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Mahmoud Chérif

🇩🇿 Histoire d’Algérie • Révolution

Mahmoud Chérif : Du Lieutenant Français au Colonel de la Révolution

Biographie complète du colonel de la Wilaya I (1912-1987), ancien officier de l’armée française devenu chef militaire de l’ALN, ministre de l’Armement au GPRA et témoin clé de l’assassinat d’Abane Ramdane.

📅 17 septembre 1912 – 1987
📍 Chéria • Tébessa • Tunis
⚔️ Colonel Wilaya I – Ministre GPRA

⭐ Fiche d’identité
Mahmoud Chérif
محمود شريف — Colonel de la Wilaya I
Naissance
17 sept. 1912 • Chéria
Décès
1987 • Alger
Grade ALN
Colonel
Fonction GPRA
Ministre Armement

Son parcours incarne l’une des trajectoires les plus singulières de la révolution algérienne : Mahmoud Chérif, formé à l’Académie militaire française, lieutenant ayant combattu aux côtés des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, rejoint le maquis en 1955 pour devenir colonel de l’ALN et chef de la Wilaya I. Son expérience militaire exceptionnelle en fait un atout précieux pour la révolution — et un témoin clé de ses heures les plus sombres.

🎓 Jeunesse et formation militaire (1912-1945)

Les origines

Mahmoud Chérif naît le 17 septembre 1912 (certaines sources indiquent 1914) à Chéria, dans la wilaya de Tébessa, à l’extrême est de l’Algérie. Cette région frontalière avec la Tunisie sera plus tard le théâtre de nombreux combats de la guerre de libération.

Le jeune Mahmoud effectue ses études primaires à l’école de sa ville natale, où il apprend les bases de la lecture et de l’écriture. Il poursuit ensuite ses études complémentaires à Tébessa, se distinguant par son sérieux et son ambition.

🎖️ L’Académie militaire française

Mahmoud Chérif s’inscrit à l’Académie militaire française — une voie exceptionnelle pour un Algérien de l’époque coloniale. Il en sort avec le grade de lieutenant, ce qui fait de lui l’un des rares officiers algériens de l’armée française. Cette formation militaire de haut niveau sera un atout décisif pour la révolution.

La Seconde Guerre mondiale

Incorporé dans l’armée française, le lieutenant Mahmoud Chérif participe aux combats de la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Alliés. Comme de nombreux Algériens mobilisés durant ce conflit — on estime leur nombre à plus de 130 000 — il combat pour la libération de la France et de l’Europe du nazisme.

Cette expérience du feu forge chez lui une expertise militaire précieuse : tactique, commandement, logistique. Mais elle nourrit aussi une prise de conscience : les promesses d’égalité faites aux combattants algériens ne sont pas tenues. Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, qui surviennent le jour même de la victoire, marquent un tournant dans sa conscience politique.

« Rien ne prédestinait des hommes qui ont combattu pour la liberté de leur peuple à être des chefs, mais c’est l’intensité de la lutte, la force de l’engagement qui a permis à des militants d’horizons politiques différents et d’origines sociales différentes de se fondre dans le moule de la Révolution. »

Abdelhamid Mehri

Hommage à Mahmoud Chérif, 2011

📜 L’engagement à l’UDMA (1945-1954)

Le choix de la voie politique

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Mahmoud Chérif quitte l’armée française — un geste symbolique fort après les événements du 8 mai 1945. Il cherche une voie pour exprimer ses aspirations nationales et choisit de rejoindre l’Union Démocratique du Manifeste Algérien (UDMA), fondée en 1946 par Ferhat Abbas.

L’UDMA prône une République algérienne autonome fédérée avec la France, une voie réformiste et légaliste. C’est une position modérée par rapport au PPA-MTLD de Messali Hadj, qui revendique l’indépendance totale. Mahmoud Chérif milite activement au sein de l’UDMA jusqu’au déclenchement de la guerre d’Algérie.

📋 L’UDMA : une voie réformiste

L’UDMA défendait un projet de « République algérienne démocratique et sociale » ouverte aux Européens et aux juifs d’Algérie. Ferhat Abbas, son fondateur, était député de Sétif et avait déposé à Paris une proposition de loi pour une Algérie fédérée à la France.

Mais l’aveuglement des gouvernants français et l’obstruction des colons vont progressivement convaincre les militants udmistes — comme Mahmoud Chérif — que seule la lutte armée peut aboutir.

Le tournant du 1er novembre 1954

Le 1er novembre 1954, le FLN déclenche l’insurrection armée dans plusieurs régions d’Algérie, notamment dans les Aurès sous la direction de Mostefa Ben Boulaïd. Pour Mahmoud Chérif, c’est un moment de vérité : la voie légaliste de l’UDMA a échoué à obtenir des droits pour les Algériens.

Il observe d’abord les événements avant de prendre sa décision. En avril 1956, Ferhat Abbas lui-même dissout l’UDMA et rallie publiquement le FLN au Caire. Mais Mahmoud Chérif l’a devancé : il a déjà rejoint le maquis depuis plusieurs mois.

⚔️ Le maquis et l’ascension (1955-1957)

Le ralliement au FLN (juin 1955)

En juin 1955, Mahmoud Chérif rejoint définitivement les rangs des moudjahidine. Son expérience militaire exceptionnelle — rare parmi les combattants algériens — lui vaut immédiatement des responsabilités importantes. Il prend le commandement de commandos, mettant à profit ses connaissances tactiques acquises à l’Académie militaire et sur les champs de bataille européens.

🎯 Un atout stratégique

La formation militaire de Mahmoud Chérif constitue un avantage considérable pour l’ALN. Contrairement à la plupart des chefs de maquis qui apprennent la guerre sur le terrain, il maîtrise déjà les techniques de commandement, la logistique militaire, la lecture de cartes et les tactiques de combat. Son professionnalisme impressionne ses compagnons d’armes.

Chef de la Zone VI (novembre 1956)

En novembre 1956, le commandement de la Wilaya I nomme Mahmoud Chérif à la tête de la Zone VI, qui englobe Tébessa et ses environs — sa région natale. Il est promu au grade de capitaine.

Cette zone est stratégique : frontalière avec la Tunisie, elle constitue un couloir d’acheminement d’armes essentiel pour la révolution. Mahmoud Chérif y organise les combattants, structure les réseaux de ravitaillement et participe à plusieurs accrochages avec l’armée française. Il est blessé au combat.

« Mahmoud Chérif était un modèle de dévouement, de sacrifice et de patience. La compétence, la droiture et la conduite irréprochable de Mahmoud Chérif ont fait qu’il a « brûlé » les étapes à telle enseigne qu’il s’est vu confier de grandes responsabilités en un très court laps de temps. »

Mohamed Zeroual

Témoignage, Forum El Moudjahid

👑 Chef de la Wilaya I

La nomination par le CCE (avril 1957)

La Wilaya I (Aurès-Nemencha) traverse une crise profonde depuis la mort de Mostefa Ben Boulaïd en mars 1956. L’exécution de Bachir Chihani en octobre 1955, les luttes internes entre Abbès Laghrour, Lazhar Cheriet et Adjel Adjoul ont divisé la région en « fiefs » rivaux.

En avril 1957, Abane Ramdane, Krim Belkacem et Ahmed Mahsas se réunissent pour constituer une nouvelle direction de la Wilaya I. Leur choix se porte sur Mahmoud Chérif, auquel ils attribuent le grade de colonel.

❓ Pourquoi Mahmoud Chérif ?
  • Expérience militaire : seul officier formé à l’Académie militaire
  • Neutralité : n’étant pas issu du PPA-MTLD, il n’est impliqué dans aucune querelle tribale ou politique interne
  • Ancrage local : natif de Chéria, il connaît parfaitement la région
  • Compétence reconnue : ses succès à la tête de la Zone VI ont démontré ses qualités

Un commandement depuis Tunis

Mahmoud Chérif devient également membre du CCE (Comité de Coordination et d’Exécution), chargé des finances. Mais sa nomination intervient dans un contexte particulier : il dirige la Wilaya I essentiellement depuis Tunis, ce qui pose des problèmes de légitimité sur le terrain.

Les chefs locaux comme Abbès Laghrour refusent de reconnaître son autorité. Pour eux, la direction de la Wilaya I doit revenir à ceux qui ont déclenché la révolution le 1er novembre 1954, pas à un « parachuté » venu de l’extérieur. Cette opposition conduira à l’exécution d’Abbès Laghrour et de ses compagnons en juillet 1957.

« C’était loin d’être un parachuté au sein de la Wilaya I. Mahmoud Chérif était de la lignée des grands patriotes. Son ascension fulgurante n’était due qu’à son mérite personnel, à son expérience et son professionnalisme, son sens du contact. »

Témoignages

Forum El Moudjahid, 2011

⚠️ L’affaire Abane Ramdane

Le procès-verbal des cinq colonels

En décembre 1957, des tensions graves divisent le CCE. Abane Ramdane, architecte du Congrès de la Soummam et défenseur de la primauté du politique sur le militaire, s’oppose de plus en plus violemment aux colonels de wilaya.

Cinq colonels — Mahmoud Chérif (Wilaya I), Lakhdar Bentobal (Wilaya II), Krim Belkacem (Wilaya III), Amar Ouamrane (Wilaya IV) et Abdelhafid Boussouf (Wilaya V) — signent un procès-verbal décidant du sort d’Abane.

📜 Le procès-verbal

« Nous, soussignés colonel Mahmoud Chérif, ancien chef de la Wilaya I ; Lakhdar Bentobal, Wilaya II ; Krim Belkacem, Wilaya III ; Amar Ouamrane, Wilaya IV ; Abdelhafid Boussouf, Wilaya V.

Considérons qu’Abane Ramdane manifeste un comportement indiscipliné, négatif, qu’il dénigre le CCE […]. Si Abane continue malgré les avertissements, il sera emprisonné en Tunisie et si nécessaire au Maroc, au cas où ces mesures seraient insuffisantes, l’exécuter. »

Bentobal fait des réserves, estimant qu’une condamnation à mort ne peut être prononcée que par un tribunal militaire avec droit à la défense.

Le voyage fatal au Maroc

Le 24 décembre 1957, Abane Ramdane, Krim Belkacem et Mahmoud Chérif s’embarquent pour Tétouan (Maroc), officiellement pour régler un problème avec le roi Mohammed V concernant une katiba de Boussouf désarmée par les Marocains.

À leur arrivée, Boussouf les attend avec ses hommes. Selon le témoignage de Mahmoud Chérif lui-même, rapporté plus tard à plusieurs personnes :

« Conformément à la décision des cinq colonels, nous avons, Krim et moi, sous prétexte de démarches auprès du roi, entraîné Abane au Maroc pour l’y faire emprisonner par Boussouf. Arrivés par avion à Tanger, nous avons été acheminés vers Tétouan et installés dans une villa de Boussouf. Krim et moi sommes sortis faire un tour en ville. À notre retour, Boussouf nous a déclaré : « Ça y est, Abane est liquidé. » Nous avons protesté mais Boussouf nous a priés de « la fermer » car là il était le maître. »

Mahmoud Chérif

Témoignage rapporté par plusieurs sources

Selon d’autres témoignages, Krim et Mahmoud Chérif étaient au premier étage de la villa et ont assisté, impuissants, à l’assassinat. Mahmoud Chérif aurait retenu Krim qui voulait descendre, de peur qu’il ne soit liquidé lui aussi. Après trois quarts d’heure, Boussouf est monté annoncer la mort d’Abane.

De retour à Tunis, les trois hommes gardent le silence. Pendant des mois, ils prétendent qu’Abane poursuit une mission au Maroc. Puis, en mai 1958, ils annoncent sa mort « au champ d’honneur » lors d’un accrochage en Algérie — un « mensonge pieux » qui ne trompe personne parmi les initiés.

🏛️ Ministre du GPRA (1958-1960)

La création du GPRA

Le 19 septembre 1958, le FLN annonce au Caire la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), sous la présidence de Ferhat Abbas. C’est un tournant majeur : l’Algérie combattante se dote d’une structure gouvernementale reconnue internationalement.

Mahmoud Chérif est nommé ministre de l’Armement et de l’Approvisionnement dans ce premier GPRA. Il occupe ce poste crucial jusqu’en 1960. Selon Abdelhamid Mehri, ministre des Affaires maghrébines, Mahmoud Chérif s’acquitte de sa mission avec « brio ».

📋 Le premier GPRA (1958-1960)

  • 👤
    Président : Ferhat Abbas
  • 🎖️
    Armement & Approvisionnement : Mahmoud Chérif
  • 🌍
    Affaires étrangères : Lamine Debaghine
  • 🏠
    Intérieur : Lakhdar Bentobal
  • 🔗
    Liaisons & Communications : Abdelhafid Boussouf

Un rôle crucial

Le ministère de l’Armement et de l’Approvisionnement est vital pour la poursuite de la guerre. Mahmoud Chérif doit assurer l’acheminement des armes depuis les pays amis (Égypte, pays de l’Est, Chine) vers les maquis algériens, organiser les bases logistiques en Tunisie et au Maroc, et veiller au ravitaillement des combattants.

Il succède à Amar Ouamrane à ce poste stratégique en septembre 1958. Selon plusieurs témoignages, sa formation militaire et son sens de l’organisation lui permettent de mener à bien cette mission complexe.

L’après-indépendance

Après l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962, Mahmoud Chérif se retire de la vie politique active. Il ne joue pas de rôle majeur dans les gouvernements de Ben Bella ou de Boumediene, contrairement à d’autres figures de la révolution.

Il décède en 1987 à Alger, à l’âge de 75 ans (ou 73 ans selon les sources). Il est notamment l’oncle du général Abdelmajid Chérif, qui jouera un rôle important dans l’armée algérienne.

🏛️ Héritage et mémoire

Le parcours de Mahmoud Chérif illustre la complexité de la révolution algérienne. Ancien officier de l’armée coloniale devenu colonel de l’ALN, militant de l’UDMA réformiste rallié à la lutte armée, il incarne les trajectoires croisées qui ont fait la richesse — et parfois les contradictions — du mouvement de libération.

En janvier 2011, un hommage lui a été rendu à Alger par l’Association Machaâl Chahid en coordination avec El Moudjahid. Abdelhamid Mehri, son ancien compagnon au GPRA, a souligné qu’« il y a de grandes leçons que nous devons tirer de ces évocations ».

« La révolution insistait sur la nécessité de fédérer tous les efforts visant la libération du pays du joug colonial. En dépit de quelques divergences de points de vue chez les uns et les autres, la sérénité était de mise et l’intérêt supérieur du pays constituait le point de mire de tout un chacun. »

Abdelhamid Mehri

Hommage à Mahmoud Chérif, 2011

Comme témoin direct de l’assassinat d’Abane Ramdane, Mahmoud Chérif reste une figure clé pour les historiens qui cherchent à comprendre les « pages sombres » de la révolution. Ses témoignages, rapportés par plusieurs sources, constituent des documents essentiels pour reconstituer ces événements tragiques.

❓ Questions fréquentes sur Mahmoud Chérif

Qui était Mahmoud Chérif ?

Mahmoud Chérif (1912-1987) était un officier et homme politique algérien. Ancien lieutenant de l’armée française et vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il rejoint le maquis en 1955, devient colonel et chef de la Wilaya I, puis ministre de l’Armement au GPRA.

Quel rôle Mahmoud Chérif a-t-il joué dans la révolution algérienne ?

Il a dirigé des commandos dès 1955, pris la tête de la zone VI (Tébessa) en 1956, puis été nommé colonel et chef de la Wilaya I par le CCE en avril 1957. Il fut ensuite ministre de l’Armement et de l’Approvisionnement au GPRA (1958-1960).

Pourquoi Mahmoud Chérif a-t-il été choisi pour diriger la Wilaya I ?

Son expérience militaire exceptionnelle (formation à l’Académie militaire française, grade de lieutenant, combat en Seconde Guerre mondiale) et ses qualités d’organisateur en faisaient le candidat idéal pour réorganiser la Wilaya I après les crises internes.

Quel était le lien entre Mahmoud Chérif et l’affaire Abane Ramdane ?

Mahmoud Chérif faisait partie des cinq colonels qui ont signé le procès-verbal décidant du sort d’Abane Ramdane. Il accompagna Abane et Krim Belkacem au Maroc en décembre 1957 où Abane fut assassiné par Boussouf.

Qu’a fait Mahmoud Chérif après l’indépendance ?

Après l’indépendance en 1962, Mahmoud Chérif s’est retiré de la vie politique active. Il est décédé en 1987 à Alger. Il est notamment l’oncle du général Abdelmajid Chérif.

Mahmoud Chérif était-il membre du GPRA ?

Oui, il fut ministre de l’Armement et de l’Approvisionnement dans le premier GPRA de 1958 à 1960, sous la présidence de Ferhat Abbas.

D’où venait Mahmoud Chérif ?

Il est né le 17 septembre 1912 à Chéria, dans la wilaya de Tébessa, à l’extrême est de l’Algérie. Il a effectué ses études primaires à Chéria puis poursuivi à Tébessa avant d’intégrer l’Académie militaire française.

📰 À lire aussi sur l’histoire de l’Algérie

📚 Sources

  • Mohamed Harbi, Le FLN, mirage et réalité, Éditions J.A., 1980
  • Benjamin Stora, Histoire de la guerre d’Algérie, La Découverte
  • Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002
  • Yves Courrière, La guerre d’Algérie (4 tomes), Fayard
  • El Moudjahid — Hommage à Mahmoud Chérif, janvier 2011
  • Vitaminedz — Biographie de Mahmoud Chérif
  • OpenEdition Journals — Les wilayas dans la crise du FLN
  • ENS Lyon — Colloque « Pour une histoire critique et citoyenne »
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