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Bachir Chihani

🇩🇿 Histoire d’Algérie • Chouhada

Bachir Chihani : Héros de la Toussaint Rouge et Chef des Aurès

Biographie complète de Si Messaoud (1929-1955), adjoint de Mostefa Ben Boulaïd, chef de l’embuscade historique de Tighanimine le 1er novembre 1954 et commandant de la Wilaya I des Aurès-Nemencha.

📅 22 avril 1929 – 23 octobre 1955
📍 El Khroub • Aurès • Nemencha
⚔️ Wilaya I – ALN

⭐ Fiche d’identité
Bachir Chihani
شيحاني بشير — Si Messaoud
Naissance
22 avril 1929 • El Khroub
Décès
23 octobre 1955 • Aurès
Fonction
Commandant Wilaya I
Fait d’armes
Embuscade de Tighanimine

Le 1er novembre 1954, aux premières heures de la « Toussaint rouge », un jeune homme de 25 ans à « l’épaisse chevelure brune et au visage de jeune premier italien » dirigeait l’embuscade qui allait marquer symboliquement le début de la guerre d’Algérie. Bachir Chihani, dit Si Messaoud, adjoint de Mostefa Ben Boulaïd, allait en moins d’un an devenir le chef de la Wilaya I avant de tomber, victime des luttes internes qui déchirèrent les Aurès.

🌱 Jeunesse et formation (1929-1942)

Un enfant d’El Khroub

Bachir Chihani naît le 22 avril 1929 à El Khroub, dans la périphérie de Constantine, au sein d’une famille modeste originaire de l’Oued Souf, dans le sud-est algérien. Cette double appartenance — urbaine et saharienne — marquera profondément sa personnalité et son engagement futur.

Le jeune Bachir suit ses études primaires à l’école française d’El Khroub, tout en recevant parallèlement un enseignement en arabe à la zaouïa de Sidi H’mida. Cette double formation, française et arabe, est caractéristique des élites nationalistes algériennes de l’époque.

📚 Un parcours scolaire exceptionnel

Après l’obtention de son certificat d’études, Bachir Chihani part à Constantine où il s’inscrit à l’école Jules Ferry. Durant cette période, il séjourne chez la famille d’Abdelhamid Ibn Badis, le fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens. Cette proximité avec le réformisme religieux influencera durablement sa pensée. Il poursuit ses études secondaires et réussit à obtenir le baccalauréat — une prouesse exceptionnelle pour un Algérien à cette époque coloniale où moins de 1% des « indigènes » accédaient à ce niveau d’instruction.

L’élève d’Ibn Badis

L’historien Duchemin le décrit comme « un garçon à l’épaisse chevelure brune et au visage de jeune premier italien, d’une intelligence remarquable et d’un grand courage ». Bachir Chihani complète également sa formation à l’Institut Ben Badis arabophone de Constantine, ce qui fait de lui un lettré bilingue, parfaitement à l’aise dans les deux cultures.

Passionné par le théâtre et l’art dramatique, il fréquente les milieux artistiques constantinois lors de ses déplacements quotidiens. Le scoutisme fut également l’une de ses passions majeures avant son entrée dans le monde de la politique — une école de discipline et d’organisation qui lui sera précieuse dans le maquis.

✊ L’engagement nationaliste (1942-1954)

L’adhésion au PPA

En 1942, à seulement 13 ans, Bachir Chihani rejoint le Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj. Il gravit rapidement les échelons : d’abord responsable de section à El Khroub, puis responsable de la daïra de Batna du MTLD en 1952.

Le 8 mai 1945 — date des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata — fut une occasion pour le jeune Chihani de démontrer ses talents précoces d’organisateur et de fin stratège. Cette répression sanglante, qui fit des milliers de morts parmi les Algériens, le convainquit définitivement que seule la lutte armée pourrait libérer l’Algérie.

« Bachir Chihani avait prôné de libérer le pays par les armes bien avant le 1er novembre 1954. »

Pr. Youcef Menasria

Historien, Université de Batna

Le partisan de la lutte armée

Présent au congrès des centralistes tenu à Alger en août 1954, Bachir Chihani plaide avec Abbès Laghrour, en vain, pour le recours immédiat à la lutte armée. Face aux divisions entre messalistes et centralistes qui paralysent le mouvement national, il rejoint la tendance activiste qui prépare le soulèvement.

Il noue des relations avec les combattants youssefistes (partisans de Salah Ben Youssef) à Sakiet Sidi Youssef, à la frontière algéro-tunisienne. Cette connexion tunisienne sera précieuse pour l’acheminement des armes vers les Aurès.

L’adjoint de Ben Boulaïd

En 1954, Bachir Chihani devient le principal adjoint de Mostefa Ben Boulaïd, chef de la Zone 1 (Aurès) — l’une des six zones définies pour le déclenchement de l’insurrection. À ce titre, il parcourt les douars avec un Coran pour faire prêter serment aux volontaires, recrutant selon les méthodes de cloisonnement étanche propres à l’Organisation Spéciale.

Le 20 octobre 1954, Ben Boulaïd convoque ses lieutenants dans son moulin à Affra pour une réunion de préparation cruciale. Y assistent Chihani, Adjel Adjoul, Bachir Hadjadj, Tahar Ghambès, Mohamed Khandra et Abbès Laghrour. Ben Boulaïd leur annonce la date choisie : le 1er novembre. Chihani propose d’attaquer la prison de Lambèse pour libérer les prisonniers politiques, mais Ben Boulaïd refuse, craignant d’attirer l’attention sur sa famille.

🔥 La Toussaint rouge : l’embuscade de Tighanimine

Le 1er novembre 1954

Il est presque 7 heures du matin ce lundi 1er novembre 1954 lorsque l’autocar de la ligne Biskra-Arris s’engage dans les gorges de Tighanimine, un étroit canyon aux falaises abruptes longeant l’oued El-Abiod, au cœur des Aurès. Parmi les passagers : le caïd Hadj Sadok de M’Chouneche, un notable pro-français, et un couple d’instituteurs fraîchement arrivés de métropole, Guy et Jeanine Monnerot.

Au détour d’un virage, le conducteur freine brusquement devant un barrage de pierres. Une quinzaine d’hommes armés de fusils de chasse surgissent. À leur tête, Bachir Chihani, 25 ans, monte à l’intérieur du bus et lance : « Armée de libération nationale, que personne ne bouge ! »

⚠️ L’embuscade qui changea l’Histoire

Chihani ordonne au caïd Hadj Sadok et aux deux instituteurs de descendre. Conformément aux instructions de Ben Boulaïd, il demande au caïd de « choisir son camp ». L’ancien capitaine de l’armée française refuse avec arrogance et tente de saisir son revolver.

Un de ses hommes, Sbaïhi, armé d’un pistolet-mitrailleur Sten, ouvre le feu. La rafale transperce les trois prisonniers. Hadj Sadok et Guy Monnerot sont mortellement touchés. Jeanine Monnerot, blessée, survivra. Chihani, dont les ordres étaient de ne s’en prendre qu’aux militaires ou aux musulmans pro-français — jamais aux civils — fait repartir le car avec le caïd agonisant, laissant le couple sur le bord de la route.

L’émotion en France et en Algérie

La mort de Guy Monnerot — souvent cité comme la première victime européenne de la guerre d’Algérie — provoque une émotion considérable en métropole comme en Algérie. Le ministre de l’Intérieur François Mitterrand envoie un télégramme de condoléances à la famille. L’instituteur est inhumé le 29 novembre 1954 à Limoges, sa ville natale, devant des centaines de personnes.

Pour les autorités françaises, cet événement symbolise le basculement dans la violence. Pour le FLN, l’embuscade de Tighanimine démontre que la révolution est désormais en marche. Un mémorial aux combattants pour l’indépendance a depuis été érigé à cet endroit des gorges de Tighanimine.

À la tête des Aurès-Nemencha (1955)

La succession de Ben Boulaïd

Le 23 janvier 1955, Mostefa Ben Boulaïd quitte les Aurès pour se rendre en Égypte via la Tunisie et la Libye, confiant l’idara (l’administration de la révolution) à son adjoint Bachir Chihani. Celui-ci est secondé par Abbès Laghrour, Adjel Adjoul, Mostefa Boucetta, Meddour Azoui et Messaoud Bellagoune.

Le 23 février 1955, la nouvelle tombe : Ben Boulaïd a été arrêté à la frontière tunisienne. Bachir Chihani prend immédiatement une décision stratégique : il déménage le poste de commandement d’El Hara vers Galaâ, dans les monts des Nemencha, plus proche de la frontière et des routes d’acheminement des armes.

📋 L’œuvre organisatrice de Chihani

En quelques mois, Bachir Chihani structure l’administration révolutionnaire des Aurès :

  • 📜
    Rédaction d’un « code de la Révolution » (nidham) avec ses secrétaires Hocine Maârfi et Salah Hannachi
  • 👥
    Création du corps des commissaires politiques (juin 1955)
  • 🗺️
    Annexion des Nemencha et reprise en main des groupes turbulents
  • ⚔️
    Progression quantitative et qualitative des opérations militaires

La crise du commandement

Fin mars 1955, Chihani convoque les principaux dirigeants des Aurès à Loustia (Kimmel). Il leur annonce une décision qui surprend tout le monde : son effacement devant Omar Ben Boulaïd, le frère de Mostefa. Cette décision, dictée peut-être par la lettre de Ben Boulaïd ou par le souci de temporiser entre les ambitions rivales, provoque la première crise grave.

La majorité des responsables — Adjel Adjoul, Abbès Laghrour, Ali Baâzi, Ali Benchaiba et d’autres — s’opposent à cette nomination qu’ils perçoivent comme du népotisme. La direction se retrouve fragmentée : Omar Ben Boulaïd s’installe à El Hara, Adjel Adjoul à Kimmel, Abbès Laghrour à Galaâ. Mais la réalité du commandement reste entre les mains du trio Chihani-Laghrour-Adjoul.

La bataille d’El Djorf (septembre 1955)

Le rassemblement d’El Djorf

En septembre 1955, Bachir Chihani décide d’organiser un grand rassemblement patriotique dans les grottes d’El Djorf, sur l’oued Helaïl, au nord de l’actuelle wilaya de Tébessa. Sont conviés non seulement tous les chefs militaires et politiques, mais également les « notables des villes et villages des Nemencha ». L’objectif : réorganiser les troupes dispersées et relancer l’activité militaire.

Environ 300 combattants participent à cette réunion du 18 au 23 septembre. Mais Chihani a sous-estimé le réseau français de renseignements. L’armée française, qui ne soupçonnait pas l’ampleur du rassemblement, lance l’opération « Timgad ».

💥 L’encerclement

Le 22 septembre 1955, à l’aube, l’armée française boucle tout le secteur. Forte de 25 000 hommes — tirailleurs algériens et tunisiens, légionnaires, parachutistes — elle lance l’assaut contre les 300 moudjahidine retranchés dans les grottes.

Les combats durent huit jours (du 22 au 28 septembre). L’ALN utilise le terrain montagneux et les nombreuses grottes pour résister. Mais la disproportion des forces est écrasante.

La retraite et l’évasion de Chihani

Au quatrième jour, Abbès Laghrour et Adjel Adjoul pressent Chihani d’ordonner la retraite. Devant son refus, ils décident de partir. Adjoul emmène la majorité des hommes vers le sud et réussit, de nuit, à franchir les lignes françaises près de l’oued Helaïl. Laghrour s’échappe avec 30 hommes par l’est.

Bachir Chihani reste dans la grotte qui servait de quartier général. L’entrée est dynamitée par l’armée française. Il passe six jours caché sous les décombres avant de réussir à s’échapper de nuit — un exploit qui témoigne de son courage et de sa résistance physique.

Le bilan est lourd pour l’ALN : 45 tués et 40 capturés. Plus grave encore : dans la grotte, les Français découvrent des documents stratégiques essentiels, dont des instructions d’Ahmed Ben Bella lui-même. L’historien britannique Alistair Horne note que ces documents donnèrent aux services de renseignements français « leur première vue claire de la structure globale du FLN ».

⚰️ Une mort controversée

Le procès

Les échos de la bataille d’El Djorf ne sont pas partagés par tous. Lors de l’entrevue des chefs le 10 octobre 1955 à Galaâ, Abbès Laghrour et Adjel Adjoul — ce dernier blessé au combat — ne cachent pas leur mécontentement devant Chihani. On lui reproche son imprudence dans l’organisation d’un rassemblement aussi important, négligeant les règles élémentaires de sécurité.

Le 22 octobre 1955, au soir, après une invitation d’Adjoul à passer quelques jours ensemble à Hammam Cheboura, Bachir Chihani est arrêté. Un tribunal révolutionnaire est constitué en présence d’une centaine de moudjahidine. Un procès-verbal est lu, et Chihani est condamné à mort en application d’une fatwa prononcée à la demande d’Abbès Laghrour.

❓ Les motifs controversés

Les circonstances exactes de la mort de Bachir Chihani restent l’un des épisodes les plus obscurs de la guerre de libération. Plusieurs versions circulent :

  • Des accusations de comportements « contraires à la charia islamique »
  • Des accusations de vol d’argent du nidham
  • Une simple lutte pour le pouvoir après l’arrestation de Ben Boulaïd

L’historien Salah Laghrour, frère d’Abbès, récuse fermement les accusations morales : « Il n’a pas trahi, il restera pour nous et pour l’Algérie, hier, aujourd’hui et demain, un grand symbole, un héros national. »

L’exécution

Le 23 octobre 1955, vers 8 heures, un combattant apporte à Chihani café et cigarette. Le soleil sans force ne le réchauffe même pas. Le temps passe lentement. À 9h30, Bachir Chihani est exécuté et enterré tel quel, dans ses habits. Il avait 26 ans.

Sa musette — contenant le registre, le sceau, une arme de poing, la machine à écrire portative, la correspondance et tous les documents relatifs aux contacts avec le reste de l’Algérie et de l’étranger — disparaît. La Zone 1 venait de perdre un chef d’envergure nationale.

Son assassinat entraîne la dispersion des groupes armés des Aurès à un moment où Ben Boulaïd est encore emprisonné. La nouvelle de sa mort est gardée secrète pendant plusieurs mois. Quand Mostefa Ben Boulaïd s’évade et revient dans les Aurès en novembre 1955, personne n’ose lui annoncer la liquidation de son fidèle adjoint.

🏛️ Héritage et mémoire

Le 24 octobre 1980, vingt-cinq ans après sa mort, la dépouille de Bachir Chihani est transférée et inhumée au Carré des Martyrs du cimetière d’El-Alia à Alger, aux côtés des grands héros de la révolution algérienne.

Lieux portant son nom

🏫
Lycée Bachir Chihani
Azazga (Tizi-Ouzou)
🏫
Lycée Bachir Chihani
Khenchela
🏫
CEM Bachir Chihani
Alger
🚢
Navire Bachir Chihani
Hyproc (transport GNL)

Chaque année, sa ville natale d’El Khroub lui rend hommage lors de conférences, causeries et expositions-photos organisées au centre culturel M’hamed Yazid. Le professeur Youcef Menasria a salué en lui « un symbole de la guerre de libération nationale » qui a su « contrecarrer toutes les tactiques de l’administration coloniale et ses efforts d’étouffer à la naissance la glorieuse Révolution ».

❓ Questions fréquentes sur Bachir Chihani

Qui était Bachir Chihani ?

Bachir Chihani (1929-1955), dit Si Messaoud, était un combattant de l’ALN et adjoint de Mostefa Ben Boulaïd dans la Wilaya I (Aurès). Il dirigea l’embuscade de Tighanimine le 1er novembre 1954 et prit le commandement des Aurès-Nemencha après l’arrestation de Ben Boulaïd.

Quel rôle a joué Bachir Chihani le 1er novembre 1954 ?

Il dirigea l’embuscade de Tighanimine dans les gorges des Aurès. Son groupe intercepta l’autocar Biskra-Arris, causant la mort du caïd Hadj Sadok et de l’instituteur Guy Monnerot. Cet événement marqua symboliquement le début de la guerre d’Algérie.

Qu’est-ce que la bataille d’El Djorf ?

La bataille d’El Djorf (22-28 septembre 1955) opposa 300 moudjahidine de l’ALN à 25 000 soldats français. Malgré l’encerclement, Chihani réussit à s’échapper après six jours caché sous les décombres d’une grotte dynamitée.

Comment est mort Bachir Chihani ?

Il fut exécuté le 23 octobre 1955 par ses adjoints Abbas Laghrour et Adjel Adjoul après un procès controversé. Les motifs officiels restent disputés : accusations morales ou lutte pour le pouvoir.

Quelle était la formation de Bachir Chihani ?

Exceptionnellement instruit, il obtint son baccalauréat, séjourna chez la famille d’Ibn Badis et fut formé à l’Institut Ben Badis. Il était parfaitement bilingue français-arabe.

Où est enterré Bachir Chihani ?

Il a été transféré et inhumé le 24 octobre 1980 au Carré des Martyrs du cimetière d’El-Alia à Alger.

Quels lieux portent le nom de Bachir Chihani ?

Un lycée à Azazga, un lycée à Khenchela, un CEM à Alger, ainsi qu’un navire de transport de gaz liquéfié de la société Hyproc.

📰 À lire aussi sur l’histoire de l’Algérie

📚 Sources

  • Nordine Boulhais, Des harkis berbères, de l’Aurès au Nord de la France, Presses universitaires du Septentrion, 2020
  • Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité, Éditions J.A., 1980
  • Yves Courrière, La Guerre d’Algérie, Fayard, 1968-1971
  • Mohamed Larbi Madaci, Les Tamiseurs de sables, ANEP, 2001
  • Alistair Horne, A Savage War of Peace: Algeria 1954-1962, Macmillan, 1977
  • Salah Laghrour, Abbès Laghrour du militantisme au combat, Chihab, 2016
  • Colloque ENS Lyon, « Pour une histoire critique et citoyenne : le cas de l’histoire franco-algérienne », juin 2006
  • El Watan, DK News — articles commémoratifs
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