Malek Haddad
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- 23 février 2026

Littérature Algérienne
Malek Haddad : Le Poète Exilé dans la Langue
Il a écrit quatre romans et deux recueils de poèmes — puis il s’est tu, refusant d’écrire dans une langue qui le séparait de son peuple
5 juillet 1927 – 2 juin 1978
« Je suis moins séparé de ma patrie par la Méditerranée que par la langue française. »
📋 Carte d’identité
Nom complet : Malek Aimé Haddad
Naissance : 5 juillet 1927, Constantine
Décès : 2 juin 1978, Alger (cancer)
Profession : Écrivain, poète, journaliste
Père : Slimane Haddad, instituteur
Origine : Kabyle (Draâ El Mizan)
Œuvres : 4 romans, 2 recueils de poèmes
Fonctions : Directeur de la Culture (1968-1972)
Ami de : Aragon, Kateb Yacine, Issiakhem
Hommage : Palais de la Culture de Constantine
L’enfant de Constantine : un fils d’instituteur
Malek Haddad naît le 5 juillet 1927 au quartier de Faubourg Lamy à Constantine, la ville des ponts suspendus. Une date qui deviendra, trente-cinq ans plus tard, celle de l’indépendance algérienne. Son nom de naissance complet est Malek Aimé Haddad — ce second prénom chrétien sera sa croix, le signe d’une famille « si francophile et si assimilée » qu’il passera sa vie à s’en défaire.
Son père, Slimane Haddad, est kabyle, originaire de Draâ El Mizan (commune de Frikat, wilaya de Tizi Ouzou). Il est instituteur à Constantine — un métier qui place la famille dans l’élite colonisée. C’est dans cette ville que Malek fait ses études, vivant déjà très mal la langue française à l’école.
« L’école coloniale colonise l’âme… Chez nous, c’est vrai, chaque fois qu’on a fait un bachelier, on a fait un Français. »
Plus tard, il sera instituteur lui-même pendant une courte période, puis s’inscrit à la faculté de droit d’Aix-en-Provence. Mais il abandonne rapidement ses études. Selon l’écrivain Hamid Grine, toute sa vie, Malek Haddad ne cessera de « se prouver à lui-même qu’il n’est pas Aimé, mais Malek, qu’il n’est pas petit-bourgeois, mais peuple, qu’il est plus arabe que les Arabes ».
L’exil en France : le « trio infernal »
De retour en Algérie après Aix, Malek Haddad milite au sein du Parti communiste algérien (PCA). Il se présente comme « poète communiste », célèbre le martyr du parti Kaddour Belkaïm, pleure la mort de Staline en 1953 dans un poème intitulé « La longue marche ». Ses modèles sont Éluard et Aragon.
En 1955, il est contraint à l’exil et regagne la France. Il y retrouve Kateb Yacine et le peintre M’hamed Issiakhem. Ensemble, ils forment ce que l’historien Mohammed Harbi appellera dans ses Mémoires « le trio infernal » — Issiakhem étant décrit comme « plus tourmenté, plus forcené dans sa création et plus grand buveur de vin encore ».
🌾 Ouvriers agricoles en Camargue
Pour subvenir à leurs besoins, Malek Haddad et Kateb Yacine travaillent ensemble comme ouvriers agricoles dans le nord de la Camargue. Deux des plus grands écrivains algériens, ramassant les récoltes sous le soleil de Provence. Haddad vit dans l’errance, fait mille métiers, puis gagne Paris où il travaille à la radiodiffusion française.
Le poète communiste : Aragon et Les Lettres françaises
À Paris, Malek Haddad publie ses poèmes dans Les Lettres françaises, le journal littéraire dirigé par Louis Aragon. Plus encore, il attend les jugements d’Aragon, à qui il envoie ses premiers romans. Une amitié se noue entre le poète surréaliste-communiste français et le jeune Algérien déchiré.
« C’est de la douleur que naît le chant. »
Aragon parle à son égard du « drame du langage » — ce déchirement d’un homme qui écrit magnifiquement en français mais ressent cette langue comme une prison. En 1956, Haddad adhère à la lutte de libération algérienne et entre en contact avec la Fédération de France du FLN. Il « se corrige » de son engagement communiste premier : dans ses poèmes republiés, « Mon Parti a des yeux » devient « Mes amis ont des yeux », le nom de Staline disparaît.
Le militant du FLN : diplomate de la révolution
Pendant la guerre de Libération, Malek Haddad collabore à plusieurs revues : Entretiens, Progrès, Confluents, Les Lettres françaises. Il écrit ses romans entre 1958 et 1961. Mais il est aussi conférencier et diplomate, portant la voix de l’Algérie combattante dans le monde.
🌍 Missions internationales du FLN
Le FLN confie à Malek Haddad des missions de représentation dans de nombreux pays tiers-mondistes : Égypte, URSS, Inde. En mars 1961, il représente l’Algérie au Congrès des écrivains afro-asiatiques à Tokyo. Il passe également par Le Caire, Lausanne, Moscou, New Delhi.
Obligé de quitter la France en 1960-1961, il s’installe pour un temps à Tunis. Sa poésie et sa prose sont une manière de lutter contre le colonialisme. Mais il porte déjà en lui la blessure qui le conduira au silence.
Les quatre romans : l’amour contrarié par la guerre
En trois ans, de 1958 à 1961, Malek Haddad publie quatre romans chez Julliard, tous situés dans le contexte de la guerre d’indépendance. Dans chacun, l’amour est contrarié ou inachevé, les rêves restent en suspens, la mort plane sans que le désespoir domine.
📖 La Dernière Impression (1958)
Le premier et peut-être le plus abouti. Saïd, étudiant algérien à Aix-en-Provence, vit le drame de la perte de Lucia, son amoureuse française qui ne supportait ni les injustices ni l’apartheid colonialiste. Tiraillé entre le bien et le mal, Saïd finit par rejoindre son frère Bouzid au maquis — mais sera tué par l’ennemi.
📖 Je t’offrirai une gazelle (1959)
Le roman le plus poétique. Moulay, au Sahara, invente un amour pour survivre à la solitude et au désespoir. « Au Sahara, le désert n’est pas sale. Son drame est grand. »
« Entre Paris et Alger, il n’y a pas deux mille kilomètres. Il y a quatre années de guerre. »
📖 L’Élève et la Leçon (1960)
Plus qu’un dilemme médical : le Dr Douvrier, dont le serment est de donner la vie, se retrouve face à sa fille qui lui demande l’avortement. Une soirée de tourment pour un homme tiraillé entre sa fille, son devoir de médecin et la cause de la révolution. Le personnage dit : « L’histoire a voulu que j’ai toujours été à cheval sur deux époques, sur deux civilisations. »
📖 Le Quai aux Fleurs ne répond plus (1961)
Khaled Ben Tobal, poète algérien exilé, retrouve son ami d’enfance Simon, avocat juif d’Algérie. La femme de Simon, Monique, s’éprend de Khaled — mais le poète la refuse : il aime Ourida, sa femme restée en Algérie. Puis il apprend qu’Ourida l’a trahi, qu’elle a trahi l’Algérie, qu’elle est morte au bras d’un parachutiste. C’est la descente aux enfers. « Le Quai aux Fleurs ne répond plus. »
« C’est incroyable ce que la France a du talent quand elle ne fait pas la guerre. »
L’œuvre poétique : Le Malheur en danger
Certains critiques pensent que Malek Haddad romancier est plus consistant que le poète. Mais sa poésie compte des trouvailles remarquables, et c’est par elle qu’il s’est d’abord révélé.
📜 Le Malheur en danger (1956)
Premier recueil, publié à La Nef de Paris, avec une illustration d’Issiakhem. Quelques beaux vers :
« Il pleut sur ma patrie, la mort et la légende / Il suffit d’un épi pour que chantent les blés / Il suffit d’un moment pour que la nuit descende / Et aussi d’un moment pour que le jour soit né. »
📜 Écoute et je t’appelle (1961)
Second recueil, plus consistant, publié chez Maspero — l’éditeur des Algériens en résistance. Précédé de l’essai Les Zéros tournent en rond. Au thème de la lutte et de l’exil se juxtaposent l’amour, la mère-patrie et l’enfance :
« Chez nous le mot Patrie a un goût de légende / Ma main a caressé le cœur des oliviers / Le manche de la hache est début d’épopée / Et j’ai vu mon grand-père au nom du Mokrani / Poser son chapelet pour voir passer des aigles / Chez nous le mot Patrie a un goût de colère. »
Trois poèmes de Malek Haddad figurent dans la première anthologie de la poésie algérienne, Poèmes algériens — Espoir et parole de Denise Barrat, parue chez Seghers en 1963.
Le choix du silence : « La langue française est mon exil »
Après l’indépendance, Malek Haddad décide d’arrêter d’écrire. La langue française, qu’il utilisait, le séparait de ses « vrais » lecteurs. Ce silence, que certains ont qualifié de « suicide littéraire », durera jusqu’à sa mort — seize années sans publier.
« Le silence n’est pas un suicide, un hara-kiri. Je crois aux positions extrêmes. J’ai décidé de me taire ; je n’éprouve aucun regret ni aucune amertume à poser mon stylo. On ne décolonise pas avec des mots. Je demeure convaincu que l’Algérie aura un jour les écrivains qu’elle mérite, qu’elle attend et qu’elle fera. […] On peut résister à Massu, à Bugeaud, à n’importe quel colonialiste, mais pas à Molière. »
Cette sensibilité l’a amené à un déchirement psycholinguistique que n’ont pas vécu les autres écrivains algériens. Pour Kateb Yacine, le français était un « butin de guerre » — pour Haddad, c’était une arme de combat « n’ayant plus aucune raison d’exister » après l’indépendance. Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Assia Djebar continueront à écrire en français ; Haddad, lui, a choisi le silence.
⚠️ Une seule entorse
En 1967, une seule entorse au silence : un poème pour la Palestine, écrit après la guerre des Six Jours. « Là je suis chez moi, chez moi en Palestine / Chez moi parce qu’Arabe, Arabe à en mourir. » Quelques articles aussi. Mais pas de livre.
Le haut fonctionnaire : festival panafricain et Promesses
Après 1962, Malek Haddad s’installe à Constantine. Il collabore à l’hebdomadaire Atlas et à la revue Novembre (référence au 1er novembre 1954). De 1965 à 1968, il dirige la page culturelle du quotidien An Nasr (La Victoire), qui paraît alors en français. Il écrit notamment une série d’articles « Si Constantine m’était contée… ».
En avril 1968, il est nommé directeur de la Culture au ministère de l’Information et de la Culture, poste qu’il occupe jusqu’en août 1972. À ce titre :
- ✦ Il organise le premier colloque culturel national (31 mai – 3 juin 1968)
- ✦ Il organise le premier Festival panafricain d’Alger en juillet 1969
- ✦ Il fonde la revue littéraire Promesses (appelée aussi Amel)
En juillet 1972, il devient conseiller technique chargé des études et recherches dans la production culturelle en français. En 1974, il est nommé secrétaire général de l’Union des écrivains algériens, poste qu’il occupe jusqu’en 1976.
« Il aura toujours connu une Algérie malheureuse : les soulèvements de 1945, la répression, la longue guerre puis, moins douloureuse parce que tellement attendue, cette genèse chaotique que fut l’Indépendance. »
La mort à Alger : juin 1978
Malek Haddad meurt le 2 juin 1978 à Alger, des suites d’un cancer. Il a cinquante ans. Le poète qui avait chanté Constantine et l’exil, les amours impossibles et la patrie, s’éteint dans la capitale d’une Algérie qu’il n’a jamais quittée — mais dont il s’est toujours senti séparé par la langue.
Aujourd’hui, le Palais de la Culture de Constantine porte son nom. Mais quoique traduite dans quatorze langues, son œuvre demeure relativement peu connue, assez peu enseignée dans les écoles et universités algériennes.
📝 Œuvres inachevées
Malek Haddad laisse des inédits et des manuscrits inachevés : Les Premiers froids (poèmes), La Fin des Majuscules (essai), Un Wagon sur une île (roman inachevé), Les Propos de la quarantaine (chronique). Des vers posthumes montrent que le feu de sa poésie ne s’était pas éteint.
Héritage et postérité
L’univers de Malek Haddad est composé d’astres doux ou flamboyants, de fleurs tendres ou mortes, d’un bestiaire insolite : du soleil à la lune, des lilas aux myosotis, des ânes aux écureuils, des gazelles aux colombes. Et surtout, des gens qu’il aime : des femmes évoquées avec pudeur, des amis célébrés, des enfants comparés à la lumière de l’aube.
📚 Un ouvrage collectif
Un livre est consacré à sa poésie, publié chez Sédia. Il réunit écrivains et universitaires : Tahar Bekri, Jamel Eddine Bencheikh, Christiane Chaulet-Achour, Abdelkader Djemaï, Hubert Haddad, Safia Haddad, Mohamed Kacimi, Jacqueline Lévi-Valensi, entre autres.
La position de Malek Haddad — ce refus d’écrire en français après l’indépendance — a probablement occulté l’auteur. Mais ses romans restent « l’une des expressions les plus accomplies de la littérature algérienne engagée », où se côtoient la poésie et le tragique.
« Quels mots peuvent être à la hauteur d’un écrivain de la stature de Malek Haddad ? »
📚 Bibliographie complète
Poésie
- Le Malheur en danger — La Nef de Paris, 1956 (illustration d’Issiakhem)
- Écoute et je t’appelle — Maspero, 1961 (précédé de l’essai Les Zéros tournent en rond)
Romans
- La Dernière Impression — Julliard, 1958
- Je t’offrirai une gazelle — Julliard, 1959 (réédition 10/18, 1978)
- L’Élève et la Leçon — Julliard, 1960 (réédition 10/18)
- Le Quai aux Fleurs ne répond plus — Julliard, 1961 (réédition 10/18, 1973)
Essai
- Les Zéros tournent en rond — Maspero, 1961
Autres
- Algériennes — Album de photographies, Ministère de l’Information, Alger, 1967
- Si Constantine m’était contée… — Articles parus dans An Nasr, 4-14 janvier 1966
Inédits
- Les Premiers froids — Poèmes
- La Fin des Majuscules — Essai
- Un Wagon sur une île — Roman inachevé
- Les Propos de la quarantaine — Chronique
❓ Questions fréquentes
Qui était Malek Haddad ?
Malek Haddad (1927-1978) était un écrivain et poète algérien d’expression française né à Constantine. Ami d’Aragon et de Kateb Yacine, il a publié quatre romans et deux recueils de poèmes entre 1956 et 1961. Après l’indépendance, il a choisi de ne plus écrire en français, considérant cette langue comme son « exil ». Il fut directeur de la Culture et secrétaire de l’Union des écrivains algériens.
Pourquoi Malek Haddad a-t-il arrêté d’écrire ?
Malek Haddad a arrêté d’écrire après l’indépendance car il considérait la langue française comme un exil qui le séparait de son peuple. Il déclarait : « Je suis moins séparé de ma patrie par la Méditerranée que par la langue française. » Ne maîtrisant pas l’arabe littéraire, il a préféré le silence à ce qu’il vivait comme une aliénation linguistique.
Quels sont les romans de Malek Haddad ?
Malek Haddad a écrit quatre romans entre 1958 et 1961, tous publiés chez Julliard : La Dernière Impression (1958), Je t’offrirai une gazelle (1959), L’Élève et la Leçon (1960), et Le Quai aux Fleurs ne répond plus (1961). Tous ont pour cadre la guerre d’indépendance et mettent en scène des amours impossibles.
Quel était le lien entre Malek Haddad et Kateb Yacine ?
Malek Haddad et Kateb Yacine étaient de proches amis. En 1955, exilés en France, ils ont travaillé ensemble comme ouvriers agricoles en Camargue. Avec le peintre M’hamed Issiakhem, ils formaient ce que Mohammed Harbi a appelé « le trio infernal ». Mais ils avaient des visions opposées du français : pour Kateb, c’était un « butin de guerre », pour Haddad, un « exil ».
Que signifie « La langue française est mon exil » ?
Cette formule célèbre de Malek Haddad exprime sa douleur d’être contraint d’écrire dans la langue du colonisateur, de ne pouvoir atteindre ses « vrais » lecteurs algériens. Il disait aussi : « Chez nous, chaque fois qu’on a fait un bachelier, on a fait un Français. » Cette blessure l’a conduit au silence littéraire après 1962.




















































































































































































































































































































































































































































































































































































































