Saad Dahlab
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

Saad Dahlab : Le Diplomate de la Révolution et Artisan des Accords d’Évian
Biographie complète du stratège silencieux de l’indépendance (1918-2000), membre du CCE, ministre des Affaires étrangères du GPRA et négociateur redoutable qui fit plier la diplomatie française à Évian.
📍 Ksar Chellala • Blida • Évian
🎖️ Ministre Affaires étrangères GPRA
Moins médiatisé que d’autres figures de la révolution algérienne, Saad Dahlab fut pourtant l’un de ses artisans les plus décisifs. Ce natif des Hauts Plateaux, formé à l’école du militantisme nationaliste, s’illustra non pas par les armes mais par son intelligence, sa plume affûtée et son sens aigu de la diplomatie. À Évian, face aux négociateurs français chevronnés, il fit plier la Ve République et arracha une indépendance totale et juridiquement irréprochable.
🎒 Jeunesse et formation (1918-1945)
Les origines
Saad Dahlab naît le 18 avril 1918 à Ksar Chellala (certaines sources indiquent Rechaïga), dans la wilaya de Tiaret, sur les Hauts Plateaux algériens. Cette région steppique, entre Tell et Sahara, forge son caractère et son parler — l’arabe du Sud, le guebli, proche de l’arabe classique, qui lui donnera sa saveur particulière.
Il effectue ses études primaires localement avant de rejoindre le collège colonial de Blida (aujourd’hui Lycée Ibn Rochd) pour ses études secondaires. C’est là que se noue son destin : il y rencontre les futurs architectes de la révolution algérienne.
Au collège colonial de Blida, Saad Dahlab côtoie des personnalités qui marqueront l’histoire : Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda, Mohamed Lamine Debaghine, M’hamed Yazid et Ali Boumendjel.
Le proviseur du lycée leur répétait : « Vous êtes des couteaux qu’on aiguise contre la France ! » Il ne croyait pas si bien dire.
L’éveil nationaliste
Lecteur assidu de la presse nationaliste, le jeune Dahlab rédige son premier article pour El Oumma, organe de l’Étoile Nord-Africaine, intitulé « Vous êtes les poignards », dans lequel il évoque les souffrances de la société algérienne. Il adhère à l’Étoile Nord-Africaine (ENA) de Messali Hadj, puis au Parti du Peuple Algérien (PPA).
Bachelier en 1940, il ne peut poursuivre d’études supérieures faute de moyens. Il devient fonctionnaire aux contributions directes (impôts) sous l’administration coloniale, tout en poursuivant son militantisme. Mobilisé durant la Seconde Guerre mondiale, il sort de l’École militaire de Cherchell avec le grade de sergent.
« J’ai connu Saâd Dahlab au collège colonial de Blida en 1934. Ce qui m’avait frappé chez lui, d’emblée, c’était sa simplicité, son langage franc et direct, ses yeux pétillant d’intelligence et de finesse, son ton humoristique, et son optimisme indéfectible. »
Benyoucef Benkhedda
Ancien président du GPRA
📜 Auprès de Messali Hadj et la crise du MTLD
Le secrétaire du Zaïm
En 1943, Messali Hadj est assigné à résidence à Ksar Chellala — précisément la ville natale de Dahlab. Le jeune militant devient alors son secrétaire, littéralement « envoûté » par la personnalité du Zaïm, le leader charismatique du nationalisme algérien.
En parallèle, Dahlab devient secrétaire de la section locale des AML (Amis du Manifeste et de la Liberté), le mouvement fondé par Ferhat Abbas qui rassemble nationalistes et oulémas. Il participe au congrès des AML à Alger en mars 1945.
Les émeutes du 18 avril 1945
Le 18 avril 1945, des troubles éclatent à Ksar Chellala pour réclamer le retour de Messali Hadj, déporté au Congo. Dahlab est arrêté et transféré au camp de concentration de Bossuet (Oran), puis à la prison de Barberousse (Alger). Il est libéré en août 1946 grâce à l’amnistie.
Après sa libération, il reprend son rôle de secrétaire auprès de Messali Hadj, toujours en résidence surveillée. Il participe aux élections de 1947 sous l’étiquette du PPA à Ksar Chellala et devient l’un des gérants de la Société algérienne de presse et d’édition qui imprime les journaux du PPA-MTLD.
Au congrès d’avril 1953, Dahlab est élu membre du Comité central du MTLD. Mais une crise profonde oppose Messali Hadj aux « centralistes » qu’il accuse de s’être « embourgeoisés ».
Le duo Benkhedda-Dahlab prend publiquement ses distances avec Messali. À Ksar Chellala, la kasma du MTLD bascule entièrement dans le camp messaliste. Interrogé par téléphone sur la situation, Dahlab répond avec son humour légendaire : « En fait de centralistes, il n’y en a que deux : votre humble serviteur, et son épouse. »
⚔️ Au cœur du FLN : du CCE au GPRA
L’arrestation et le ralliement au FLN
Le 1er novembre 1954, le FLN déclenche l’insurrection armée. Dans la foulée, les autorités françaises arrêtent les militants nationalistes suspects. Saad Dahlab est arrêté le 22 décembre 1954 et emprisonné à la prison de Barberousse (Serkadji) jusqu’au printemps 1955.
Dès sa libération, il rejoint les rangs du FLN. Sa première grande mission : partir à la recherche de Mostefa Ben Boulaïd dont on est sans nouvelles. En février 1956, chargé par Abane Ramdane et Benkhedda de prendre contact avec les zones I et II, il rencontre Zighoud Youcef qui lui apprend la mort du chef des Aurès. Il rédige un rapport publié dans Résistance algérienne sous le titre « De retour du maquis ».
Membre du CCE (1956)
Le 20 août 1956, le Congrès de la Soummam se réunit près d’Ifri (Béjaïa). Saad Dahlab est désigné membre du CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) et du CCE (Comité de Coordination et d’Exécution) — l’organe exécutif suprême du FLN — aux côtés d’Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem et Benyoucef Benkhedda.
📋 Le CCE issu du Congrès de la Soummam
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Abane Ramdane — Architecte de la Soummam - 👤
Larbi Ben M’hidi — Chef de la Zone V - 👤
Krim Belkacem — Chef de la Wilaya III - 👤
Benyoucef Benkhedda — Centraliste - 👤
Saad Dahlab — Centraliste
Le CCE siège à Alger de septembre 1956 à février 1957, mais doit faire face à la terrible répression de la 10e division de parachutistes du général Massu. Dahlab participe à la création d’institutions majeures : El Moudjahid, l’UGTA, et contribue à l’adoption de l’hymne national Kassaman. Il est également co-rédacteur de la plateforme de la Soummam aux côtés d’Abane Ramdane et Amar Ouzegane.
L’éviction du CCE et le GPRA
En 1957, lors du CNRA du Caire, Dahlab est exclu du CCE (avec Benkhedda) — les « centralistes » étant mal vus par certains chefs militaires. Il est mis à la disposition de Ferhat Abbas comme responsable du département de l’information.
En 1958, il fait partie de la délégation du GPRA en mission en Chine, où il rencontre fortuitement Enrico Mattei, le magnat italien du pétrole, avec qui il lie connaissance lors d’une escale forcée à Omsk (Sibérie). Dans les différents GPRA, il occupe successivement les postes de :
- Vice-ministre de l’Information (1er GPRA, 1958) sous M’hamed Yazid
- Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (2e GPRA, 1959) sous Krim Belkacem
- Ministre des Affaires étrangères (3e GPRA, août 1961-1962)
🕊️ Les négociations d’Évian : le triomphe diplomatique
L’ouverture des pourparlers
Le 16 septembre 1959, le général de Gaulle prononce son discours sur l’autodétermination, ouvrant la voie à des négociations. Les premiers contacts secrets ont lieu en Suisse dès 1960-1961. La délégation algérienne est logée sur le territoire helvétique durant les 18 mois de négociations.
En août 1961, Saad Dahlab est nommé ministre des Affaires étrangères du GPRA, ce qui lui donne un poids considérable dans les pourparlers. Il devient l’élément moteur des négociations avec la France, participant à toutes les phases du dialogue : Évian I (mai-juin 1961), Lugrin (juillet 1961), les rencontres secrètes des Rousses (décembre 1961 – février 1962), et enfin Évian II (7-18 mars 1962).
Saad Dahlab n’avait pas 40 ans de diplomatie derrière lui comme Louis Joxe, son partenaire français. Il ne sortait pas d’une université prestigieuse. Mais il ne se laissait pas impressionner.
Calme, méthodique, redoutable dans l’art de la formulation juridique, il soumettait Joxe à une tactique de harcèlement sur les questions secondaires tout en demeurant ferme sur les positions-clefs : Sahara, souveraineté nationale, refus de la double citoyenneté européenne.
La bataille du Sahara
La question du Sahara fut l’un des « gros morceaux » des négociations. Les Français soutenaient mordicus que le Sahara était français, brandissant lois, décrets et arguments sociologiques. Un négociateur algérien, avocat, commençait à répondre sur le terrain juridique — le terrain de prédilection des Français.
Dahlab, voyant le danger, intervint avec une tirade devenue légendaire :
« Messieurs, depuis plusieurs séances vous essayez de nous faire croire que le Sahara est français. En vertu de quelle loi ? La loi française ? Mais bon sang ! Nous ne reconnaissons pas cette loi ! Pourquoi croyez-vous que nous avons pris les armes ? C’est pour nous dresser contre cette loi. D’ailleurs, vous nous appelez les « hors-la-loi », n’est-ce pas ? Oui ! Nous sommes des hors-la-loi. Mais contre la loi française. Donc si vous êtes sérieux, laissez cette loi de côté. Discutons de la paix en Algérie. »
Saad Dahlab
Aux négociations d’Évian
Les délégués français se regardèrent et se turent. Ils n’insistèrent pas. Lors d’un autre huis clos, Dahlab aurait refermé calmement son dossier et déclaré : « Nous sommes venus ici pour négocier une indépendance, pas pour organiser une nouvelle dépendance. »
La réplique culte à Louis Joxe
Un jour, Louis Joxe, exténué, arracha d’un geste vif ses lunettes et jeta son stylo au bout de la table — un geste familier chaque fois qu’il était en colère. Il grommela :
« Depuis quarante ans, je noue et je dénoue des ficelles cassées, je n’ai jamais vu une négociation pareille ! »
Dahlab lui répliqua doucement, de la manière la plus détendue possible :
« Mais monsieur, c’est la première fois que vous négociez avec des Algériens ! »
Le 18 mars 1962 : Mission accomplie
Le 18 mars 1962 à 17h35, après douze jours de travail acharné et une relecture du document de 93 feuillets, les accords d’Évian sont signés par Krim Belkacem pour le FLN. Le cessez-le-feu est proclamé pour le lendemain, 19 mars.
Saad Dahlab maîtrise chaque mot du texte. Il a veillé à chaque détail : cessez-le-feu, retrait des troupes françaises, droits des Européens d’Algérie, principes de coopération temporaire. Il a transformé une victoire politique en une souveraineté juridiquement incontestable.
« Après douze jours d’un travail acharné, de luttes constantes, de répliques, de mises au point réciproques, d’incidents violents, de douceur, de diplomatie, de colère, de calme, de tempête, nous voici à l’ultime instant. »
Saad Dahlab
Mission accomplie, 1990
Le soir même, une journaliste du Monde l’appelle. Il répond : « Ma mission est terminée, je retourne à mes moutons. »
🏛️ Après l’indépendance
Ambassadeur au Maroc
Après l’indépendance et la crise de l’été 1962 qui oppose le GPRA au clan de Ben Bella, Saad Dahlab est nommé ambassadeur d’Algérie au Maroc en 1963. Très vite, il prend ses distances avec les joutes du pouvoir post-révolutionnaire.
Dans ses mémoires, il critique sévèrement Ahmed Ben Bella et son groupe qui ont, selon lui, « confisqué la révolution algérienne ». Il rapporte cette anecdote révélatrice : le président Kennedy l’appelait « mon frère » devant l’ambassadeur américain, puis abreuvait ensuite ses interlocuteurs d’injures contre les États-Unis.
Le retrait et les Éditions Dahlab
Dahlab devient ensuite directeur de Berliet-Algérie, s’éloignant définitivement de la politique. En 1988, il fonde les Éditions Dahlab, où il publie ses mémoires : Mission accomplie pour l’indépendance de l’Algérie (1990), un témoignage précieux sur les coulisses de la révolution et les négociations d’Évian.
Il reste jusqu’à sa mort une figure respectée et discrète, jamais éclaboussée par les querelles politiques qui ont marqué l’Algérie indépendante.
Le décès (2000)
Saad Dahlab décède le 16 décembre 2000 (20 Ramadan 1421) à l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja, à Alger, des suites d’un grave accident de circulation. Il est enterré au cimetière de Sidi Yahia, à côté de son compagnon de toujours Benyoucef Benkhedda (décédé en 2003).
L’Université de Blida porte aujourd’hui son nom — un hommage silencieux mais mérité à celui qui, dans la complexité des négociations internationales, sut défendre sans faiblir les droits inaliénables d’un peuple à disposer de lui-même.
🏛️ Héritage et mémoire
Le parcours de Saad Dahlab rappelle que l’Algérie a gagné la guerre non seulement par les armes, mais aussi par l’intelligence hors du commun de ses dirigeants. Face à l’une des trois plus grandes puissances de l’époque, des hommes comme Dahlab, Abane Ramdane, M’hamed Yazid ou Redha Malek ont su ridiculiser la diplomatie française sur son propre terrain.
« L’un des grands drames de l’histoire algérienne est que l’on a énormément insisté sur les maquis, sur les figures viriles de la guerre, et on a totalement occulté les élites politiques. Or il s’avère que c’est grâce à l’intelligence que l’on a gagné la guerre, et non grâce aux fusils. »
Casbah Report
Article sur Saad Dahlab, 2021
À l’heure où l’Algérie rend hommage à ses héros, le parcours de Saad Dahlab rappelle que certaines victoires se forgent dans le calme des salles de négociation, à la force des principes, et par une fidélité sans faille à la cause de la liberté.
❓ Questions fréquentes sur Saad Dahlab
Qui était Saad Dahlab ?
Saad Dahlab (1918-2000) était un homme politique et diplomate algérien. Nationaliste de la première heure, membre du CCE issu du Congrès de la Soummam, ministre des Affaires étrangères du GPRA, il fut l’un des principaux artisans des négociations d’Évian qui ont conduit à l’indépendance de l’Algérie.
Quel rôle Saad Dahlab a-t-il joué dans les accords d’Évian ?
Il fut le principal négociateur algérien aux côtés de Krim Belkacem. Son intelligence, son humour et sa maîtrise juridique ont impressionné les Français. Il défendit l’intégrité territoriale de l’Algérie, notamment sur la question du Sahara, et contribua à rédiger les 93 feuillets des accords signés le 18 mars 1962.
Saad Dahlab était-il secrétaire de Messali Hadj ?
Oui, lorsque Messali Hadj fut assigné à résidence à Ksar Chellala en 1943-1945, Saad Dahlab lui servit de secrétaire. Plus tard, lors de la crise du PPA-MTLD en 1954, Dahlab prit le parti des centralistes contre Messali.
Qu’a fait Saad Dahlab après l’indépendance ?
Il fut nommé ambassadeur d’Algérie au Maroc en 1963, puis devint directeur de Berliet-Algérie. En 1988, il fonda les Éditions Dahlab où il publia ses mémoires « Mission accomplie ». Il décéda le 16 décembre 2000.
Saad Dahlab était-il membre du CCE ?
Oui, lors du Congrès de la Soummam en août 1956, il fut désigné membre du CCE aux côtés d’Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem et Benyoucef Benkhedda. Il en fut exclu en 1957 lors du CNRA du Caire.
Où Saad Dahlab a-t-il fait ses études ?
Il a fait ses études secondaires au collège colonial de Blida (aujourd’hui Lycée Ibn Rochd) où il côtoya Mohamed Lamine Debaghine, Benyoucef Benkhedda, Abane Ramdane, M’hamed Yazid et Ali Boumendjel. Il obtint son baccalauréat en 1940.
Quelle est la célèbre réplique de Saad Dahlab à Louis Joxe ?
Lorsque Louis Joxe, exaspéré, déclara n’avoir jamais vu une négociation pareille en 40 ans de carrière, Dahlab lui répliqua calmement : « Mais monsieur, c’est la première fois que vous négociez avec des Algériens ! »







































































































































































































































































































































































































































































































































































































