#Personnalités algériennes

Kasdi Merbah

Kasdi Merbah (1938-1993), de son vrai nom Abdallah Khalef, est l’une des figures les plus énigmatiques de l’histoire algérienne contemporaine. Patron de la redoutable Sécurité militaire (SM) pendant 17 ans (1962-1979), fidèle de Boumediene, artisan de l’arrivée au pouvoir de Chadli Bendjedid, il devient chef du gouvernement après les émeutes d’Octobre 1988. Limogé puis passé dans l’opposition, il est assassiné le 21 août 1993 dans des circonstances jamais élucidées.

Fiche d’identité

Nom de guerreKasdi Merbah
Vrai nomAbdallah Khalef (عبد الله خالف)
Naissance16 avril 1938 à Fès (Maroc)
Décès21 août 1993 (55 ans) à Bordj El Bahri (Alger) — assassiné
OrigineAït Lahcène, Beni Yenni (Kabylie)
ProfessionMilitaire, homme d’État
PartiFLN, puis MAJD (fondateur)
GradeCommandant
FonctionsChef de la SM (1962-1979), chef du gouvernement (1988-1989)
Surnom« Boussouf Boy », « Si Khalef »

1. Origines et jeunesse

Kasdi Merbah, de son vrai nom Abdallah Khalef, naît le 16 avril 1938 à Fès (Maroc), où sa famille exploite une ferme. Ses origines familiales remontent au village d’Aït Lahcène, commune de Beni Yenni (Aït Yenni), dans les hauteurs de Tizi-Ouzou, en Kabylie.

Il a pour camarades de classe trois futurs ministres — Chérif Belkacem, Abdelhamid Temmar et Boualem Bessaïeh — ainsi qu’Ali Tounsi, futur directeur général de la Sûreté nationale.

2. L’école du MALG et les « Boussouf Boys »

Membre de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) et militant du FLN, Kasdi Merbah participe à la grève générale des étudiants le 19 mai 1956, puis s’engage dans l’Armée de libération nationale (ALN) en Wilaya V.

Il navigue alors dans le sillage de deux fortes personnalités :

Affecté au ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG) dirigé par Boussouf, il fait partie de la jeune garde surnommée les « Boussouf Boys » ou « MALGACHES ».

3. La promotion « Tapis rouge » à Moscou

À la fin des années 1950, après la création du GPRA (1958), le KGB soviétique accepte de former des collaborateurs de Boussouf. Kasdi Merbah appartient à la première promotion de cadres militaires formés à Moscou, connue sous le nom de code « Tapis rouge ».

Formation au KGB

Au contact du KGB, ces étudiants diplômés issus des classes moyennes apprennent l’espionnage, la lutte contre les dissidents, les écoutes téléphoniques, le sabotage économique, le contrôle des médias et du politique, ainsi que la manipulation des archives. Ils maîtrisent aussi les techniques de « provocations et complots préventifs pour détruire l’adversaire ».

Parmi ses camarades de promotion : Mohamed Mediene dit « Toufik » (futur patron du DRS), Hassan Bendjelti (futur responsable du renseignement extérieur) et Djillali Meraou dit « Si Salah ».

En février 1960, il devient chef du service des renseignements du MALG auprès de l’État-major général à Ghardimaou (frontière tunisienne).

4. La crise de l’été 1962

Kasdi Merbah participe comme expert militaire aux négociations secrètes entre le FLN et la France : d’abord aux Rousses (11-19 février 1961), puis à Évian (7-18 mars 1962).

Pendant le coup de force mené par l’État-major général (EMG) contre le GPRA à l’indépendance, Kasdi Merbah se range naturellement au côté de ceux qu’on surnommera le « groupe d’Oujda » — le clan de Boumediene.

Le transfert des archives secrètes

Kasdi Merbah préside et coordonne le retour des archives du MALG des frontières marocaines et tunisiennes vers Alger. Ces documents, contenant des informations sur les ennemis comme sur les « frères », serviront de base à la création de la Sécurité militaire. Ils constitueront une arme de pression redoutable sur la nomenklatura algérienne.

5. Patron de la Sécurité militaire (1962-1979)

En octobre 1962, la Sécurité militaire (SM) est officiellement créée. Le colonel Boumediene nomme Kasdi Merbah à sa tête. Il la dirigera pendant 17 ans, jusqu’en février 1979.

Sous sa direction, la SM devient le pilier du régime — la « Tcheka algérienne » selon les historiens. Par ses fameux Bureaux de sécurité et de prévoyance (BSP), elle pénètre l’administration, la police, le FLN, les médias, les entreprises d’État et les universités.

« Dans les années 1970, la Sécurité militaire avait les yeux et les oreilles partout. Rien ni personne ne bougeait en Algérie. Elle a imposé une terrible chape de plomb sur la société algérienne. Ses limiers surveillaient les moindres mouvements de l’opposition algérienne à l’intérieur et à l’étranger. »
— Le Matin d’Algérie

6. Le putsch du 19 juin 1965

Homme de l’ombre et fidèle collaborateur de Boumediene, Kasdi Merbah participe activement au coup d’État du 19 juin 1965 qui renverse Ahmed Ben Bella. Son nom sera associé aux « coups tordus » de cette période.

7. L’homme de l’ombre de Boumediene

Sous la présidence de Boumediene, Kasdi Merbah joue un rôle essentiel dans la protection du régime :

La tentative de putsch de Tahar Zbiri (1967)

Le 15 décembre 1967, le colonel Tahar Zbiri, chef d’État-major de l’ANP, tente un putsch contre Boumediene. Selon l’historien Mohammed Harbi, Zbiri aurait été victime d’une manipulation de la SM. L’opération échoue grâce aux renseignements de Merbah.

L’affaire Krim Belkacem (1970)

À la création du MDRA par Krim Belkacem, Merbah infiltre le mouvement en y plaçant des agents, dont le « commandant Azzedine » (Rabah Zerari). En avril 1969, l’ancien chef de la délégation du GPRA à Évian est condamné à mort par contumace. Il sera assassiné à Francfort en octobre 1970 dans des circonstances attribuées aux services algériens.

Les négociations pétrolières

Pendant les négociations avec la France sur la nationalisation des hydrocarbures (1971), Merbah et ses espions s’emploient à obtenir des renseignements sur les visées françaises.

8. Artisan de la succession de Boumediene

Au moment de l’agonie de Boumediene en décembre 1978, Kasdi Merbah est au sommet de sa puissance. Il est alors responsable de tous les services de sécurité : police, gendarmerie et Sécurité militaire.

En janvier 1979, il sort de l’ombre en apportant son soutien au colonel Chadli Bendjedid, qui l’emporte sur ses principaux concurrents (Mohamed Salah Yahiaoui, Abdelaziz Bouteflika). Son rôle est déterminant dans le processus de transition.

La « déboumédiénisation »

À partir de mars 1980, Chadli entreprend d’écarter les fidèles de Boumediene. Kasdi Merbah quitte le poste stratégique de secrétaire général du ministère de la Défense. Finis les postes clés — c’est le début de la « déboumédiénisation ».

9. Parcours ministériel (1980-1988)

Éloigné de la SM, Kasdi Merbah occupe successivement plusieurs postes ministériels sous Chadli :

  • 15 juillet 1980 : Vice-ministre de la Défense, chargé de la logistique et des industries militaires
  • 12 janvier 1982 : Ministre de l’Industrie lourde
  • 16 janvier 1984 : Membre suppléant du Bureau politique
  • 22 janvier 1984 : Ministre de l’Agriculture et de la Pêche — il élabore la libéralisation des « domaines agricoles socialistes » transformés en « exploitations agricoles collectives »
  • 1986 : Membre de la commission d’enrichissement de la Charte nationale, inspirateur du voyage de Chadli aux États-Unis
  • 15 février 1988 : Ministre de la Santé

10. Chef du gouvernement (novembre 1988 – septembre 1989)

Au lendemain des émeutes d’Octobre 1988 — réprimées dans le sang — le président Chadli charge Kasdi Merbah, le 5 novembre 1988, de former un nouveau gouvernement.

Conformément aux nouvelles dispositions constitutionnelles adoptées par référendum le 3 novembre, il prend le titre de « chef du gouvernement » — qui remplace celui de « Premier ministre » porté par son prédécesseur Abdelhamid Brahimi.

Premier gouvernement du pluralisme

Kasdi Merbah dirige le premier gouvernement de l’ère du multipartisme naissant. Technicien hors pair, « pur produit du FLN », il tente de gérer la transition vers l’ouverture politique.

Mais moins d’un an plus tard, le 9 septembre 1989, il est brutalement limogé — officiellement pour « insuffisance de résultats », en réalité pour « tiédeur » face aux réformes. Il est remplacé par Mouloud Hamrouche.

11. Le basculement dans l’opposition

Après plusieurs mois de réflexion, Kasdi Merbah prend ses distances avec le pouvoir :

  • 14 mai 1990 : Discours aux militants FLN de Tizi-Ouzou, où il évoque la crise du parti et montre pour la première fois son intérêt pour la langue berbère
  • 8 octobre 1990 : Démission du Comité central du FLN, un parti où il a milité pendant 34 ans
  • 5 novembre 1990 : Dépôt du dossier d’agrément de son propre parti, le Mouvement algérien pour la justice et le développement (MAJD)
  • 5 janvier 1991 : Agrément du MAJD, dont il devient secrétaire général

Contacts avec les islamistes

Fait remarquable : Kasdi Merbah ne s’attaque jamais au Front islamique du salut (FIS). Il conserve des contacts « aussi solides que discrets » avec les représentants de plusieurs courants de l’ex-parti islamiste. Il œuvre pour un rapprochement entre les islamistes et le pouvoir.

En 1993, il revient de Suisse où il aurait rencontré Hocine Aït Ahmed et des membres du FIS dissous, ainsi que des représentants de la guérilla islamiste. L’ancien chef des services secrets était-il en train de « négocier » une issue à la crise ?

12. L’assassinat (21 août 1993)

Le 21 août 1993, à 19 heures, Kasdi Merbah quitte sa résidence secondaire d’Alger-Plage pour un rendez-vous nocturne. Dans sa Honda, qu’il conduit lui-même, ont pris place son fils Hakim (25 ans) et son frère Abdelaziz (42 ans). Un second véhicule les suit, avec son chauffeur Hachemi Aït Mekidèche (30 ans) et son garde du corps Abdelaziz Nasri.

Sur cette route d’ordinaire très fréquentée en été — étrangement déserte ce soir-là — les deux voitures tombent dans un guet-apens mortel à Bordj El Bahri. Postés des deux côtés de la chaussée, des hommes armés déclenchent un feu nourri au passage du petit cortège.

Cinq morts

Kasdi Merbah, 55 ans, et les quatre personnes qui l’accompagnent meurent sur le coup. Un officier des forces spéciales de l’ANP, appelé pour boucler le secteur, estimera que « l’opération a été exécutée par des professionnels ».

L’annonce de l’assassinat provoque une onde de choc en Algérie et à l’étranger. Sa mort survient un an seulement après le meurtre du président Mohamed Boudiaf (29 juin 1992). Selon Jeune Afrique, ce deuxième crime politique en quelques mois « précipite l’Algérie dans la guerre civile ».

13. Un crime non élucidé

Les circonstances de l’assassinat de Kasdi Merbah demeurent entourées de mystères.

La piste officielle

Le lendemain de la tuerie, les services de sécurité annoncent que les armes utilisées sont de fabrication israélienne : les douilles portent les initiales IMI (Israel Military Industry). Un communiqué attribué aux GIA revendique l’attentat, désignant les frères Hattab (Abdelkader, Mouloud et Hassan) comme exécutants. Les deux premiers seront abattus par la police en 1994. Hassan Hattab, fondateur du GSPC en 1998, ne se rendra qu’en 2007.

Les doutes de la famille

La famille Khalef rejette cette version. Dans plusieurs communiqués, elle dénonce une enquête « bâclée, voire carrément viciée et détournée » : ni autopsies, ni auditions, ni étude balistique, ni recherches approfondies.

« Il était sur le point de finaliser un accord de paix définitif qui aurait mis fin au terrorisme… »
— Madame Merbah, lendemain de l’assassinat

La famille avance qu’il fut éliminé « par un clan du pouvoir, hostile à sa démarche de réconciliation » entre le FIS et le régime.

La mallette rouge disparue

Selon des témoignages de l’époque, Merbah portait sur lui une valise rouge, une sorte de porte-documents. Elle ne sera jamais retrouvée. Que contenait-elle ? Les bases d’un accord de paix ? Des dossiers compromettants ?

Un seul officiel du régime, Daho Ould Kablia, sera présent lors de son enterrement au cimetière d’El Alia.

Chronologie

Les dates clés

16 avril 1938Naissance à Fès (Maroc)
19 mai 1956Grève des étudiants — engagement dans l’ALN
1958-1960Formation au MALG — promotion « Tapis rouge » (KGB)
Février 1960Chef du renseignement du MALG à Ghardimaou
Fév. 1961Négociations des Rousses (expert militaire)
Mars 1962Négociations d’Évian
Octobre 1962Création de la SM — nommé directeur
19 juin 1965Participation au coup d’État contre Ben Bella
Déc. 1967Échec du putsch de Tahar Zbiri
Juin 1978Responsable de tous les services de sécurité
Janv. 1979Soutien à Chadli Bendjedid — succession de Boumediene
Fév. 1979Fin de la direction de la SM (17 ans)
1982-1988Ministre (Industrie lourde, Agriculture, Santé)
5 nov. 1988Chef du gouvernement (après Octobre 88)
9 sept. 1989Limogeage
8 oct. 1990Démission du FLN
5 janv. 1991Création du MAJD
21 août 1993Assassinat à Bordj El Bahri (55 ans)

14. Questions fréquentes

Qu’est-ce que la Sécurité militaire (SM) ?
La Sécurité militaire était le service de renseignement algérien créé en 1962, héritier du MALG de la guerre d’indépendance. Dirigée par Kasdi Merbah pendant 17 ans, elle surveillait toute la société algérienne — administration, partis, syndicats, médias, entreprises — et protégeait le régime de Boumediene. Elle est devenue plus tard le DRS (Département du renseignement et de la sécurité).
Qu’est-ce que la promotion « Tapis rouge » ?
La promotion « Tapis rouge » désigne les premiers cadres algériens du MALG formés par le KGB soviétique à la fin des années 1950. Ils y apprirent les techniques d’espionnage, de manipulation, de contrôle des médias et de neutralisation des opposants. Ces « Boussouf Boys » formèrent le noyau dirigeant de la future Sécurité militaire.
Quel rôle Kasdi Merbah a-t-il joué dans l’arrivée au pouvoir de Chadli ?
À la mort de Boumediene en décembre 1978, Kasdi Merbah contrôlait tous les services de sécurité (SM, police, gendarmerie). Il a soutenu la candidature du colonel Chadli Bendjedid contre ses concurrents (Yahiaoui, Bouteflika) et a joué un rôle déterminant dans le processus de succession, utilisant les archives et les réseaux de la SM.
Pourquoi Kasdi Merbah a-t-il été limogé en 1989 ?
Officiellement limogé pour « insuffisance de résultats », Kasdi Merbah a en réalité été écarté pour « tiédeur » face aux réformes politiques demandées après les émeutes d’Octobre 1988. Mouloud Hamrouche, plus favorable à l’ouverture, lui succéda.
Qui a assassiné Kasdi Merbah ?
La version officielle attribue l’assassinat aux GIA et aux frères Hattab. Mais la famille Merbah conteste cette thèse, évoquant une enquête bâclée et pointant la responsabilité d’un « clan du pouvoir » hostile à ses tentatives de réconciliation avec les islamistes. Plus de 30 ans après, le crime reste non élucidé.
Qu’est-ce que le MAJD ?
Le Mouvement algérien pour la justice et le développement (MAJD) est le parti politique fondé par Kasdi Merbah en novembre 1990, après sa démission du FLN. C’était la première fois que l’ancien patron de la SM s’engageait en politique en dehors des structures du parti unique.

Sources

  • Wikipédia : Kasdi Merbah, Sécurité militaire (Algérie), Département du renseignement et de la sécurité
  • Jeune Afrique : « 21 août 1993 – Assassinat de l’ancien Premier ministre algérien Kasdi Merbah » (2008)
  • Le Matin d’Algérie : « Kasdi Merbah, le Boussouf Boy assassiné »
  • El Watan : « La famille de Kasdi Merbah réclame une véritable enquête »
  • Algeria-Watch : « Assassinat de Kasdi Merbah : le secret reste vivant »
  • Louis Blin, Nouredine Abdi, Ramdane Redjala, Benjamin Stora : Algérie 200 hommes de pouvoir

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