Rachid Boudjedra
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- 21 février 2026

Littérature Algérienne
Rachid Boudjedra : L’Enfant Terrible de la Littérature Algérienne
Provocateur, iconoclaste, bilingue : il a dynamité les tabous de la société algérienne et refusé tout compromis avec l’hypocrisie
« J’ai vite compris que les mots étaient traîtres. Instables. Vaseux. C’est grâce à cette charge que l’on dépose sur la feuille que l’on arrive à une certaine libération de soi. »
📋 Carte d’identité
Nom : Rachid Boudjedra (رشيد بوجدرة)
Naissance : 5 septembre 1941, Aïn Beïda (Algérie)
Profession : Écrivain, poète, scénariste
Langues d’écriture : Français et arabe
Formation : Philosophie (Sorbonne), Mathématiques (Alger)
Engagement : Maquisard FLN (1959), athée militant
Œuvre majeure : La Répudiation (1969)
Cinéma : Scénariste de Chronique des années de braise (Palme d’or 1975)
Prix : Prix du Roman arabe 2010, Prix Populiste 1997
Résidence : Alger
L’enfant d’Aïn Beïda : une famille bourgeoise et polygame
Rachid Boudjedra naît le 5 septembre 1941 à Aïn Beïda, dans la région d’Oum El Bouaghi, au cœur du Constantinois. Il vient au monde dans une famille de la bourgeoisie algérienne, mais une bourgeoisie aux mœurs patriarcales qui marqueront profondément l’enfant et l’écrivain.
Son père, figure tyrannique et féodale, est quatre fois polygame. La mère de Rachid est la première épouse. Selon certaines sources, Rachid serait l’aîné de trente-six enfants issus des différentes unions paternelles. Cette structure familiale — avec ses jalousies, ses humiliations, ses violences sourdes — constituera le terreau de son œuvre romanesque.
📚 Les études entre Constantine et Tunis
Rachid Boudjedra commence ses études à Constantine, puis les poursuit au prestigieux lycée Sadikia de Tunis. Cette formation classique, entre deux capitales du Maghreb, lui donne une solide culture littéraire et philosophique. Très tôt, l’adolescent manifeste une sensibilité rebelle et un goût pour la provocation intellectuelle.
L’atmosphère familiale — « l’intensément érotique atmosphère de la très bourgeoise maison paternelle, pleine de femmes de tous âges », selon ses propres mots — nourrit chez lui une fascination-répulsion pour le corps, le désir, la domination masculine. Ces obsessions traverseront toute son œuvre.
Le maquisard : engagement dans la guerre d’indépendance
En 1959, alors qu’il n’a que dix-huit ans, Rachid Boudjedra prend le maquis et rejoint les rangs du FLN (Front de Libération Nationale) pour combattre la colonisation française. C’est un engagement total, physique, qui le distingue de nombreux intellectuels de sa génération restés à l’écart du conflit armé.
Blessé au combat, il est envoyé à l’étranger pour se soigner et poursuivre la lutte sous d’autres formes. Il voyage dans les pays de l’Est — Tchécoslovaquie, Pologne — puis en Espagne, où il devient représentant du FLN. Cette expérience de la clandestinité, de la violence révolutionnaire et de l’exil précoce forge sa personnalité d’homme engagé.
« Nous avons une histoire coloniale très lourde. Cette histoire que les pays orientaux n’ont pas vécue. Le colonialisme anglais a été très court en Égypte ou en Mésopotamie. Mais nous dans le Maghreb, nous avons réellement été écrasés par le colonialisme. »
En 1962, après l’indépendance, il rentre au pays natal. Mais le jeune homme ne se satisfait pas de la victoire : il devient étudiant syndicaliste, critique envers les nouvelles autorités. L’esprit de rébellion ne le quitte jamais.
Le philosophe : de la Sorbonne à l’exil
Après l’indépendance, Rachid Boudjedra entreprend des études de philosophie à Alger puis à Paris. En 1965, il obtient une licence de philosophie à la Sorbonne et achève son cursus en soutenant un mémoire — certaines sources parlent d’une thèse de doctorat — sur Louis-Ferdinand Céline. Ce choix n’est pas anodin : Céline, écrivain maudit au style halluciné, sera une influence majeure sur sa propre écriture.
Parallèlement, il obtient une licence de mathématiques de l’université d’Alger, témoignant d’une curiosité intellectuelle qui déborde le champ littéraire. Il se marie avec une Française et se destine à l’enseignement à Blida.
⚠️ 1965 : la rupture avec le régime
Mais en 1965, le coup d’État de Houari Boumédiène renverse Ben Bella. Boudjedra, syndicaliste contestataire, fait l’objet d’une condamnation à mort par fatwa. Il doit quitter l’Algérie.
Interdit de séjour pendant plusieurs années, il vit d’abord en France (1969-1972), où il enseigne la philosophie au lycée de Coulommiers, puis au Maroc, où il est professeur à Rabat jusqu’en 1975.
C’est durant cet exil forcé que naît l’écrivain. En 1969, il publie La Répudiation, roman qui fait l’effet d’une bombe dans le paysage littéraire algérien.
La Répudiation : le scandale fondateur
Publié en 1969 aux éditions Denoël, dans la collection « Les Lettres nouvelles », La Répudiation propulse immédiatement Rachid Boudjedra sur le devant de la scène littéraire — et de la polémique. Le roman reçoit le Prix des Enfants terribles en 1970, mais surtout, il fait scandale.
Le narrateur, Rachid, raconte à son amante française Céline les « péripéties hallucinées » de son enfance saccagée. Son père, Si Zoubir, a répudié sa mère pour épouser Zoubida, une jeune fille de quinze ans. Les enfants grandissent dans la haine du père, l’humiliation de la mère, l’atmosphère érotique et malsaine de la maison bourgeoise.
« Dans la ville, les hommes déambulent, ils crachent dans les vagins des putains, pour les rafraîchir. Les hommes ont tous les droits, entre autres celui de répudier leurs femmes. »
Le roman met à nu la société traditionnelle algérienne : sexualité débridée des hommes, superstition, hypocrisie religieuse, soumission des femmes. L’inceste, le viol, l’alcool, la folie traversent le récit dans une écriture « flamboyante » qui mêle le lyrique et l’obscène. La circoncision y est qualifiée d’« invention barbare », la religion de pourriture.
📖 Une œuvre en partie autobiographique
Sans être strictement autobiographique, La Répudiation puise dans l’enfance de Boudjedra : le père polygame, la famille bourgeoise du Constantinois, les traumatismes. L’écrivain lui-même a reconnu le caractère cathartique de l’écriture : « C’est grâce à cette charge que l’on dépose sur la feuille que l’on arrive à une certaine libération de soi. »
Le livre est salué comme l’émergence d’une « génération de 1970 » violemment provocatrice face aux hypocrisies du discours politico-religieux officiel. Boudjedra devient le chef de file d’un nouveau mouvement de fiction expérimentale au Maghreb.
Le scénariste : Chronique des années de braise
Parallèlement à son œuvre romanesque, Rachid Boudjedra développe une carrière de scénariste de cinéma. Il écrit les scénarios d’une dizaine de films, contribuant à l’essor du cinéma algérien post-indépendance.
Son plus grand succès est le scénario de Chronique des années de braise (Waqa’i’ sanawat ed-djamr), réalisé par Mohammed Lakhdar-Hamina. Cette fresque épique de près de trois heures retrace l’histoire de l’Algérie de 1939 à 1954, date du déclenchement de l’insurrection. Le film obtient la Palme d’or au Festival de Cannes en 1975 — la première et, à ce jour, unique Palme d’or africaine.
🎬 Une Palme d’or sous tension
La projection du film à Cannes provoque la fureur d’anciens membres de l’OAS, nostalgiques de l’Algérie française. Des alertes à la bombe se multiplient pendant le festival. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Michel Poniatowski, envoie une brigade de sécurité pour protéger Lakhdar-Hamina et ses enfants. La Palme d’or est remise dans une ambiance houleuse par la présidente du jury, Jeanne Moreau.
En 1981, Ali au pays des mirages, réalisé par Ahmed Rachedi sur un scénario de Boudjedra, obtient le Prix spécial du jury au Festival international du film de Moscou et le Tanit d’or au Festival de Carthage.
Le passage à l’arabe : une révolution littéraire
Après avoir écrit ses premiers romans en français — La Répudiation (1969), L’Insolation (1972), Topographie idéale pour une agression caractérisée (1975), L’Escargot entêté (1977), Les 1001 Années de la nostalgie (1979), Le Vainqueur de coupe (1981) —, Rachid Boudjedra prend une décision radicale.
En 1981, il décide d’écrire en arabe. Son premier roman en arabe, Al-Tafakkuk (Le Démantèlement), paraît en 1982. Il le traduit lui-même en français la même année. Ce choix fait de lui un cas unique dans la littérature maghrébine : un écrivain parfaitement bilingue, capable de créer dans les deux langues et de se traduire lui-même.
« Quand moi-même je suis passé à l’écriture en arabe, ceci a été un tournant dans la littérature. J’ai introduit la sexualité, la psychanalyse, la peinture, le cinéma, même les sciences exactes. Ce que Kateb Yacine a fait avec le roman en français, je l’ai fait avec le roman maghrébin écrit en arabe. »
Suivent en arabe (puis traduits en français) : La Macération (1984), La Pluie (1987), Journal d’une femme insomniaque (1987), La Prise de Gibraltar (1987), Le Désordre des choses (1991). Dans les années 1990, il revient à l’écriture directe en français avec Timimoun (1994), La Vie à l’endroit (1997), Fascination (2000).
Contre l’islamisme : le « fascisme vert »
Durant la « décennie noire » des années 1990, alors que la guerre civile fait rage entre l’armée algérienne et les groupes islamistes armés, Rachid Boudjedra s’engage frontalement contre l’islamisme politique. Il devient l’un des intellectuels algériens les plus virulents dans cette dénonciation.
En 1992, il publie FIS de la haine, pamphlet contre le Front islamique du salut (FIS). Il qualifie l’islamisme de « fascisme vert », y voyant un obstacle majeur au progrès social, culturel et technologique. Cette prise de position lui vaut des menaces de mort, mais aussi le soutien de nombreux intellectuels laïques.
⚔️ Un engagement constant
Membre fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, chroniqueur à la revue Révolution africaine, conseiller au ministère de l’Information et de la Culture (à partir de 1977), Boudjedra n’a jamais séparé l’écriture de l’engagement politique. Son soutien à l’État et à l’armée algérienne contre les islamistes lui vaut aussi des critiques de la gauche et des défenseurs des droits humains.
L’athéisme affiché : scandale et courage
Rachid Boudjedra n’a jamais caché ses convictions communistes, matérialistes et athées. Mais c’est le 3 juin 2015, invité à une émission de la télévision privée Echourouk TV, qu’il franchit un cap en déclarant publiquement : « Je ne crois ni en l’islam, ni en son prophète Mahomet. »
Il ajoute qu’il existe « de nombreux Algériens athées qui n’osent pas afficher leur athéisme par peur de l’opprobre de la société ». Dans un pays où l’islam est religion d’État, ces propos provoquent un séisme. Sur les réseaux sociaux, insultes et menaces se multiplient, mais aussi les soutiens de ceux qui saluent son courage.
⚠️ L’affaire Ennahar TV (2017)
En juin 2017, Rachid Boudjedra est victime d’une embuscade humiliante. De faux policiers, dans le cadre d’une émission en caméra cachée de la chaîne Ennahar TV, le brutalisent et lui ordonnent de réciter la chahada (profession de foi musulmane). Le lendemain, un sit-in de soutien se tient à Alger, en présence de Saïd Bouteflika, frère du président. L’affaire illustre les tensions entre liberté d’expression et pression religieuse en Algérie.
Pour l’ancien consultant du ministère des Affaires religieuses Adda Fellahi, « l’écrivain est libre, et ses propos relèvent de sa liberté de conscience et d’expression garantie par la loi algérienne ». Boudjedra reste le premier intellectuel algérien à avoir affiché son athéisme sur une chaîne de télévision nationale.
Une écriture de la subversion
L’œuvre de Rachid Boudjedra se caractérise par une écriture de la transgression. Violence, agressivité, provocation, subversion : les mots-clés de sa poétique sont ceux d’une littérature conçue comme catharsis et combat.
Son style, influencé par Céline mais aussi par le Nouveau Roman français, privilégie les phrases longues, les accumulations, les glissements entre réel et hallucination. La narration est souvent éclatée, polyphonique, labyrinthique. Le corps — surtout le corps féminin — est omniprésent, fascinant et répugnant à la fois.
🖋️ Les thèmes récurrents
La famille : Structure oppressive, père tyrannique, mère humiliée, sexualité refoulée ou débridée.
La religion : Critique de l’hypocrisie religieuse, du puritanisme, de la superstition.
La femme : Victime et objet de désir, soumise et rebelle, corps-prison et corps-refuge.
L’histoire : Colonisation, guerre d’indépendance, désillusions post-coloniales.
L’écriture elle-même : Réflexion constante sur le pouvoir et les limites du langage.
Ses romans tardifs, comme Les Figuiers de Barbarie (2010, Prix du Roman arabe), offrent une vision panoramique de l’histoire algérienne à travers le prisme de l’intime. Deux hommes, dans un avion, revisitent leur passé commun — la guerre, la torture coloniale, les luttes fratricides, le terrorisme des années 1990 — et un été de leur adolescence qui symbolise « la jeunesse perdue de leur pays ».
Héritage et influence
À plus de 80 ans, Rachid Boudjedra reste une figure incontournable — et controversée — de la littérature algérienne. Son œuvre, traduite dans de nombreuses langues, a influencé des générations d’écrivains maghrébins en leur montrant qu’il était possible de briser les tabous, de dire l’indicible, d’écrire contre.
🏅 Principales distinctions
- 1970 — Prix des Enfants terribles pour La Répudiation
- 1975 — Palme d’or de Cannes (scénario de Chronique des années de braise)
- 1981 — Prix spécial du jury à Moscou (Ali au pays des mirages)
- 1997 — Prix Eugène Dabit du roman populiste pour La Vie à l’endroit
- 2010 — Prix du Roman arabe pour Les Figuiers de Barbarie
Figure du syncrétisme culturel algérien, Boudjedra incarne la possibilité d’une double appartenance linguistique — française et arabe — sans renoncement ni culpabilité. Son parcours illustre aussi les tensions entre liberté intellectuelle et conformisme social dans les sociétés post-coloniales.
« Il faut que l’on quitte la poésie. Celle-ci est l’expression d’une société non-urbaine. Avec l’accumulation de la quantité va finir par venir de la qualité. »
📚 Bibliographie sélective
Romans en français
- La Répudiation — Denoël, 1969 (Prix des Enfants terribles 1970)
- L’Insolation — Denoël, 1972
- Topographie idéale pour une agression caractérisée — Denoël, 1975
- L’Escargot entêté — Denoël, 1977
- Les 1001 Années de la nostalgie — Denoël, 1979
Romans écrits en arabe (traduits en français)
- Le Démantèlement (Al-Tafakkuk) — Denoël, 1982
- La Macération — Denoël, 1984
- La Pluie — Denoël, 1987
- Le Désordre des choses — Denoël, 1991
Romans récents (en français)
- Timimoun — Denoël, 1994
- La Vie à l’endroit — Grasset, 1997 (Prix Populiste)
- Les Figuiers de Barbarie — Grasset, 2010 (Prix du Roman arabe)
- Printemps — Grasset, 2014
Essais et pamphlets
- La Vie quotidienne en Algérie — Hachette, 1971
- Journal palestinien — Hachette, 1972
- FIS de la haine — Denoël, 1992
- Lettres algériennes — Grasset, 1995
❓ Questions fréquentes
Qui est Rachid Boudjedra ?
Rachid Boudjedra, né en 1941 à Aïn Beïda, est un écrivain et poète algérien de langue française et arabe. Auteur provocateur de La Répudiation (1969), il est considéré comme l’enfant terrible de la littérature algérienne. Il est aussi scénariste de Chronique des années de braise, Palme d’or à Cannes en 1975.
Pourquoi La Répudiation a-t-elle fait scandale ?
La Répudiation (1969) a fait scandale par son langage cru et sa critique frontale du traditionalisme musulman. Le roman dénonce la polygamie, l’hypocrisie religieuse, la soumission des femmes et les tabous sexuels de la société algérienne.
Rachid Boudjedra écrit-il en français ou en arabe ?
Rachid Boudjedra écrit dans les deux langues. Après avoir publié ses premiers romans en français (1969-1981), il est passé à l’arabe en 1981 avec Le Démantèlement, avant de revenir au français dans les années 1990. Il traduit lui-même ses œuvres.
Pourquoi Rachid Boudjedra est-il controversé ?
Rachid Boudjedra est controversé pour son athéisme affiché publiquement, ses critiques de l’islamisme qu’il qualifie de « fascisme vert », et ses prises de position provocatrices. En 2015, il a déclaré à la télévision algérienne ne croire ni en l’islam ni en son prophète.
Quels films Rachid Boudjedra a-t-il scénarisés ?
Rachid Boudjedra a écrit les scénarios d’une dizaine de films, dont Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina (Palme d’or Cannes 1975) et Ali au pays des mirages d’Ahmed Rachedi (Prix spécial du jury à Moscou 1981).






















































































































































































































































































































































































































































































































































































































