Le président algérien Chadli Bendjedid
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 12 juillet 2017

Chadli Bendjedid : le président de l’ouverture (1979–1992) et le basculement de l’Algérie
Chadli Bendjedid (1929–2012) est le troisième président de la République algérienne, au pouvoir de février 1979 à janvier 1992. Son mandat concentre une décennie de ruptures : inflexion économique après l’ère Houari Boumédiène, séisme social d’Octobre 1988, Constitution de 1989 et naissance du multipartisme, puis crise institutionnelle au moment des législatives de 1991 et de la démission du 11 janvier 1992. Comprendre Chadli, c’est éclairer la mécanique d’un basculement qui pèse encore sur l’histoire politique algérienne.
Le nom de Chadli Bendjedid revient souvent par fragments : « ouverture », « Octobre 1988 », « Constitution 1989 », « janvier 1992 ». Mais ces repères, pris isolément, masquent l’essentiel : un président issu de l’armée, porté par un compromis interne, qui tente de réformer un système hérité du parti unique — et se retrouve dépassé par l’accélération conjointe de la crise économique, de la contestation sociale et de la recomposition politique. Cet article retrace le parcours, les décisions, les zones d’ombre et l’héritage d’un pouvoir charnière, à la fois réformateur et pris au piège d’un moment historique.
Sommaire
- Fiche d’identité
- Origines, armée et Guerre de libération
- 1979 : l’homme du compromis après Boumédiène
- L’« ouverture » économique : promesses et fractures
- Octobre 1988 : l’explosion sociale et ses conséquences
- 1989 : Constitution, fin du parti unique et pluralisme
- FIS, élections de 1991 et crise d’État
- 11 janvier 1992 : démission, interruption du processus électoral
- Héritage, débats et mémoire
- Chronologie complète
- Questions fréquentes
Fiche d’identité : Chadli Bendjedid
| Nom complet | Chadli Bendjedid (الشاذلي بن جديد) |
| Date de naissance | 14 avril 1929 |
| Lieu de naissance | Sebaâ (région de l’Est algérien) |
| Fonction | 3e président de la République algérienne (1979–1992) |
| Contexte politique | Fin progressive du parti unique, réformes économiques, Octobre 1988, Constitution de 1989, élections pluralistes de 1991 |
| Date de fin de mandat | 11 janvier 1992 (démission) |
| Date de décès | 6 octobre 2012 (Alger) |
| Repère-clé | Présidence « charnière » : ouverture politique (1989) puis rupture institutionnelle (1992) |
1) Origines, armée et Guerre de libération : un profil militaire au cœur du système
Chadli Bendjedid appartient à cette génération formée dans un pays colonial où l’ascension sociale passe souvent par l’uniforme. Son itinéraire s’inscrit ensuite dans la matrice du pouvoir algérien post-1962 : l’armée comme colonne vertébrale, l’État comme chantier, et le FLN comme cadre politique dominant. Cette donnée est essentielle pour comprendre sa présidence : Chadli n’arrive pas au sommet comme tribun civil, mais comme officier adossé à des équilibres internes, dans un système qui arbitrera longtemps les transitions par le haut.
Dans la mémoire politique, Chadli est souvent réduit à « l’ouverture ». Pourtant, sa légitimité initiale repose sur une autre idée : la continuité d’État après la disparition de Boumédiène, à un moment où le pays redoute les fractures internes. La suite montrera que cette stabilité apparente cache une tension : réformer sans désarticuler le système, ouvrir sans perdre le contrôle, moderniser sans déclencher de rupture sociale.
2) 1979 : l’homme du compromis après Boumédiène
Quand Chadli Bendjedid devient président en 1979, l’Algérie sort d’une séquence fortement centralisée, marquée par l’industrialisation volontariste et l’État-parti. Le choix de Chadli apparaît comme une solution d’équilibre : il incarne une figure consensuelle susceptible d’éviter la guerre des clans et de préserver la cohésion des centres de décision. Dans les analyses historiques, sa présidence est ainsi lue comme une tentative de « réajuster » le modèle sans le renier frontalement, en opérant des déplacements graduels plutôt qu’une rupture spectaculaire.
Ce positionnement explique une part de ses ambivalences : Chadli est attendu sur deux terrains à la fois. D’un côté, assouplir l’économie et desserrer certains verrous. De l’autre, tenir l’équation sociale d’un pays jeune, urbain, en demande d’emploi, de logement, de dignité. Dans les années 1980, ces pressions deviennent explosives.
3) L’« ouverture » économique : promesses de modernisation, fractures sociales
La décennie Chadli est associée au mot infitah (« ouverture ») : une inflexion progressive vers des mécanismes plus libéraux, un recul relatif du tout-État, et des réformes visant à rendre l’économie plus flexible. Le sujet est sensible, car il renvoie à un débat toujours vivant en Algérie : fallait-il « corriger » l’héritage étatiste, ou l’affaiblir sans filet de protection ?
Ce qui est certain, c’est que l’Algérie des années 1980 encaisse une crise multiforme : tensions budgétaires, difficultés d’approvisionnement, crispations sociales et montée d’un sentiment d’injustice. Même des acteurs du haut appareil d’État, à l’époque, décrivent la période comme un moment de remise en cause de l’héritage économique précédent, avec des résistances internes et des coûts sociaux importants.
Repères : pourquoi l’économie pèse sur le politique
Dans un système où l’État garantit emplois, subventions et services publics, la crise économique n’est pas « technique » : elle devient immédiatement politique. La moindre pénurie, la hausse du chômage, la dégradation du pouvoir d’achat ou l’inégalité d’accès au logement peuvent déclencher une contestation massive. Cette fragilité structurelle prépare le terrain à l’explosion d’Octobre 1988.
4) Octobre 1988 : l’explosion sociale, le choc d’autorité
Les émeutes d’octobre 1988 constituent le tournant de la présidence Chadli. Elles expriment une colère sociale brutale, surtout dans les grands centres urbains, et révèlent la perte de confiance d’une partie de la jeunesse envers le système politique et économique. Pour l’État, c’est un avertissement : la stabilité proclamée n’est plus garantie.
Le pouvoir est alors confronté à un dilemme : réprimer et refermer, ou réformer et ouvrir. Chadli choisit une troisième voie, typique des moments charnières : ouvrir pour reprendre l’initiative. Cette décision donnera la Constitution de 1989 et la fin formelle du parti unique — mais elle accélère aussi l’entrée du pays dans une compétition politique dont les règles restent fragiles.
Pour approfondir le contexte, voir notre dossier : Émeutes du 5 octobre 1988 en Algérie.
5) 1989 : Constitution, multipartisme et fin officielle de l’État-parti
La Constitution de 1989 est souvent présentée comme le texte de l’ouverture politique : elle permet le retour du multipartisme et redéfinit le cadre institutionnel, après les chocs d’Octobre 1988. Un référendum l’adopte le 23 février 1989, dans un contexte de forte attente sociale et politique. :contentReference[oaicite:4]{index=4}
Cet acte est majeur : il change le régime de légitimité. Le système ne peut plus seulement se justifier par l’histoire révolutionnaire ; il doit désormais compter avec une scène politique pluraliste, des partis concurrents, une presse plus vive, et des revendications publiques plus audibles.
Dans l’écosystème Zoom Algérie, vous pouvez aussi relier cette séquence à nos contenus sur l’évolution institutionnelle : Constitution algérienne 2020 : état d’application et limites.
6) Le FIS, les législatives de 1991 et la crise d’État
L’ouverture produit un effet mécanique : elle libère des forces politiques longtemps contenues. Parmi elles, le Front islamique du salut (FIS) s’impose rapidement comme acteur central, bénéficiant d’un ancrage social et d’une capacité de mobilisation exceptionnels dans le contexte de crise.
Au premier tour des législatives du 26 décembre 1991, le FIS réalise une percée historique : il obtient 188 sièges sur les 430 à pourvoir à terme, et se trouve en position favorable pour gagner la majorité au second tour prévu en janvier 1992.
Ce résultat agit comme un révélateur des fractures : le FLN, ancien parti unique, apparaît affaibli ; une partie des élites craint une remise en cause radicale du cadre républicain ; la rue est traversée par des attentes contradictoires. Chadli se retrouve au centre d’une tempête institutionnelle : continuer le processus, ou l’interrompre au nom du « risque ».
7) 11 janvier 1992 : la démission de Chadli et l’interruption du processus électoral
Le 11 janvier 1992, Chadli Bendjedid remet sa démission. Le processus électoral est ensuite interrompu, et l’Algérie entre dans une séquence de crise profonde qui conduira à la « décennie noire ». Les sources historiques convergent sur la centralité de cette date : elle marque la fin de l’expérience pluraliste naissante et l’ouverture d’un cycle de violence politique.
La lecture de cette séquence reste disputée. Pour les uns, l’arrêt du processus est une « nécessité » face à un risque de confiscation du cadre constitutionnel. Pour les autres, c’est un coup d’arrêt à une transition démocratique, qui délégitime durablement les institutions. Les historiens, eux, insistent souvent sur un point : la fragilité des règles du jeu (institutions, justice électorale, rôle de l’armée, équilibre des pouvoirs) rendait la transition hautement instable, même avant janvier 1992.
À retenir : pourquoi janvier 1992 reste un nœud historique
- Un basculement institutionnel : démission du président et interruption du calendrier électoral. :contentReference[oaicite:8]{index=8}
- Une polarisation durable : « sauver l’État » contre « confisquer le vote » — deux récits antagonistes qui structurent encore le débat public.
- Un prélude à la décennie noire : la crise de légitimité ouvre la voie à l’escalade de la violence politique.
8) Héritage, débats et mémoire : réformateur contrarié ou président dépassé ?
Le bilan de Chadli Bendjedid se lit rarement en noir et blanc. Il demeure, pour beaucoup, le président de l’ouverture (Constitution 1989, multipartisme). Dans le même temps, son nom reste attaché à l’incapacité du système à absorber une alternance sans rupture, et à la crise de 1992.
La question la plus juste n’est peut-être pas « Chadli voulait-il la démocratie ? » mais : avait-il les leviers pour conduire une transition contrôlée dans un système où l’équilibre réel du pouvoir est dispersé entre institutions, appareils et forces de sécurité ? Les analyses historiques rappellent que sa présidence a tenté d’accélérer des réformes sous contrainte, dans un environnement où chaque ouverture pouvait produire un effet imprévisible.
Après sa mort en octobre 2012, les hommages ont souvent insisté sur son rôle de président d’une période charnière, entre promesse de pluralisme et basculement vers la crise.
9) Chronologie complète
| Date | Événement |
|---|---|
| 14 avril 1929 | Naissance de Chadli Bendjedid à Sebaâ (Est algérien) |
| 9 février 1979 | Accède à la présidence de la République algérienne |
| Octobre 1988 | Émeutes et crise sociale : tournant politique majeur |
| 23 février 1989 | Référendum et adoption de la Constitution de 1989 : ouverture au multipartisme |
| 26 décembre 1991 | 1er tour des législatives : le FIS obtient 188 sièges, dynamique décisive |
| 11 janvier 1992 | Démission de Chadli Bendjedid ; interruption du processus électoral |
| 6 octobre 2012 | Décès à Alger |
10) Questions fréquentes
Qui était Chadli Bendjedid ?
Chadli Bendjedid (1929–2012) est le troisième président de la République algérienne. Il gouverne de 1979 à 1992 et conduit une période d’ouverture économique et surtout politique, marquée par Octobre 1988 et la Constitution de 1989 instaurant le multipartisme.
Pourquoi Octobre 1988 est-il un tournant sous Chadli Bendjedid ?
Les émeutes d’octobre 1988 révèlent une crise sociale profonde et provoquent un choc politique. Elles accélèrent la réforme institutionnelle qui débouche sur la Constitution de 1989 et l’ouverture au pluralisme partisan.
Que s’est-il passé aux élections législatives de décembre 1991 ?
Le 26 décembre 1991, au premier tour des législatives pluralistes, le Front islamique du salut (FIS) obtient environ 48 % des voix et 188 sièges, se retrouvant en position de gagner la majorité au second tour prévu en janvier 1992.
Pourquoi Chadli Bendjedid démissionne-t-il le 11 janvier 1992 ?
Sous fortes pressions dans un contexte de crise institutionnelle après la victoire du FIS au premier tour, Chadli Bendjedid remet sa démission le 11 janvier 1992. Le processus électoral est ensuite interrompu, ouvrant une période de crise majeure.
Lire aussi :
- Houari Boumédiène — pour situer la rupture économique et politique entre les deux présidences.
- Mohamed Boudiaf — pour comprendre la séquence post-1992 et les tentatives de refondation.
- Abdelaziz Bouteflika — pour relier la décennie 1990 au cycle politique suivant.
- Liamine Zéroual — continuité institutionnelle et recomposition en milieu de crise.
- Émeutes du 5 octobre 1988 — le tournant social et politique sous Chadli.
- Algérie : autopsie d’une tragédie (1988–2000) — contexte long de crise et de violence politique.
- Constitution algérienne 2020 — mise en perspective institutionnelle sur le temps long.
- La ville d’Alger — centre politique de la séquence Octobre 1988 / janvier 1992.
- Hocine Aït Ahmed — pour contextualiser les forces politiques face à la crise de 1992.
- Messali Hadj — repère historique sur les origines du mouvement national et ses héritages politiques.
Sources externes
Principales références utilisées : Encyclopædia Universalis (biographie et événements de 1991–1992), Perspective Monde (Université de Sherbrooke) pour les repères chronologiques, et presse de référence pour le décès.
Voir aussi : nos portraits de Houari Boumédiène et Liamine Zéroual, ainsi que notre dossier sur les événements d’octobre 1988.






































































































































































































































































































































































































































































































































































































