#Personnalités algériennes

Le président algérien Mohamed Boudiaf

Mohamed Boudiaf (1919-1992) incarne le destin tragique de la révolution algérienne. Fondateur du FLN, détenteur de la carte n°1 du parti, architecte de l’insurrection du 1er novembre 1954, il fut écarté du pouvoir dès l’indépendance et contraint à un exil de 28 ans. Rappelé en janvier 1992 pour sauver l’Algérie du chaos, il fut assassiné en direct à la télévision six mois plus tard. Son dernier mot fut : « l’Islam ».

Fiche d’identité

Nom completMohamed Boudiaf (محمد بوضياف)
SurnomSi Tayeb el Watani (« Tayeb le Patriote »)
Naissance23 juin 1919 à Ouled Madhi (M’Sila)
Décès29 juin 1992 (73 ans) à Annaba (assassiné)
NationalitéAlgérienne
TribuOuled Madhi (origine Hilalienne)
ÉpouseFatiha Boudiaf (née en 1944)
EnfantsNacer Boudiaf (fils aîné)
FonctionsPrésident du HCE (1992), Vice-président GPRA (1961-1962)
PartiFLN (fondateur), PRS (fondateur, 1962)
DistinctionCarte n°1 du FLN
SépultureCarré des martyrs, El Alia, Alger

1. Origines et jeunesse à M’Sila

Mohamed Boudiaf naît le 23 juin 1919 à Ouled Madhi, dans la région du Hodna, au sein de l’actuelle wilaya de M’Sila. Il appartient à la tribu des Ouled Madhi, une famille dite « de grande tente », autrefois dominante avant d’être déclassée par la colonisation française.

Son père est cultivateur et tailleur. Mohamed appartient à une branche déclassée, « vouée à la condition paysanne », ce qui marquera sa conscience sociale et son ressentiment anticolonial.

Jusqu’à 14 ans, il grandit à M’Sila, fréquentant l’école coranique et l’école française. En 1933, il rejoint Bou Saada pour poursuivre au collège. Son ambition : l’École normale d’instituteurs. Mais la tuberculose interrompt sa scolarité avant l’obtention du brevet.

2. La Seconde Guerre mondiale et l’éveil nationaliste

En 1939, Boudiaf devient secrétaire chez Bentchicou à Constantine. En 1941, aide-commis à l’École militaire de Constantine, puis en 1942, commis aux contributions à Jijel.

Monte Cassino : le baptême du feu

Mobilisé d’août 1943 à août 1945, il participe à la bataille de Monte Cassino (1944), aux côtés d’autres futurs chefs historiques :

Démobilisé brigadier-chef.

Les massacres de Sétif du 8 mai 1945 constituent le tournant décisif. Boudiaf adhère au PPA de Messali Hadj. En 1947, il devient responsable du MTLD pour Sétif.

3. L’Organisation spéciale (OS)

L’Organisation spéciale (OS), bras armé clandestin du MTLD, est fondée le 18 février 1947. Boudiaf dirige la cellule du département de Constantine, avec Larbi Ben M’Hidi comme adjoint.

La direction de l’OS (1947-1950)

Le 18 mars 1950, l’OS est démantelée. Boudiaf est condamné par contumace à 10 ans mais échappe aux arrestations. En 1952, il est muté en France.

4. Du CRUA à la Toussaint rouge

En mars 1954, Boudiaf rentre en Algérie. Le 23 mars 1954, il fonde le CRUA avec Mostefa Ben Boulaïd, Mohamed Dekhli et Ramdane Bouchbouba.

La réunion des 22 — 24-25 juin 1954

Au Clos Salembier (El Madania), 22 militants se prononcent « pour la révolution illimitée jusqu’à l’indépendance totale ».

Parmi eux : Mostefa Ben Boulaïd, Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’Hidi, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Youcef Zighoud, Badji Mokhtar, Boudjemaa Souidani

Un tirage au sort désigne Boudiaf coordinateur général. Il reçoit la carte n°1 du FLN.

Les neuf « chefs historiques » du FLN

Le 10 octobre 1954, le CRUA devient FLN. Boudiaf part le 26 octobre coordonner depuis l’extérieur.

5. La guerre d’indépendance

Le 1er novembre 1954 — « Toussaint rouge » — déclenche l’insurrection. Boudiaf coordonne depuis Madrid et le Maroc.

Une animosité grandit avec Ben Bella, qu’il qualifie de « chouchou de Nasser ». Après le Congrès de la Soummam (août 1956), Boudiaf devient membre du CNRA.

6. Le détournement de l’avion — 22 octobre 1956

L’acte de piraterie aérienne

Le DC-3 d’Air Atlas transportant Ben Bella, Khider, Boudiaf, Aït Ahmed et Lacheraf est détourné par l’armée française vers Alger.

Ils déclarent : « Ce n’est pas l’arrestation de quelques dirigeants qui mettra fin à un mouvement issu des profondeurs du peuple. »

Emprisonnés en France jusqu’en 1962 : Santé, île d’Aix, châteaux de Turquant et d’Aulnoy.

7. Le GPRA : ministre depuis la prison

Depuis sa cellule, Boudiaf dirige la Fédération de France du FLN. En 1958, il est nommé ministre d’État du GPRA. En 1961, vice-président. Libéré le 18 mars 1962, jour des Accords d’Évian.

8. L’indépendance et la rupture

Boudiaf s’oppose au « groupe de Tlemcen » (Ben Bella / Boumédiène). À Tripoli, il refuse le Bureau politique.

Le Parti de la révolution socialiste (PRS)

Le 20 septembre 1962, Boudiaf fonde le PRS en opposition. Il refuse son mandat de député et publie la revue El Jarida.

Le 23 juin 1963, arrêté sur le pont d’Hydra, incarcéré dans le sud. Condamné à mort en 1964, il s’exile.

9. Vingt-huit ans d’exil au Maroc

Exil en France puis au Maroc pendant 28 ans. En 1964, il publie Où va l’Algérie ?

« N’est-on pas en droit de se demander où va un régime capable de traiter des citoyens de la sorte et surtout : où va l’Algérie ? »

— Mohamed Boudiaf, Où va l’Algérie ? (1964)

En 1979, après la mort de Boumédiène, il dissout le PRS et dirige une briqueterie à Kénitra.

10. Le retour de 1992

Décembre 1991 : le FIS gagne le premier tour des législatives. Le 11 janvier 1992, Chadli Bendjedid démissionne.

L’appel d’Ali Haroun

Le 10 janvier, Ali Haroun convainc Boudiaf de revenir. Par son exil, il apparaît comme « un homme neuf, non impliqué dans les tribulations du régime ».

Le 16 janvier 1992, Boudiaf est investi président du Haut Comité d’État. Priorités : lutte contre la corruption, Algérie démocratique, identité plurielle (amazighité, islamité, arabité).

En juin 1992, il lance le Rassemblement patriotique national : « L’Algérie avant tout ». Il ouvre des dossiers de corruption impliquant des généraux.

« Boudiaf a cru pouvoir partir en guerre sans armée. Il faut croire que c’était une erreur. »

— Un haut fonctionnaire algérien

11. L’assassinat en direct — 29 juin 1992

Le 29 juin 1992, Boudiaf effectue sa première visite hors d’Alger, à Annaba. Discours à la Maison de la culture, retransmis en direct.

Les derniers mots

« Les autres pays nous ont devancés par la science et la technologie. L’Islam… »

« L’Islam » — dernier mot de Mohamed Boudiaf.

À 11h30, le sous-lieutenant Lambarek Boumaarafi (GIS, 26 ans) surgit, lance une grenade, vide son chargeur. Trois balles : deux tête, une dos. Mort annoncée à 13h.

Aux funérailles d’El Alia à Alger, la foule conspue les généraux : « harkis ! »

12. L’enquête et les zones d’ombre

Boumaarafi : « J’ai agi seul. » Éléments troublants :

  • Ordre de mission individuel délivré sur demande du colonel Smaïn Lamari
  • Reçu par Smaïn Lamari deux jours avant
  • Grenades jamais fournies aux agents de protection
  • Sécurité « bancale », aucun haut responsable présent

Les rapports d’enquête

Juillet 1992 : « La thèse d’une action isolée ne nous paraît pas vraisemblable. » → « Complot »

Décembre 1992 : Accuse la « féodalité politico-financière » sans nommer les commanditaires.

Juin 1995 : Boumaarafi condamné à mort. Il déclare : « Vous avez mené à bien cette pièce de théâtre. »

2016 : La famille accuse quatre généraux : Larbi Belkheir, Mohamed Médiène (Toufik), Khaled Nezzar, Smaïn Lamari. Voir aussi : L’affaire de l’assassinat du président Boudiaf.

13. Héritage et mémoire

Boudiaf reste le symbole d’une révolution trahie et d’un espoir assassiné.

Œuvres : Où va l’Algérie ? (1964), La préparation du 1er novembre

Hommages : Aéroport Mohamed Boudiaf (Constantine), Universités d’Oran et M’Sila, Fondation Boudiaf

« Mon père m’a appris que pour moissonner du blé, je dois travailler un an. Pour cueillir un pommier, dix ans. Pour être un homme, toute une vie. »

— Nacer Boudiaf

14. Chronologie

Les dates clés

23 juin 1919Naissance à Ouled Madhi (M’Sila)
1943-1945Service militaire, Monte Cassino
Mai 1945Massacres de Sétif — adhésion au PPA
1947Création cellule OS Constantine
Mars 1950Démantèlement OS — condamné par contumace
23 mars 1954Fondation du CRUA
24-25 juin 1954Réunion des 22
10 octobre 1954CRUA → FLN — carte n°1
1er novembre 1954Toussaint rouge
22 octobre 1956Détournement avion — arrestation
1958Ministre d’État GPRA
18 mars 1962Libération — Accords d’Évian
20 sept. 1962Fondation du PRS
23 juin 1963Arrestation
1964Condamné à mort — exil
16 janvier 1992Retour — président HCE
29 juin 1992Assassinat à Annaba
Juin 1995Boumaarafi condamné à mort
2016La famille accuse quatre généraux

15. Questions fréquentes

❓ Pourquoi « Si Tayeb el Watani » ?
« Tayeb le Patriote » était son nom de guerre. Ce surnom reflète son engagement : « L’Algérie avant tout ».
❓ Qu’est-ce que la carte n°1 du FLN ?
Un tirage au sort désigna Boudiaf coordinateur en 1954. Il reçut symboliquement la première carte de membre du FLN.
❓ Qui sont les « neuf chefs historiques » ?
❓ Qui a assassiné Mohamed Boudiaf ?
Lambarek Boumaarafi (GIS), condamné à mort en 1995. La famille accuse les généraux Belkheir, Médiène, Nezzar et Lamari. Plus de détails : L’affaire de l’assassinat.
❓ Combien de temps Boudiaf a-t-il été président ?
165 jours (5 mois et demi), du 16 janvier au 29 juin 1992.
❓ Où est enterré Mohamed Boudiaf ?
Au carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger.

Sources

  • Wikipédia : Mohamed Boudiaf, OS, CRUA, Lambarek Boumaarafi
  • Encyclopédie Universalis : Biographie de Mohamed Boudiaf
  • Maitron : Dictionnaire Algérie
  • El Watan, El Moudjahid, Jeune Afrique, Algeria-Watch
  • Mohamed Boudiaf, Où va l’Algérie ?, 1964
  • Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, 2002

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