surtout sa tentative de réduire l’influence du « clan d’Oujda » (les militaires alliés de Boumédiène). Le déclencheur fut sa décision de retirer à Abdelaziz Bouteflika le portefeuille des Affaires étrangères. Boumédiène, vice-président et ministre de la Défense, décida alors de le renverser.
Combien de temps Ben Bella a-t-il passé en prison ?
Ahmed Ben Bella a passé au total environ 24 ans en prison : d’abord 2 ans de 1950 à 1952 (avant son évasion), puis 6 ans en France de 1956 à 1962 (après le détournement de l’avion), et enfin près de 15 ans de 1965 à 1980 après le coup d’État de Boumédiène. Il fut libéré par le président Chadli Bendjedid en octobre 1980.
Où est enterré Ahmed Ben Bella ?
Ahmed Ben Bella est enterré au Carré des Martyrs du grand cimetière El-Alia à Alger, où il a été inhumé le 13 avril 2012 après des funérailles nationales. Il repose non loin de son ancien rival Houari Boumédiène et du président Mohamed Boudiaf. L’aéroport d’Oran porte désormais son nom : « Aéroport international d’Oran Ahmed Ben Bella ».
Qui sont les neuf « fils de la Toussaint » ?
Les neuf « fils de la Toussaint » sont les chefs historiques qui déclenchèrent la guerre d’indépendance algérienne le 1er novembre 1954 : Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mostefa Ben Boulaïd, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Larbi Ben M’hidi, Mohamed Khider et Krim Belkacem. Ben Bella était responsable de la délégation extérieure au Caire et de l’approvisionnement en armes.
Lire aussi :
Les neuf « fils de la Toussaint »
- Mostefa Ben Boulaïd – Chef de la Zone I (Aurès)
- Didouche Mourad – Chef de la Zone II (Nord-Constantinois)
- Larbi Ben M’hidi – Chef de la Zone V (Oranie)
- Rabah Bitat – Chef de la Zone IV (Algérois)
- Krim Belkacem – Chef de la Zone III (Kabylie)
- Mohamed Boudiaf – Coordinateur national
- Mohamed Khider – Délégation extérieure
- Hocine Aït Ahmed – Chef de l’OS, diplomate, fondateur du FFS
Autres figures de la révolution
- Abane Ramdane – Architecte du Congrès de la Soummam
- Benyoucef Benkhedda – Président du GPRA
- Ferhat Abbas – Premier président de l’Assemblée constituante
- Messali Hadj – Père du nationalisme algérien
- Mostefa Lacheraf – Intellectuel, compagnon de détention
Présidents de l’Algérie
- Houari Boumédiène – 2e président (1965-1978)
- Chadli Bendjedid – 3e président (1979-1992)
- Abdelaziz Bouteflika – 5e président (1999-2019)
- Abdelmadjid Tebboune – Président actuel (depuis 2019)
Contexte historique
- Pourquoi la guerre d’Algérie a éclaté
- France-Algérie : la vraie histoire
- Autopsie d’une tragédie (1988-2000)
Villes mentionnées
📚 Sources et références
Cet article a été rédigé à partir de sources historiques multiples : Robert Merle, Ahmed Ben Bella (Gallimard, 1965) ; Omar Carlier, « Ben Bella : l’homme, le mythe et l’histoire » (Confluences Méditerranée, 2012) ; Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance ; les archives de Jeune Afrique, Le Monde, El Watan ; les travaux de l’Encyclopædia Universalis et Larousse ; ainsi que les témoignages recueillis lors de son décès en avril 2012. Pour approfondir l’histoire de la Révolution algérienne, consultez nos articles sur Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane.





















































































































































































































































































































































































































































































































































































































