Tahar Djaout
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- 21 février 2026

Littérature Algérienne • In Memoriam
Tahar Djaout : Le Poète Assassiné
Premier intellectuel victime de la décennie noire, il incarnait le courage tranquille de ceux qui refusent de se taire
11 janvier 1954 – 2 juin 1993
« Le silence, c’est la mort. Et toi, si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors, parle et meurs. »
📋 Carte d’identité
Nom complet : Tahar Djaout (طاهر جاوت)
Naissance : 11 janvier 1954, Oulkhou (Azeffoun)
Décès : 2 juin 1993, Alger (assassiné)
Profession : Écrivain, poète, journaliste
Formation : Licence de mathématiques (Alger)
Langue d’écriture : Français
Journaux : El Moudjahid, Algérie-Actualité, Ruptures
Œuvre majeure : Les Vigiles (Prix Méditerranée 1991)
Famille : Épouse Ferroudja, filles Nabila et Kenza
Sépulture : Oulkhou, village natal
L’enfant de Kabylie : Oulkhou et Azeffoun
Tahar Djaout naît le 11 janvier 1954 à Oulkhou, un petit village perché dans les montagnes de la Kabylie maritime, près d’Azeffoun (anciennement Port-Gueydon), dans la wilaya de Tizi Ouzou. Cette terre berbère, âpre et belle, marquera profondément son imaginaire poétique.
L’enfant grandit dans ce paysage de montagnes et de mer, entre les oliviers et les figuiers, dans une communauté villageoise aux traditions ancestrales. Il fréquente l’école d’Azeffoun jusqu’en 1964, date à laquelle sa famille s’installe à Alger.
📚 Premiers pas littéraires
Le jeune Tahar révèle très tôt son talent d’écriture. En 1970, alors qu’il n’a que seize ans, sa nouvelle Les Insoumis reçoit une mention au concours littéraire « Zone des tempêtes ». L’année suivante, il achève ses études secondaires au lycée Okba d’Alger. En janvier 1972, il publie son premier poème dans le Journal des poètes de Bruxelles.
Cette Kabylie natale ne le quittera jamais. Elle irrigue ses poèmes, nourrit ses romans, et c’est là qu’il sera enterré, dans ce village d’Oulkhou qu’il n’aura cessé de porter en lui.
Le mathématicien devenu poète
Paradoxe apparent : ce poète de l’intime commence par étudier les mathématiques. En 1974, Tahar Djaout obtient une licence de mathématiques à l’université d’Alger. C’est là qu’il se lie d’amitié avec le poète et peintre Hamid Tibouchi, compagnonnage artistique qui durera toute sa vie.
Mais la rigueur mathématique ne suffit pas à contenir son bouillonnement créatif. Dès 1975, il publie son premier recueil de poésie, Solstice barbelé, aux éditions Naaman au Québec, avec une couverture de Denis Martinez. Le poète est né.
« La poésie de Djaout est très enracinée dans le terroir africain. Ses racines et ses adhérences viennent à bout du macadam de la Ville ; elles plongent dans l’humus ancestral du grand continent et dans ses rythmes. »
Après son service militaire (achevé en 1979), Djaout se marie avec Ferroudja. Le couple aura deux filles : Nabila et Kenza (cette dernière sera célébrée par Matoub Lounès dans une chanson-hommage après l’assassinat de son père).
Le journaliste culturel : révéler les artistes algériens
En 1976, Tahar Djaout devient journaliste. Il écrit ses premières critiques pour le quotidien El Moudjahid, puis collabore régulièrement au supplément El Moudjahid Culturel (1976-1977).
De 1980 à 1984, il est responsable de la rubrique culturelle de l’hebdomadaire Algérie-Actualité. C’est une période décisive : Djaout s’emploie à faire connaître les artistes algériens — peintres, sculpteurs, écrivains — dont les noms et les œuvres sont alors occultés par le pouvoir.
🎨 Les artistes révélés par Djaout
Peintres et sculpteurs : Baya, Mohammed Khadda, Denis Martinez, Hamid Tibouchi, Mohamed Demagh, Mohamed Aksouh, Choukri Mesli, Rachid Khimoune…
Écrivains : Jean Amrouche, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Jean Sénac, Bachir Hadj Ali, Kateb Yacine, Nabile Farès…
En 1985, Djaout reçoit une bourse pour poursuivre des études en sciences de l’information à Paris. Il s’y installe avec Ferroudja et leurs filles dans un logement modeste. Parallèlement, il collabore à l’hebdomadaire Actualité de l’émigration (1986-1987), où il publie une quarantaine d’articles.
De retour en Algérie, il reprend sa place à Algérie-Actualité. Mais les événements nationaux — notamment les émeutes d’octobre 1988 et la montée de l’islamisme — le font « bifurquer sur la voie des chroniques politiques ».
L’œuvre poétique : du Solstice barbelé à Pérennes
Avant d’être romancier, Tahar Djaout est d’abord poète. Entre 1975 et 1982, il publie six recueils qui dessinent une voix singulière, enracinée dans la terre kabyle mais ouverte sur l’universel.
📜 Les recueils de poésie
- Solstice barbelé — Naaman, Québec, 1975 (couverture de Denis Martinez)
- L’Arche à vau-l’eau — Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1978
- Insulaire & Cie — Éditions de l’Orycte, 1980
- L’Oiseau minéral — Alger, 1982 (couverture de Mohammed Khadda)
- L’Étreinte du sablier — Université d’Oran, 1983
- Pérennes — Le Temps des Cerises, 1996 (posthume, poèmes 1975-1993)
Sa poésie se caractérise par un ancrage tellurique — la terre, les oiseaux, les pierres de Kabylie — et une révolte contenue contre les oppressions. Le critique Jean Déjeux note son « impatience de l’amour » qui « fait éclater les murs, bouscule les tergiversations et les formules convenues ».
Les Chercheurs d’os : la quête des morts
Publié en 1984 aux éditions du Seuil, Les Chercheurs d’os est le roman qui révèle Tahar Djaout au grand public. Il reçoit le Prix de la Fondation Del Duca la même année.
L’histoire est celle d’une quête étrange : au lendemain de la guerre d’Algérie, un adolescent quitte son village kabyle pour retrouver les ossements de son frère aîné, tombé au combat. Accompagné d’un parent, Rabah Ouali, il traverse une Algérie en mutation, de la montagne au désert.
« Une poignée d’os : telle est la quête de chaque famille. Mais pourquoi déterrer les morts et les déranger, afin de les ramener dans leur communauté ? Quel intérêt y a-t-il à enterrer dans son village un frère qui rêvait d’en partir ? »
Le regard naïf de l’adolescent « débusque les frilosités, les léthargies, les mensonges d’une Algérie repliée sur son passé récent ». Roman initiatique, Les Chercheurs d’os est aussi une réflexion sur la mémoire, le culte des morts et les illusions d’une nation.
Les Vigiles : le chef-d’œuvre contre la médiocrité
Publié en 1991 aux éditions du Seuil, Les Vigiles est couronné du Prix Méditerranée. C’est le dernier roman publié du vivant de Djaout, et son chef-d’œuvre.
L’intrigue tient du conte philosophique kafkaïen : Mahfoudh Lemdjad, un jeune professeur de physique de la banlieue d’Alger, a mis au point un métier à tisser révolutionnaire. Mais lorsqu’il tente de faire breveter son invention, il se heurte à un mur de tracasseries administratives, de suspicion et de médiocrité.
🔍 Les « vigiles » : gardiens de l’immobilisme
Face à l’inventeur, les « vigiles » : d’anciens combattants de la guerre d’indépendance, notamment Menouar Ziada, qui se sont arrogé le droit de surveiller la moralité publique. Ils veillent « à la santé morale, politique, sexuelle, religieuse de la société ». Quand Mahfoudh est finalement primé à l’étranger, l’administration cherche un bouc émissaire pour expier son aveuglement. Menouar Ziada sera poussé au suicide.
« Dans notre sainte religion, les mots « création » et « invention » sont parfois condamnés parce qu’ils sont perçus comme une hérésie, une remise en question de ce qui existe déjà. »
Avec une ironie corrosive, Djaout dénonce la bureaucratie, le paternalisme politique, la méfiance envers les intellectuels et la montée du fanatisme religieux. Le roman est prophétique : deux ans plus tard, son auteur sera assassiné.
Ruptures : le journal de l’engagement
En 1992, Tahar Djaout quitte Algérie-Actualité. Avec quelques compagnons — notamment Arezki Metref et Abdelkrim Djaad —, il fonde son propre hebdomadaire : Ruptures.
Le premier numéro paraît le 16 janvier 1993. Djaout en est le directeur de la rédaction. Le journal défend les idées démocratiques, la laïcité, la culture berbère. Il s’oppose frontalement à la montée de l’islamisme.
⚠️ Un contexte de terreur
En 1993, l’Algérie bascule dans la violence. Deux mois avant l’attentat contre Djaout, le 16 mars 1993, le sociologue et ancien ministre Djilali Liabès est assassiné dans le quartier de Kouba. Les intellectuels, journalistes et artistes deviennent des cibles. « La famille qui avance » — expression de Djaout pour désigner les modernistes — est dans le viseur de « la famille qui recule ».
Ruptures n° 20 vient de paraître quand Djaout est abattu. Il préparait le n° 22.
26 mai 1993 : l’assassinat
Le mercredi 26 mai 1993, vers 9 heures du matin, Tahar Djaout quitte son domicile de la cité des 600 logements à Baïnem, dans la banlieue ouest d’Alger. Il monte dans sa voiture et allume le moteur. Un jeune homme tapote sur la vitre, comme pour demander quelque chose. Djaout se tourne vers lui : il se retrouve face à un canon de revolver.
Deux détonations. Tahar Djaout reçoit deux balles dans la tête, tirées à bout portant. Les agresseurs jettent son corps encore agité de soubresauts sur le sol, montent dans le véhicule et démarrent en trombe.
Évacué vers l’hôpital de Baïnem, Djaout sombre dans un coma profond. Pendant huit jours, l’Algérie retient son souffle. Le 2 juin 1993, deuxième jour de l’Aïd el-Kébir, la nouvelle tombe comme un couperet : Tahar Djaout est mort. Il avait 39 ans.
Il est enterré le 4 juin dans son village natal d’Oulkhou.

⚖️ Un crime non élucidé
Le 1er juin 1993, un certain Belabassi Abdellah passe aux aveux à la télévision algérienne, se présentant comme le chauffeur du commando. Il affirme que l’ordre venait de Abdelhak Layada, « émir » du GIA, et qu’une fatwa avait été lancée contre Djaout car « il était communiste et avait une plume redoutable ».
Mais au procès de juillet 1994, Belabassi revient sur ses aveux, affirmant avoir parlé sous la torture. Layada, lui, nie toute implication. Les circonstances restent contestées. Un « Comité vérité Tahar Djaout » est créé pour exiger la lumière sur les « commanditaires de l’ombre ».
Parmi les signataires : le psychiatre Mahfoud Boucebsi, le chirurgien Soltane Ameur, les écrivains Rachid Mimouni et Nordine Saâdi, le cinéaste Azzedine Meddour, le journaliste Saïd Mekbel. Plusieurs d’entre eux seront à leur tour assassinés.
Un bulletin du FIS avait dénoncé « son communisme et sa haine viscérale de l’islam ». Tahar Djaout devient le premier d’une longue liste : 70 journalistes algériens seront assassinés durant la décennie noire.
Héritage et mémoire
Après sa mort, Tahar Djaout devient un symbole : celui de la résistance intellectuelle au fanatisme, du courage tranquille de ceux qui refusent de se taire. Son ami et collègue Arezki Metref résume tragiquement : « Il faut un siècle à l’Algérie pour produire un Djaout, mais il a suffi de dix ans d’école algérienne pour produire son assassin. »
📖 L’œuvre posthume
En 1999, les éditions du Seuil publient Le Dernier Été de la raison, roman posthume de Tahar Djaout. Le livre raconte la résistance intérieure d’un libraire face à la montée de l’intégrisme — écho glaçant au destin de son auteur.
La BBC réalise un documentaire intitulé Shooting the Writer, avec la participation de Rachid Mimouni.
Le chanteur kabyle Matoub Lounès — lui-même assassiné en 1998 — compose un hymne poignant dédié à Kenza, la fille de Djaout : « Certes, si le corps se décompose, la pensée elle, ne meurt pas. Si les cols à franchir sont âpres, à l’épuisement nous trouverons un remède. Et s’ils anéantissent tant et tant d’étoiles, le ciel, lui, ne s’anéantit pas. »
« Djaout s’insurge sans doute d’abord contre tous les opiums – et il le fait avec une précision féroce. Mais son impatience de l’amour fait surtout éclater les murs, bouscule les tergiversations et les formules convenues. Lui aussi veut vivre en joie et en gloire. »
* Note sur la citation « Si tu parles, tu meurs… » : souvent attribuée à Tahar Djaout, ces mots ne figurent dans aucun de ses ouvrages. Selon le journaliste Mohamed Balhi (El Watan, 29 mai 2008), ils seraient du poète palestinien Moueen Bessissou.
📚 Bibliographie complète
Poésie
- Solstice barbelé — Naaman, Québec, 1975
- L’Arche à vau-l’eau — Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1978
- Insulaire & Cie — Éditions de l’Orycte, 1980
- L’Oiseau minéral — Alger, 1982
- L’Étreinte du sablier — Université d’Oran, 1983
- Pérennes — Le Temps des Cerises, 1996 (posthume)
Romans
- L’Exproprié — SNED, Alger, 1981 ; rééd. Paris, 1991
- Les Chercheurs d’os — Seuil, 1984 (Prix de la Fondation Del Duca)
- L’Invention du désert — Seuil, 1987
- Les Vigiles — Seuil, 1991 (Prix Méditerranée)
- Le Dernier Été de la raison — Seuil, 1999 (posthume)
Nouvelles et anthologies
- Les Rets de l’oiseleur (nouvelles) — ENL, Alger, 1984
- Les Mots migrateurs (anthologie poétique algérienne) — OPU, Alger, 1984
Entretiens et essais
- Mouloud Mammeri, entretien avec Tahar Djaout — Laphomic, 1987
- Une mémoire mise en signes, Écrits sur l’art — El Kalima, 2013 (posthume)
❓ Questions fréquentes
Qui était Tahar Djaout ?
Tahar Djaout (1954-1993) était un écrivain, poète et journaliste algérien d’expression française, né en Kabylie. Auteur de romans majeurs comme Les Vigiles (Prix Méditerranée 1991) et Les Chercheurs d’os, il fut assassiné le 26 mai 1993 devant son domicile à Alger, devenant le premier intellectuel victime de la décennie noire.
Comment Tahar Djaout est-il mort ?
Tahar Djaout a été victime d’un attentat le 26 mai 1993 devant son domicile à Baïnem, banlieue d’Alger. Il a reçu deux balles dans la tête tirées à bout portant. Après huit jours de coma, il est décédé le 2 juin 1993. L’attentat a été attribué au GIA/FIS, bien que les circonstances restent contestées.
Qu’est-ce que le journal Ruptures ?
Ruptures était un hebdomadaire indépendant fondé par Tahar Djaout en janvier 1993 avec des confrères comme Arezki Metref et Abdelkrim Djaad. Journal engagé pour la démocratie et contre l’intégrisme, son 20e numéro venait de paraître quand Djaout fut assassiné.
D’où vient la citation « Si tu parles, tu meurs » ?
La citation « Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors parle et meurs. » est souvent attribuée à Tahar Djaout. Cependant, ces mots ne figurent dans aucun de ses ouvrages et seraient en réalité du poète palestinien Moueen Bessissou.
Quels sont les principaux romans de Tahar Djaout ?
Les principaux romans de Tahar Djaout sont : Les Chercheurs d’os (1984, Prix de la Fondation Del Duca), L’Invention du désert (1987), Les Vigiles (1991, Prix Méditerranée), et Le Dernier Été de la raison (posthume, 1999). Il a également publié six recueils de poésie.
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