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Houari Boumédiène

Houari Boumédiène : biographie, pouvoir et héritage d’un président-clé (1965-1978)

Houari Boumédiène (1932-1978), né Mohamed Boukherouba, est l’homme qui a installé l’Algérie dans une ère de construction étatique : prise de pouvoir le 19 juin 1965, nationalisation des hydrocarbures le 24 février 1971, Charte nationale et Constitution en 1976, diplomatie du tiers-monde et des non-alignés. Son bilan reste discuté, mais son empreinte sur l’économie, l’école, l’armée et la politique étrangère pèse encore sur l’Algérie contemporaine.

Pourquoi Boumédiène continue-t-il de diviser autant qu’il fascine ? Parce qu’il incarne une promesse et un prix. La promesse d’un État qui planifie, industrialise, alphabétise et parle au monde d’égal à égal. Le prix d’un pouvoir centralisé, d’une vie politique verrouillée et d’une “révolution par le haut”. Pour comprendre ce que les Algériens appellent encore, souvent, “l’époque Boumédiène”, il faut suivre le fil : la guerre de libération, l’armée des frontières, le redressement de 1965, puis l’obsession d’un développement rapide adossé au pétrole et à une diplomatie offensive.

Fiche d’identité : Houari Boumédiène

Nom completMohamed Boukherouba (محمد بوخروبة)
Nom publicHouari Boumédiène (هواري بومدين)
Date de naissance23 août 1932
Lieu de naissanceClauzel / région de Guelma (Nord-Est algérien)
Fonctions majeuresChef de l’État (1965-1976), Président de la République (1976-1978), Ministre de la Défense (1962-1978)
Événements associés19 juin 1965, nationalisation des hydrocarbures (24 février 1971), Charte & Constitution (1976), Sommet des non-alignés à Alger (1973)
Date de décès27 décembre 1978 (46 ans)
Lieu de décèsAlger (inhumé au cimetière d’El Alia)

1) Origines, formation et entrée dans le nationalisme

Né en 1932 dans l’Est algérien, Boukherouba grandit dans une société coloniale où l’accès à l’école, aux emplois qualifiés et à la représentation politique reste structurellement inégal. La région de Guelma porte la mémoire des violences de mai 1945, souvent évoquées comme un basculement générationnel : l’idée qu’“on ne négocie pas l’indépendance, on la conquiert”. Dans plusieurs récits, l’adolescent Boukherouba est marqué durablement par ce contexte, qui irrigue ensuite sa lecture du rapport de force colonial.

Son parcours passe par des études religieuses et arabophones, notamment en Tunisie. Cette formation est importante pour comprendre le futur dirigeant : Boumédiène n’est pas un technocrate “pur” comme certains cadres des années 1970, mais un militaire-politique, façonné par une culture de discipline, d’ascèse et de hiérarchie, qui placera l’État au centre de tout — économie, école, diplomatie.

Repère : pourquoi son nom change tout

“Boumédiène” n’est pas seulement un patronyme : c’est un nom politique. Le passage de Mohamed Boukherouba à Houari Boumédiène accompagne l’entrée dans un univers clandestin où l’identité devient stratégie — protection, mythologie, autorité.

2) Guerre de libération : montée en puissance du “colonel”

Durant la guerre d’indépendance (1954-1962), Boumédiène s’impose progressivement dans l’appareil militaire. Il devient une figure de l’ALN à l’Ouest, puis gravit les échelons jusqu’à jouer un rôle central dans la structuration de l’outil militaire. Cette trajectoire le place au cœur d’un fait majeur : l’armée ne naît pas seulement dans les maquis, elle se construit aussi par l’organisation, la logistique, les frontières, les flux d’armes, et l’encadrement.

Ces années installent une logique durable : quand l’État algérien se met en place, l’institution militaire n’est pas un acteur parmi d’autres. Elle est une colonne vertébrale. Le futur président — qui deviendra aussi ministre de la Défense sur une longue période — raisonne d’abord en termes de cohésion, sécurité, souveraineté, puis en termes de pluralisme.

Pour replacer Boumédiène dans la généalogie du pouvoir post-1962, il faut aussi relire le rôle d’autres figures de l’époque : Krim Belkacem, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat ou encore Abdelhafid Boussouf. Ce sont des rapports de force, d’alliances et de ruptures qui expliquent la suite.

3) 19 juin 1965 : le “redressement révolutionnaire”

Le 19 juin 1965, Boumédiène renverse le président Ahmed Ben Bella et installe un Conseil de la Révolution. Dans la rhétorique officielle, ce n’est pas un coup d’État mais un “redressement” : l’idée que la révolution serait dévoyée et qu’il faut la “remettre sur ses rails”. Les textes de l’époque insistent sur l’État, l’ordre, la moralisation, la fin des improvisations.

Ce moment est fondateur parce qu’il fixe un modèle : le pouvoir se légitime moins par une compétition électorale que par une promesse de résultats (développement, unité, souveraineté). Boumédiène gouverne ensuite par ordonnances, conseils, arbitrages, et une centralisation forte. La “stabilité” devient une valeur politique en soi, surtout dans un pays qui sort d’une guerre longue et d’un chaos administratif réel.

⭐ Ce que change 1965, concrètement

  • Concentration de la décision au sommet (Conseil de la Révolution).
  • Priorité au développement planifié et à l’industrialisation.
  • Rôle accru de l’appareil sécuritaire et militaire dans l’État.
  • Vie politique encadrée autour du FLN (parti unique de fait).

4) Économie : industrie lourde, Révolution agraire, hydrocarbures

Le cœur du “boumédiénisme” est là : accélérer la sortie de la dépendance en construisant une économie productive. La doctrine privilégie l’industrie lourde (sidérurgie, mécanique, énergie) et la planification. À l’époque, l’Algérie veut éviter de rester une économie d’exportation de matières premières, prisonnière d’un marché mondial défavorable.

La nationalisation des hydrocarbures (24 février 1971), tournant souverain

Le 24 février 1971, l’État annonce la nationalisation et un contrôle majoritaire sur les intérêts pétroliers et gaziers. Pour Boumédiène, c’est un acte de souveraineté : reprendre la main sur la ressource, financer le développement, et peser dans les rapports Nord-Sud. Cette décision, fréquemment citée comme l’un des jalons majeurs de l’histoire économique algérienne, contribue à installer Sonatrach comme acteur stratégique.

La Révolution agraire : justice sociale et tensions de mise en œuvre

La Révolution agraire vise à redistribuer des terres, structurer des exploitations, moderniser l’agriculture et corriger des inégalités rurales. Sur le papier, l’objectif est double : justice sociale et sécurité alimentaire. Sur le terrain, la mise en œuvre se heurte aux résistances locales, aux lourdeurs bureaucratiques et à la difficulté d’industrialiser l’agriculture sans casser les équilibres sociaux.

Le pari de l’industrialisation : réussites visibles, dépendances persistantes

Les années Boumédiène produisent des infrastructures, des usines, une montée en compétences administratives — et une forte extension des services publics. Mais le modèle reste vulnérable : il dépend des recettes d’hydrocarbures et d’importations (machines, intrants, pièces). Le projet est ambitieux, parfois plus rapide que la capacité réelle de gestion et de maintenance.

5) 1976 : Charte nationale, Constitution et présidence

En 1976, l’Algérie se dote d’une Charte nationale puis d’une Constitution qui formalise l’architecture institutionnelle. Boumédiène devient président de la République, élu dans un système sans concurrence réelle. L’objectif affiché : stabiliser l’État, définir une doctrine (socialisme spécifique, rôle dirigeant du FLN) et consolider l’unité.

Ce cadrage institutionnel n’ouvre pas le pluralisme : il le canalise. Il faut y voir une cohérence : Boumédiène associe la fragmentation politique à un risque existentiel pour un pays jeune, traversé par des fractures régionales, sociales et mémorielles. Ses partisans parlent d’“État bâtisseur”. Ses critiques évoquent un verrouillage qui retarde l’apprentissage démocratique.

6) Politique étrangère : non-alignés, ONU et “Nouvel ordre économique”

Sous Boumédiène, la politique étrangère devient un marqueur identitaire : l’Algérie se présente comme une voix du tiers-monde, soutien des mouvements de libération et acteur de la cause palestinienne. Le Sommet des non-alignés organisé à Alger en 1973 consacre cette posture : l’Algérie se place au centre d’un réseau diplomatique qui veut rééquilibrer l’ordre international.

À l’ONU, Boumédiène défend l’idée d’un Nouvel ordre économique international : des règles plus favorables aux pays producteurs de matières premières, un accès plus juste aux technologies, et une coopération Nord-Sud moins asymétrique. Cette rhétorique est cohérente avec la nationalisation de 1971 : la souveraineté économique n’est pas un slogan, c’est une politique.

7) Style de pouvoir : État fort, parti unique et lignes rouges

Boumédiène gouverne comme un arbitre suprême. L’État planifie, contrôle, tranche. Le FLN encadre. L’administration grossit. L’université et l’école se déploient. Dans le même mouvement, l’espace politique autonome reste étroit. Les syndicats et organisations de masse fonctionnent souvent comme courroies de transmission. La critique existe, mais elle est contenue.

Cette contradiction est la clé de lecture la plus honnête : Boumédiène a produit de l’État, mais un État qui se protège de la concurrence. Il a bâti une souveraineté économique, mais adossée à un secteur pétrolier qui deviendra, plus tard, une dépendance. Il a donné une stature internationale, mais au prix d’une centralisation interne.

À lire aussi sur Zoom Algérie

Pour suivre la chronologie des présidences et des bascules politiques : Chadli Bendjedid, Liamine Zeroual, et notre dossier sur Abdelaziz Bouteflika. Côté figures de la Révolution, voir Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane.

8) Maladie, mort et succession (1978-1979)

En 1978, Boumédiène apparaît de moins en moins en public. La version officielle évoque une maladie rare du sang (macroglobulinémie de Waldenström). Il décède le 27 décembre 1978 à Alger. L’absence de transparence médicale totale a alimenté rumeurs et spéculations, mais l’élément solide demeure : sa disparition ouvre une séquence de transition délicate.

L’intérim est assuré par Rabah Bitat, avant l’arrivée à la présidence de Chadli Bendjedid. Cette succession marque la fin d’une époque : le “président bâtisseur” laisse un État puissant, mais un modèle économique et politique qui devra affronter les chocs des années 1980.

9) Héritage : ce qui demeure, ce qui se discute

L’héritage de Boumédiène tient en trois mots : État, souveraineté, développement. Ses partisans rappellent l’industrialisation, l’école, la dignité internationale, la nationalisation de 1971. Ses critiques soulignent l’autoritarisme, la bureaucratie, la dépendance aux hydrocarbures et l’étouffement de la vie politique.

En réalité, Boumédiène est un miroir : on y projette ce que l’on attend de l’État algérien. Un État protecteur, planificateur, stratège — ou un État à limiter, à pluraliser, à ouvrir. Comprendre son bilan n’impose pas de trancher “pour” ou “contre”, mais de voir comment ses choix structurent encore l’Algérie d’aujourd’hui.

À retenir

  • 1965 : arrivée au pouvoir et Conseil de la Révolution.
  • 1971 : nationalisation des hydrocarbures, acte de souveraineté économique.
  • 1973 : Alger, capitale des non-alignés.
  • 1976 : Charte nationale et Constitution, formalisation du système.
  • 1978 : décès, transition vers l’ère Chadli.

10) Chronologie

DateÉvénement
23 août 1932Naissance de Mohamed Boukherouba (Houari Boumédiène) dans l’Est algérien
1954-1962Guerre de libération : responsabilités militaires croissantes au sein de l’ALN
1962Indépendance : devient un acteur central de l’appareil de défense de l’État naissant
19 juin 1965Renversement d’Ahmed Ben Bella, installation du Conseil de la Révolution
24 février 1971Nationalisation des hydrocarbures : contrôle majoritaire de l’État sur le secteur
5-9 septembre 1973Sommet des non-alignés à Alger
1976Charte nationale et Constitution : Boumédiène devient président de la République
27 décembre 1978Décès à Alger ; intérim assuré par Rabah Bitat

11) Questions fréquentes

Qui était Houari Boumédiène ?

Houari Boumédiène (1932-1978), né Mohamed Boukherouba, fut chef de l’État algérien à partir du 19 juin 1965, puis président de la République (1976-1978). Il a marqué l’Algérie par la planification, l’industrialisation, la nationalisation des hydrocarbures (1971) et une diplomatie active au sein des non-alignés.

Pourquoi le 19 juin 1965 est-il un tournant en Algérie ?

Le 19 juin 1965, Boumédiène renverse Ahmed Ben Bella et installe le Conseil de la Révolution. Ce “redressement révolutionnaire” inaugure une période de centralisation du pouvoir, orientée vers le développement planifié et un État fort.

Que signifie la nationalisation des hydrocarbures de 1971 ?

Le 24 février 1971, l’Algérie annonce des mesures donnant à l’État un contrôle majoritaire sur les intérêts pétroliers et gaziers. L’objectif : financer l’industrialisation, affirmer la souveraineté économique et peser davantage dans les rapports Nord-Sud.

Quel rôle Boumédiène a-t-il joué dans le mouvement des non-alignés ?

Boumédiène fait de l’Algérie une place forte du tiers-monde : accueil du Sommet des non-alignés à Alger (1973), plaidoyer à l’ONU pour un Nouvel ordre économique international, et soutien aux causes de libération nationale.

De quoi est mort Houari Boumédiène ?

La version officielle évoque une macroglobulinémie de Waldenström (maladie rare du sang). Boumédiène meurt le 27 décembre 1978 à Alger. Le manque de détails publics a nourri des spéculations, mais l’élément factuel demeure sa longue maladie en 1978.

Lire aussi :

Sources externes

  • Perspective Monde (Université de Sherbrooke) : biographie et repères — https://perspective.usherbrooke.ca/
  • Sommet des non-alignés à Alger (Université de Sherbrooke) — https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/
  • Journal officiel algérien (Constitution 1976, PDF) — https://www.joradp.dz/
  • Le Monde diplomatique : Proclamation du Conseil de la Révolution (1965) — https://www.monde-diplomatique.fr/
  • Persée : travaux académiques sur la Révolution agraire — https://www.persee.fr/
  • ONU (UN Audiovisual Library) : documents sur la session 1974 / NIEO — https://legal.un.org/avl/

Voir aussi : Chadli Bendjedid, Rabah Bitat et notre rubrique Personnalités algériennes. Abonnez-vous pour recevoir les nouveaux portraits historiques.

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