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Lazhar Chriet

🇩🇿 Histoire d’Algérie • Chouhada

Lazhar Cheriet : Le Lion des Nemencha, de la Palestine aux Aurès

Biographie complète du chef de guerre des Nemencha (1914-1957), volontaire pour la Palestine en 1948, lieutenant de Bachir Chihani, celui qui blessa le colonel Bigeard à la bataille d’Argou.

📅 1914 – 25 juillet 1957
📍 Chéria • Tébessa • Nemencha
⚔️ Wilaya I – ALN

⭐ Fiche d’identité
Lazhar Cheriet
الأزهر شريط — Le Lion des Nemencha
Naissance
1914 • Douar Tazbent, Chéria
Décès
25 juillet 1957 • Téboursouk
Tribu
Takaka (قبيلة التكاكة)
Fait d’armes
Blessure de Bigeard (Argou)

Parmi les héros méconnus de la révolution algérienne, Lazhar Cheriet occupe une place singulière. Ce fils des Nemencha, issu de la tribu Takaka, incarna l’idéal du patriote arabe : volontaire pour la Palestine en 1948, combattant de l’armée de libération tunisienne en 1953, puis chef de guerre redoutable dans les Aurès dès 1954. C’est lui qui, d’une balle de fusil, blessa le légendaire colonel Bigeard à la bataille d’Argou. Sa fidélité aux principes de la Déclaration du 1er novembre lui coûtera la vie en 1957.

Jeunesse et origines (1914-1945)

Un fils des Nemencha

Lazhar Cheriet naît en 1914 au Douar Tazbent, dans la commune de Chéria, wilaya de Tébessa. Il appartient à la tribu Takaka (قبيلة التكاكة), l’une des grandes tribus des Nemencha, cette région montagneuse de l’est algérien qui jouera un rôle crucial dans la guerre de libération.

Aîné d’une fratrie de sept frères, Lazhar grandit au sein d’une famille modeste mais soudée. Il effectue sa scolarité dans son douar natal, acquérant une formation de base qui lui permettra de développer ses talents d’organisateur et de stratège.

🎖️ Le service militaire (1939-1945)

Durant la Seconde Guerre mondiale, Lazhar Cheriet accomplit le service militaire obligatoire imposé par l’administration coloniale française. Il sert successivement à Tébessa puis à Oran (Wahran) jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Cette expérience militaire lui donnera une connaissance précieuse des techniques de combat et de l’organisation des armées — un savoir qu’il retournera contre le colonisateur une décennie plus tard.

Le commerce transfrontalier

À son retour en 1945, Lazhar Cheriet se lance dans le commerce de tissus entre l’Algérie et la Tunisie toute proche. Cette activité marchande lui permet de tisser un réseau de contacts de part et d’autre de la frontière et de se familiariser avec les routes et les passages de cette région stratégique.

Mais ce commerce de façade cache une autre activité, bien plus risquée : le trafic d’armes. Lazhar Cheriet participe déjà à l’acheminement clandestin de matériel militaire, anticipant le combat armé qui s’annonce pour la libération de l’Algérie.

🇵🇸 L’appel de la Palestine (1948)

L’éveil de la conscience arabe

En 1948, la création de l’État d’Israël et la Nakba palestinienne provoquent une onde de choc dans tout le monde arabe. Des centaines de volontaires maghrébins — Algériens, Tunisiens, Marocains — répondent à l’appel pour défendre leurs frères palestiniens contre ce qu’ils perçoivent comme une nouvelle forme de colonialisme, soutenue par l’Occident.

Lazhar Cheriet est de ceux-là. À 34 ans, marié et père de famille — son épouse est alors enceinte — il prend la décision de quitter l’Algérie pour rejoindre le front palestinien. Cette décision témoigne de l’intensité de son engagement pour la cause arabe, bien au-delà des frontières de son pays natal.

🚫 Le blocus britannique

Lazhar Cheriet traverse la Tunisie en direction de l’Égypte, porte d’entrée vers la Palestine. Mais les autorités britanniques, qui contrôlent encore la région, bloquent l’entrée du territoire égyptien aux volontaires maghrébins. Des centaines d’Algériens sont ainsi empêchés de réaliser leur engagement. Lazhar Cheriet fait demi-tour et retourne en Algérie, mais son voyage n’aura pas été vain : sa conscience nationale s’est éveillée définitivement. Il sait désormais que le combat pour la liberté des peuples arabes est un seul et même combat.

« Sans être le seul dans son cas, son itinéraire réunit les plus belles qualités du patriote révolutionnaire engagé pour la cause de l’Algérie et de la Nation arabe tout entière. Il fut l’une des gloires des Nemencha, un pilier de l’âme des Aurès. »

Hommage au chahid Lazhar Cheriet

🇹🇳 La résistance tunisienne (1953)

En 1953, la Tunisie est en pleine effervescence. Le mouvement d’indépendance mené par le Néo-Destour de Habib Bourguiba s’appuie sur une Armée de libération tunisienne qui combat les forces coloniales françaises dans les montagnes et les campagnes du pays.

Lazhar Cheriet traverse la frontière et rejoint les rangs des fellagas tunisiens comme volontaire. Son expérience militaire acquise dans l’armée française et sa connaissance du terrain frontalier font de lui un élément précieux. Il participe notamment à la collecte des armes pour soutenir la révolution tunisienne.

🔗 Solidarité maghrébine

L’engagement de Lazhar Cheriet aux côtés des Tunisiens illustre la solidarité entre les mouvements de libération du Maghreb. Les frontières tracées par le colonisateur n’ont pas de sens pour ces combattants qui partagent la même langue, la même religion et le même ennemi. Cette expérience tunisienne permettra à Cheriet de nouer des contacts qui seront précieux pour l’acheminement des armes vers les Aurès algériens.

La Tunisie obtient son indépendance le 20 mars 1956, mais pour Lazhar Cheriet, le combat n’est pas terminé. Dès 1954, il a rejoint la révolution algérienne. Même après l’indépendance tunisienne, il continuera à soutenir les combattants du FLN à la frontière algéro-tunisienne.

Dans les rangs de l’ALN (1954-1956)

Le ralliement à la révolution

En 1954, Lazhar Cheriet revient en Algérie et rejoint immédiatement les rangs des moudjahidine dans la région du Djebel Labiod, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Tébessa. À 40 ans, il apporte au maquis une expérience rare : service militaire français, tentative de rejoindre la Palestine, combat aux côtés des fellagas tunisiens.

Lazhar Cheriet se révèle être un fin organisateur et un tacticien de talent. Il met en place dans la zone qu’il contrôle des unités combattantes de 7 à 12 hommes, structures légères et mobiles adaptées à la guérilla de montagne. Ces groupes entament leurs activités en prenant contact avec les notables et les riches pour collecter des fonds destinés à financer la révolution.

📋 Zone de commandement de Lazhar Cheriet

Nommé responsable de la zone s’étendant du Djebel Labiod aux frontières tunisiennes, Lazhar Cheriet contrôle un territoire stratégique :

  • 🗺️
    Zone frontalière avec la Tunisie — voie d’acheminement des armes
  • ⛰️
    Djebel Labiod — massif montagneux servant de base arrière
  • 👥
    Région des Nemencha — sa tribu d’origine, soutien populaire garanti
  • 💰
    Collecte de fonds auprès des notables et commerçants

La fidélité à Mostefa Ben Boulaïd

Lazhar Cheriet se place sous l’autorité de Mostefa Ben Boulaïd, le chef charismatique de la Zone 1 (Aurès). Cette fidélité ne se démentira jamais. Dans une lettre ouverte datée du 18 juillet 1956 — interceptée par l’armée française le 3 août — Cheriet se réclame encore de l’autorité de Ben Boulaïd, alors que celui-ci est mort depuis mars 1956.

Le 9 octobre 1955, Lazhar Cheriet participe à une réunion cruciale à Galaâ avec Bachir Chihani, Abbas Laghrour et Adjel Adjoul. C’est le moment où les tensions internes commencent à se cristalliser au sein de la direction des Aurès. Mais contrairement à Laghrour et Adjoul, Cheriet reste fidèle à Omar Ben Boulaïd (frère de Mostefa) après la disparition de Bachir Chihani.

🔥 Les grandes batailles

La bataille d’El Djorf (22-28 septembre 1955)

L’épisode militaire le plus marquant de la carrière de Lazhar Cheriet est sa participation à la bataille d’El Djorf, qui se déroula à partir du 22 septembre 1955 au mont El Djorf, à plus de 100 km au sud de Tébessa. Cette bataille fut l’un des affrontements les plus sanglants de la première année de la révolution.

💥 Rapport de forces à El Djorf
  • ALN : 400 moudjahidine dirigés par Bachir Chihani
  • Lieutenants : Lazhar Cheriet, Abbas Laghrour, Adjel Adjoul, El Ouardi Guettal, Farhi Saï
  • Armée française : Plus de 25 000 soldats (Opération « Timgad »)
  • Équipement français : Blindés, armes lourdes, avions de chasse, bombardiers
  • Durée : Plus d’une semaine de combats ininterrompus

Malgré la disproportion des forces, les moudjahidine résistèrent avec acharnement, utilisant les grottes et le terrain montagneux à leur avantage. Cette bataille « a permis à la France coloniale de comprendre qu’il s’agissait d’une révolution déclenchée par un peuple opprimé et non des troubles fomentés par des rebelles ».

Les autres batailles

Lazhar Cheriet dirigea de nombreux autres affrontements avec les troupes coloniales. Parmi les batailles célèbres auxquelles il participa :

  • Bataille d’Oued El Alleg — dans la région de Tébessa
  • Bataille de Damous el Melh — au Djebel Labiod
  • Bataille d’Argou (Ergou) — djebel Argou, juillet 1956

La blessure de Bigeard (juillet 1956)

La bataille du djebel Argou (ou Ergou) en juillet 1956 reste le fait d’armes le plus célèbre de Lazhar Cheriet. C’est lors de cet affrontement qu’il réussit, avec son fusil, à toucher le colonel Marcel Bigeard — l’un des officiers français les plus redoutés, vétéran d’Indochine et futur général.

« Le 9 juin [1956], le Colonel Bigeard a été blessé en donnant l’assaut à un marabout fortement tenu par des Chaouïas décidés. Bigeard soulignera la qualité du commandement et le courage de son adversaire en des termes qui valent presque un texte de citation. »

Erwan Bergot

Bataillon Bigeard, Éditions France-Loisirs

Que Bigeard lui-même, l’un des plus grands soldats français du XXe siècle, ait rendu hommage au commandement et au courage de son adversaire est un témoignage éloquent de la valeur militaire de Lazhar Cheriet. La balle qui l’atteignit près du cœur mit fin à son engagement dans le secteur.

⚰️ L’opposition à la Soummam et la mort

Le Congrès de la Soummam

Du 13 au 20 août 1956, le Front de Libération Nationale se réunit dans des conditions difficiles au village d’Ifri, dans la vallée de la Soummam. Ce congrès fondateur adopte une Plateforme qui réorganise la révolution et crée le CCE (Comité de Coordination et d’Exécution).

Mais les Aurès sont absentes de cette réunion — pour des raisons qui restent débattues par les historiens. Pour beaucoup de cadres et de dirigeants du mouvement révolutionnaire, la Plateforme de la Soummam représente une déviation par rapport à la Déclaration du 1er novembre 1954.

❓ Pourquoi Lazhar Cheriet s’opposait-il ?
  • La personnalité arabo-islamique de l’Algérie disparaît du texte soummamien
  • La Plateforme met sur le même plan Paris, Washington et Le Caire
  • Or, l’Égypte est le principal soutien arabe et international de la révolution
  • Cheriet reste fidèle à l’esprit de la Déclaration du 1er novembre 1954

La crise des Nemencha

L’opposition de Lazhar Cheriet aux décisions de la Soummam l’entraîne dans une spirale conflictuelle. Dans sa lettre du 18 juillet 1956, il déclare une guerre sans merci non seulement à Adjel Adjoul, mais aussi à Abbas Laghrour et Othmani Tidjani. La Wilaya I sombre dans les luttes fratricides.

Selon Tahar Zbiri, la crise des Nemencha « opposa, dans une lutte fratricide, les troupes de Lazhar Cheriet et Ouardi Guettal aux troupes de Laghrour et Adjoul. La bataille dura plus de deux jours. » Combien de moudjahidine perdirent la vie dans ces affrontements entre frères ? Les témoignages restent vagues sur ce point douloureux.

L’exécution (25 juillet 1957)

Lazhar Cheriet meurt dans des conditions tragiques le 25 juillet 1957, à Téboursouk, à l’ouest de Tunis. Selon plusieurs sources — dont l’historien Mohammed Harbi — il aurait été exécuté par le CCE mis en place par le Congrès de la Soummam.

⚠️ Les victimes du CCE

Lazhar Cheriet ne fut pas la seule victime. Avec lui furent exécutés ses compagnons :

Abbas Laghrour, Houha Belaïd, Tidjani Athmani, Guerfi Rebaï, Ben Ali Mohamed, Bouhadiji El Aâid, Chouchène Bahi, Hali Abdelkarim, Ettoumi, Hmimi Aït Zaouche, Abdelmadjid Zaârour, Mahmoud Mantouri et Soufi Abdelmajid.

Il aura fallu attendre un quart de siècle après l’indépendance et l’arrivée de Chadli Bendjedid au pouvoir pour que la dépouille de Lazhar Cheriet soit rapatriée et réinhumée au Carré des Martyrs du cimetière d’El-Alia à Alger, aux côtés des autres héros de la révolution algérienne.

🏛️ Héritage et mémoire

Lazhar Cheriet incarne une figure tragique et magnifique de la révolution algérienne : celle du combattant idéaliste, engagé pour la cause arabe bien au-delà des frontières de son pays, fidèle à ses principes jusqu’à la mort. Son parcours — de la Palestine à la Tunisie, des Nemencha à Téboursouk — témoigne d’une vie entièrement consacrée à la liberté des peuples.

📜 Ce que l’histoire retient de Lazhar Cheriet

🇵🇸
Volontaire pour la Palestine
1948
🇹🇳
Combattant en Tunisie
1953
⚔️
Blessure de Bigeard
Argou, 1956
🕊️
Réhabilité
El-Alia, années 1980

La région de Chéria et la wilaya de Tébessa n’oublient pas leur fils. Des commémorations ont lieu régulièrement pour honorer sa mémoire et celle de ses compagnons tombés pour l’indépendance de l’Algérie.

❓ Questions fréquentes sur Lazhar Cheriet

Qui était Lazhar Cheriet ?

Lazhar Cheriet (1914-1957) était un chef de guerre des Nemencha dans la Wilaya I (Aurès). Volontaire pour la Palestine en 1948, il rejoignit la révolution algérienne en 1954 et participa aux plus grandes batailles de la région.

Pourquoi Lazhar Cheriet est-il parti pour la Palestine en 1948 ?

Il répondit à l’appel de la Nation arabe pour défendre la Palestine contre l’occupation sioniste. Il fut bloqué par les Britanniques qui interdisaient l’entrée en Égypte aux volontaires maghrébins.

Quelle bataille a rendu Lazhar Cheriet célèbre ?

La bataille d’Argou (juillet 1956), durant laquelle il blessa le colonel Marcel Bigeard avec son fusil. Bigeard lui-même souligna la qualité du commandement et le courage de son adversaire.

Quel rôle a joué Lazhar Cheriet à la bataille d’El Djorf ?

Il était l’un des lieutenants de Bachir Chihani. 400 moudjahidine affrontèrent 25 000 soldats français pendant une semaine (22-28 septembre 1955).

Pourquoi Lazhar Cheriet s’opposait-il au Congrès de la Soummam ?

Il considérait que la Plateforme était une déviation : disparition de la personnalité arabo-islamique, traitement égal de Paris, Washington et Le Caire (alors que l’Égypte était le principal soutien de la révolution).

Comment est mort Lazhar Cheriet ?

Il fut exécuté le 25 juillet 1957 à Téboursouk (Tunisie) par le CCE du FLN, en même temps qu’Abbas Laghrour et douze autres compagnons.

Où est enterré Lazhar Cheriet ?

Sa dépouille a été rapatriée dans les années 1980 et réinhumée au Carré des Martyrs du cimetière d’El-Alia à Alger.

📰 À lire aussi sur l’histoire de l’Algérie

📚 Sources

  • Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité, Éditions J.A., 1980
  • Colloque ENS Lyon, « Les dirigeants de l’Aurès-Nemencha (1954-1957) », juin 2006
  • Erwan Bergot, Bataillon Bigeard, Éditions France-Loisirs
  • Salah Laghrour, Abbès Laghrour du militantisme au combat, Chihab, 2016
  • Tahar Zbiri, Mémoires du dernier chef historique des Aurès
  • APS, El Moudjahid — articles commémoratifs
  • Archives de Vincennes (SHAT), 1H 2877*
  • Site www.1novembre54.com
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Abbès Laghrour

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Bachir Chihani

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