Rabah Bitat
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

Rabah Bitat (رابح بيطاط) est l’un des Six Historiques qui ont décidé et lancé l’insurrection du 1er novembre 1954. Responsable de la Zone IV (Algérois), arrêté en 1955 et condamné à la prison à vie, il traverse ensuite l’Algérie indépendante comme une figure de continuité : membre du GPRA, ministre, puis président de l’Assemblée populaire nationale pendant plus d’une décennie, et chef de l’État par intérim après la mort de Houari Boumédiène. Son parcours raconte une autre facette de la Révolution : celle des organisateurs, des réseaux et du temps long.
On connaît l’image iconique des Six Historiques, prise quelques jours avant le déclenchement du 1er Novembre : elle fixe des noms, mais elle ne dit pas tout. Dans cette photo, Rabah Bitat apparaît debout, discret, presque en retrait. Pourtant, sur le terrain, son rôle est central : tenir l’Algérois, l’une des zones les plus exposées, où la police coloniale, les filatures et les arrestations rendent la clandestinité plus fragile qu’ailleurs.
Ce portrait revient sur ses origines dans l’Est algérien, sa montée dans les organisations nationalistes (PPA, MTLD, OS), la préparation de 1954, sa chute en 1955, puis sa trajectoire institutionnelle après 1962. Un itinéraire utile pour comprendre comment la Révolution s’est aussi jouée dans l’ombre : logistique, discipline, arbitrages et rapports de force.
Sommaire
- Fiche d’identité
- Origines et formation d’un militant
- Du PPA au MTLD : l’OS et la clandestinité
- CRUA, Réunion des 22 et Six Historiques
- Zone IV (Algérois) : la Toussaint rouge au plus près d’Alger
- Arrestation en 1955 : prison, grèves de la faim, statut politique
- Après 1962 : GPRA, Ben Bella, Boumédiène et l’APN
- Intérim de 1978-1979 : 45 jours à la tête de l’État
- Héritage, hommages et mémoires
- Chronologie complète
- Questions fréquentes
Fiche d’identité : Rabah Bitat
| Nom complet | Rabah Bitat (رابح بيطاط) |
| Date de naissance | 19 décembre 1925 |
| Lieu de naissance | Aïn El Kerma (région de Constantine) |
| Parcours militant | PPA → MTLD → OS → CRUA → FLN |
| Rôle en 1954 | Six Historique, responsable de la Zone IV (Algérois) |
| Arrestation | Mars 1955 (Algérois), condamné à la prison à vie |
| Fonctions après 1962 | Membre du GPRA ; ministre ; président de l’APN ; chef de l’État par intérim (1978-1979) |
| Date de décès | 10 avril 2000 |
| Lieu de décès | Paris (France) |
1) Origines et formation d’un militant
Né le 19 décembre 1925 à Aïn El Kerma, dans l’Est algérien, Rabah Bitat grandit dans un environnement où la politique se vit d’abord comme une réalité concrète : inégalités coloniales, fermetures sociales, humiliations ordinaires. Ce cadre explique en partie la précocité de son engagement, souvent décrit comme celui d’un homme qui choisit l’organisation plutôt que l’éclat.
Plus tard, lorsqu’il doit opérer dans l’Algérois, cette culture de la discrétion devient un atout : la Zone IV, au contact direct d’Alger, impose une discipline stricte et un cloisonnement des réseaux pour éviter l’effondrement sous les coups des filatures et des arrestations.
2) Du PPA au MTLD : l’OS et la clandestinité
Comme nombre de militants de sa génération, Bitat passe par le Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj, puis le MTLD. À la fin des années 1940, la séquence est décisive : la perspective d’une action armée gagne du terrain, notamment via l’Organisation spéciale (OS), structure clandestine destinée à préparer l’insurrection.
Cette période forme des cadres à la logistique, à la sécurité, au recrutement et à la discipline du secret. Elle fabrique aussi une mémoire militante qui pèsera ensuite dans les choix de 1954 : quand le champ politique se fracture, la question n’est plus seulement « quoi faire ? », mais « quand et comment frapper sans se faire neutraliser en une semaine ? ».
📌 Repères : les organisations avant 1954
- PPA : matrice du nationalisme de masse.
- MTLD : prolongement légal et politique, traversé de crises internes.
- OS : clandestinité armée, apprentissage de la discipline et du réseau.
- CRUA : tentative d’unifier et d’accélérer le passage à l’insurrection.
3) CRUA, Réunion des 22 et Six Historiques
En 1954, l’accélération est nette : le CRUA se met en place pour sortir de l’impasse et préparer le déclenchement. La Réunion des 22 fixe le principe d’une insurrection, puis un noyau réduit se dégage : les Six Historiques. Aux côtés de Mostefa Ben Boulaïd, Mohamed Boudiaf, Didouche Mourad, Larbi Ben M’hidi et Krim Belkacem, Rabah Bitat fait partie de ceux qui portent le basculement.
Dans cette architecture, Bitat est associé à la Zone IV, dite Algérois, un espace stratégique : proximité de la capitale, densité de l’appareil policier, importance symbolique d’actions près des centres de pouvoir. Tenir l’Algérois, ce n’est pas seulement mener des coups, c’est démontrer qu’un front national existe aussi là où l’État colonial se croit intouchable.
4) Zone IV (Algérois) : la Toussaint rouge au plus près d’Alger
La nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, la « Toussaint rouge » marque le passage à l’acte. Dans l’Algérois, l’enjeu est double : frapper des cibles symboliques et prouver qu’un réseau clandestin peut agir malgré la surveillance. La Zone IV, appelée à devenir plus tard la Wilaya IV (après la réorganisation interne), se trouve au cœur d’une équation difficile : visibiliser la Révolution sans offrir aux forces coloniales des prises faciles.
Ce contexte explique pourquoi, très tôt, les coups portés autour d’Alger se paient cher. Les mois qui suivent 1954 sont un temps de fragilité : pertes de cadres, arrestations, pressions, nécessité d’adaptation. C’est aussi l’époque où d’autres figures structurent les zones voisines, de l’Est au maquis kabyle, pendant que l’Algérois tente de ne pas être décapité.
Pourquoi la Zone IV est un test
L’Algérois concentre routes, administrations, prisons, commissariats et réseaux d’informateurs. Réussir à y maintenir une action clandestine, c’est prouver la solidité d’un mouvement national. À l’inverse, l’effondrement de la zone aurait pu donner l’illusion d’une Révolution « périphérique », loin du centre.
5) Arrestation en 1955 : prison, grèves de la faim, statut politique
La répression s’intensifie dès 1955. Rabah Bitat est arrêté à Alger au printemps (souvent daté de mars 1955 dans les chronologies), puis condamné à la prison à vie. Son parcours carcéral illustre un aspect moins visible de la guerre : la lutte pour le statut de détenu politique, les transferts successifs, et les formes de résistance derrière les murs.
Des récits de presse et de témoignages évoquent des grèves de la faim comme instrument de pression dans l’univers pénitentiaire, à une période où la prison sert autant à punir qu’à couper les liaisons entre réseaux. Bitat devient, à sa manière, un symbole de continuité : absent du maquis, mais présent dans l’imaginaire militant comme « chef historique » incarcéré.
6) Après 1962 : GPRA, Ben Bella, Boumédiène et l’APN
Libéré après le cessez-le-feu, Rabah Bitat entre dans l’Algérie indépendante avec un capital politique considérable : celui des fondateurs. Il occupe des fonctions au sommet de l’État et apparaît dans les recompositions d’après-guerre, où la légitimité révolutionnaire doit se convertir en institutions.
Son parcours traverse des moments de tension : gouvernement, réajustements, puis, à partir des années 1970, une place centrale dans l’architecture institutionnelle. Il devient président de l’Assemblée populaire nationale (APN) en 1977, un poste qui le situe constitutionnellement au cœur de l’État. Cette période coïncide avec la fin du cycle Boumédiène et l’ouverture d’une nouvelle séquence politique.
Pour situer l’époque et ses acteurs, on peut relire nos portraits de Ferhat Abbas, d’Houari Boumédiène et, plus tard, d’Abdelaziz Bouteflika.
7) Intérim de 1978-1979 : 45 jours à la tête de l’État
À la mort de Houari Boumédiène (décembre 1978), la Constitution prévoit un mécanisme d’intérim. En tant que président de l’APN, Rabah Bitat assure alors la fonction de chef de l’État par intérim pendant 45 jours, jusqu’à l’élection de Chadli Bendjedid.
Cet épisode est souvent résumé en une ligne, mais il mérite une lecture politique : l’intérim, dans une période de transition, n’est pas qu’une formalité. Il sert à stabiliser l’appareil d’État, à encadrer le passage de relais et à éviter les fractures visibles. Le choix de Bitat, figure historique et institutionnelle, est aussi un signal : continuité, maîtrise, et neutralité relative dans une phase sensible.
8) Héritage, hommages et mémoires
Rabah Bitat meurt le 10 avril 2000 à Paris. Son nom demeure attaché à plusieurs hommages en Algérie, notamment des infrastructures et établissements portant son nom. Mais son héritage le plus durable reste ailleurs : dans l’idée que la Révolution ne s’est pas faite uniquement par des figures de tribune, mais aussi par des hommes de réseau, de continuité et de structure.
Dans la mémoire de la guerre, son parcours rappelle une réalité souvent sous-estimée : l’Algérois a été un front de clandestinité permanente, et l’incarcération des cadres a produit une autre forme de résistance. Pour prolonger cette lecture, consultez aussi notre dossier sur les causes du déclenchement de la guerre d’Algérie et nos portraits de Abane Ramdane et Hocine Aït Ahmed.
9) Chronologie complète
| Date | Événement |
|---|---|
| 19 décembre 1925 | Naissance à Aïn El Kerma (région de Constantine) |
| Années 1940 | Engagement nationaliste : PPA puis MTLD |
| Fin des années 1940 | Implication dans l’Organisation spéciale (OS) |
| 1954 | CRUA, décision d’insurrection, formation des Six Historiques |
| 1er novembre 1954 | Déclenchement de l’insurrection ; responsabilité de la Zone IV (Algérois) |
| Mars 1955 | Arrestation à Alger ; condamnation à la prison à vie |
| 1958–1962 | Détention, transferts ; lutte pour le statut de détenu politique (épisodes de grèves de la faim rapportés) |
| 1962–1963 | Entrée dans les institutions de l’Algérie indépendante ; responsabilités gouvernementales |
| 1977 | Élu président de l’Assemblée populaire nationale (APN) |
| Déc. 1978 – janv. 1979 | Chef de l’État par intérim (45 jours) après la mort de Boumédiène |
| 1990 | Fin de cycle à la tête de l’APN (démission / retrait politique selon les sources) |
| 10 avril 2000 | Décès à Paris |
10) Questions fréquentes sur Rabah Bitat
Qui était Rabah Bitat ?
Rabah Bitat (1925-2000) est un militant nationaliste algérien, membre des Six Historiques fondateurs du FLN. En 1954, il est responsable de la Zone IV (Algérois). Arrêté en 1955, il passe des années en prison avant de jouer, après 1962, un rôle important dans l’État algérien (ministre, président de l’APN) et d’assurer l’intérim de la présidence en 1978-1979.
Quel rôle Rabah Bitat a-t-il joué le 1er novembre 1954 ?
Le 1er novembre 1954, Rabah Bitat est chargé de la Zone IV, dite Algérois. Son rôle consiste à organiser l’action et à maintenir des réseaux clandestins dans un espace fortement surveillé, à proximité d’Alger, afin de donner une portée nationale à l’insurrection.
Pourquoi Rabah Bitat a-t-il été arrêté en 1955 ?
L’Algérois est l’une des zones les plus exposées, où la police coloniale intensifie les filatures et les rafles dès 1954-1955. Rabah Bitat est arrêté à Alger en 1955 dans le cadre de cette offensive visant à décapiter les réseaux du FLN ; il est ensuite condamné à la prison à vie.
Rabah Bitat a-t-il vraiment été président de l’Algérie ?
Rabah Bitat n’a pas été président élu, mais il a été chef de l’État par intérim pendant 45 jours (1978-1979), après la mort de Houari Boumédiène, le temps d’organiser la transition constitutionnelle menant à l’élection de Chadli Bendjedid.
Quels autres Six Historiques lire sur Zoom Algérie ?
Sur Zoom Algérie, vous pouvez aussi lire les portraits de Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Didouche Mourad, Krim Belkacem et Mohamed Boudiaf.
Lire aussi
- Personnalités algériennes : tous nos portraits
- Guerre d’Algérie : dossiers et repères — contexte global autour de 1954-1962.
- Alger : repères historiques et quartiers — indispensable pour comprendre la Zone IV.
- Constantine : histoire et points clés — ancrage géographique de sa naissance.
- Messali Hadj : le PPA et la matrice nationaliste — contexte PPA/MTLD.
- Mostefa Ben Boulaïd : chef de la Zone I (Aurès) — parallèle entre zones historiques.
- Krim Belkacem : la Kabylie et la Zone III — autre pilier des Six.
- Didouche Mourad : le jeune stratège de 1954 — complément sur la préparation.
- Larbi Ben M’hidi : figure politique et militaire — lecture croisée des Six.
- Mohamed Boudiaf : du CRUA à l’État — même fil « Révolution → institutions ».
- Abane Ramdane : organisation interne et Soummam — pour situer la réorganisation des zones.
- Houari Boumédiène : l’État après 1965 — contexte de l’intérim 1978-1979.
- Abdelaziz Bouteflika : la séquence 1999 — pour situer la fin de parcours politique.
- Pourquoi la guerre d’Algérie a éclaté — article explicatif à forte intention de recherche.
Sources et références
- Le Monde (archives), « M. Rabah Bitat est élu président de l’Assemblée nationale » (8 mars 1977).
- Le Monde (archives), « M. Rabah Bitat était resté à l’écart de l’opposition active » (23 décembre 1964).
- El Watan, dossier/portrait « Rabah Bitat : un esprit inébranlable » (31 octobre 2024).
- El Moudjahid, articles et Forum de la mémoire consacrés à Rabah Bitat (2024–2025).
- Algérie Poste (Philatélie) : notice biographique liée au timbre Rabah Bitat.
- Ouvrage collectif (Cairn), chronologies de la guerre d’indépendance mentionnant l’arrestation de Rabah Bitat.
Voir aussi : notre rubrique Personnalités algériennes et le dossier Guerre d’Algérie pour replacer chaque parcours dans la chronologie de la Révolution.


















































































































































































































































































































































































































































































































































































































