Hadj M’hamed El Anka
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 12 juillet 2017

Le Cardinal du Chaâbi
Hadj M’hamed El Anka
Mohamed Idir Ait Ouarab • 1907-1978 • Le Phénix d’Alger
Fondateur et architecte du Chaâbi, il a fait de la musique andalouse le patrimoine du peuple. Maître des rythmes et de la poésie Melhoun, il reste la figure tutélaire de l’art citadin algérien.
📍 La Casbah, Alger
🎓 Professeur au Conservatoire
Hadj M’hamed El Anka est plus qu’un musicien : il est l’institution qui a défini l’âme sonore de la ville d’Alger. Créateur génial de la musique chaâbi, il a réussi le tour de force d’extraire la musique andalouse de son carcan élitiste pour l’offrir aux humbles. À travers ses textes issus du Melhoun et ses rythmes saccadés, il a chanté la foi, la patrie et les maux de la société algérienne, s’imposant comme le mentor de générations d’artistes, de Guerouabi à Dahmane El Harrachi.
«El Anka ne chantait pas pour l’argent, il chantait pour que l’Algérie n’oublie jamais qui elle est. Il a donné au peuple une voix digne et savante.
— Témoignage d’un ancien de la Casbah
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La Casbah : Berceau d’un génie (1907-1920)
Mohamed Idir Ait Ouarab voit le jour le 20 mai 1907 au n°4 de la rue de Tombouctou, dans la mythique Casbah d’Alger. Issu d’une famille originaire de Kabylie (tribu des Ait Ouarab), il grandit dans un quartier où la musique andalouse et les chants religieux s’entremêlent. Son père, souffrant, ne peut subvenir longtemps aux besoins de la famille, obligeant le jeune Mohamed à quitter l’école prématurément.
Sa véritable école sera la rue. Il se passionne pour le « Tar » (tambourin) et suit les orchestres qui animent les fêtes populaires. Contrairement aux enfants de la haute société algéroise qui étudient la musique classique de manière formelle, Mohamed Idir apprend par l’observation et une oreille absolue qui surprend déjà les anciens.
À l’âge de 10 ans, il commence déjà à jouer dans des fêtes de quartier. Son talent précoce lui permet de ramener quelques pièces à sa mère, mais c’est sa rencontre avec les maîtres de l’époque qui va transformer son don en une destinée nationale.
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L’ombre du Maître : Mustapha Nador
La vie d’El Anka bascule lorsqu’il intègre l’orchestre de Cheikh Mustapha Nador. Le maître remarque immédiatement la précision rythmique du jeune homme. Nador ne se contente pas de lui apprendre la musique, il lui transmet le répertoire immense du Melhoun (poésie populaire maghrébine) et lui enseigne l’art de la scène.
À la mort de Nador en 1926, c’est tout naturellement que le jeune Mohamed, alors âgé de 19 ans, prend la relève de l’orchestre. C’est à cette période qu’il adopte définitivement le pseudonyme **El Anka** (le Phénix). Il commence à diriger des musiciens bien plus âgés que lui, imposant un respect par sa maîtrise absolue des structures complexes de la musique andalouse.
La naissance du Phénix
Comme l’oiseau mythique qui renaît de ses cendres, El Anka a su transformer l’héritage de ses maîtres pour créer quelque chose de radicalement nouveau. Il a été le premier à oser chanter la poésie populaire avec la structure noble de l’Andalou.
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1930-1940 : L’invention d’un genre nouveau
Jusqu’aux années 30, la musique andalouse était le domaine réservé d’une élite citadine, complexe et parfois inaccessible. El Anka va opérer une rupture historique : il va simplifier les modes musicaux, accélérer les tempi et surtout, choisir des textes qui parlent de la vie, de la pauvreté, de l’exil et de la spiritualité quotidienne.
C’est l’acte de naissance du Chaâbi (musique populaire). Le terme sera plus tard théorisé par l’écrivain Mouloud Mammeri, mais c’est El Anka qui lui donne sa chair. Il enregistre ses premiers 78 tours en 1928 chez Columbia à Paris, devenant immédiatement une vedette dans tout le Maghreb.
Le Verbe du Melhoun
El Anka a ressuscité des textes de poètes du 16e et 17e siècle (Ben Msayeb, Ben Guitoun) pour les adapter aux oreilles contemporaines. Il a fait de la chanson un support de sagesse et de morale.
L’Orchestre Moderne
Il a structuré l’orchestre chaâbi : mandole, piano, violon, banjo, flûte (djouak) et percussions. Une rigueur quasi symphonique appliquée à la musique populaire.
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La révolution instrumentale et le Mandole
L’une des plus grandes contributions d’El Anka est d’ordre technique. Trouvant les instruments classiques trop limités pour sa vision musicale, il commande au luthier italien Bellido la création d’un instrument hybride : le Mandole Algérien. Cet instrument, plus grand qu’une mandoline, avec une caisse plus profonde et des cordes doubles, devient l’âme même du chaâbi.
Le Mandole permet des envolées lyriques tout en assurant une base rythmique solide. El Anka en était un virtuose absolu, capable d’improvisations (Istikhbar) qui pouvaient durer des dizaines de minutes, laissant l’auditoire dans un état de transe mystique.
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Le professeur et le gardien du temple
Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, El Anka ne se repose pas sur ses lauriers. Il prend la tête de la classe de Chaâbi au Conservatoire municipal d’Alger. C’est là qu’il va former les futurs grands noms : El Hachemi Guerouabi, Amar Ezzahi, Boudjemaâ El Ankis, et bien d’autres.
Ses cours étaient légendaires pour leur discipline. Il n’acceptait aucune approximation. Il a ainsi fixé les règles du genre pour l’éternité, s’assurant que le chaâbi ne devienne pas une musique vulgaire de cabaret mais reste une discipline noble, exigeante et spirituelle.
L’anecdote du Cardinal
El Anka était surnommé « Le Cardinal » par la presse coloniale puis nationale, car il portait sa musique avec la solennité et l’autorité d’un haut dignitaire. Sa prestance, souvent en costume impeccable, imposait le silence dès qu’il accordait son mandole.
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Fin de règne et héritage éternel
Le 23 novembre 1978, le Phénix s’envole pour toujours. Hadj M’hamed El Anka décède à l’âge de 71 ans. Ses funérailles sont les plus importantes jamais vues pour un artiste en Algérie. Plus d’un million de personnes descendent dans les rues d’Alger pour accompagner sa dépouille jusqu’au cimetière d’El Kettar.
Il laisse derrière lui un héritage colossal de plus de 130 chansons enregistrées et des centaines de captations live. Son style a irrigué toute la culture algérienne. Sans lui, le raï moderne n’aurait sans doute pas eu la même profondeur textuelle, et des artistes comme Matoub Lounès n’auraient pas trouvé la même liberté de ton.
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Questions fréquentes (FAQ)
Est-il kabyle ou arabe ?
El Anka est né de parents kabyles (Tribe des Ait Ouarab), mais il a grandi et vécu à Alger. Il incarnait parfaitement cette symbiose algérienne : une identité berbère chantant la poésie arabe citadine. Il maîtrisait les deux langues à la perfection.
Quel est le rôle du mandole dans sa musique ?
Il est le créateur du mandole algérien. Il en a fait l’instrument de base du chaâbi pour obtenir une tessiture plus large que le luth ou le violon, permettant de porter sa voix puissante et ses improvisations rythmiques.
A-t-il chanté pour l’indépendance ?
Bien que discret politiquement pour protéger sa famille, il a été le premier à chanter l’indépendance avec son titre culte « El Hamdou lillah ma bka l’stiam fi bladna » (Louange à Dieu, le colonialisme a quitté notre pays) dès 1962.
Pourquoi le chaâbi est-il si lié à la Casbah ?
Le chaâbi est né dans les cafés de la Casbah au début du 20e siècle. C’était la musique des travailleurs, des marins et des petits artisans. El Anka en a fait un art majeur en le sortant de l’obscurité des ruelles pour l’amener sur les ondes de la radio.
« Ma musique est faite pour ceux qui savent écouter avec le cœur. »
— Hadj M’hamed El Anka, Le Phénix Éternel
ⴰⵍ ⵄⴰⵏⴽⴰ — Hadj M’hamed El Anka (1907-1978)






































































































































































































































































































































































































































































































































































































