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Les grands noms du théâtre algérien : de Kateb Yacine à Leila Touchi

Théâtre algérien

Le théâtre algérien n’est pas seulement un art de scène : c’est un territoire de langues, de luttes, de voix et de transmission. De Kateb Yacine à la nouvelle génération portée par Leila Touchi, cette histoire est faite d’audace, de ruptures et d’un rapport très particulier au public. Voici un panorama des femmes et des hommes qui, depuis les années 1940, ont forgé la scène algérienne et continuent d’influencer ses formes contemporaines.

Aux origines : un théâtre populaire et plurilingue

Le théâtre algérien n’est pas né en salle, mais dans la rue, dans les cafés, dans les quartiers. Avant les institutions modernes, l’art vivant s’exprimait sous forme de saynètes, de contes, d’improvisations et de chants narratifs. Le melhoun, les meddahs, les conteurs kabyles ou chaouis, les troupes itinérantes de l’Est ou d’Oran ont nourri une culture dramatique puissante.

Mahieddine Bachtarzi : le pionnier moderne

Acteur, metteur en scène et chanteur, Mahieddine Bachtarzi (1900–1986) est l’un des fondateurs du théâtre moderne en Algérie. Il crée des pièces dans un registre populaire, en arabe dialectal, et forme plusieurs générations d’interprètes. Son influence est telle que le Théâtre National Algérien (TNA) porte aujourd’hui son nom.

Mohamed Touri et les premières troupes structurées

Dans les années 1940–50, Mohamed Touri introduit des formes plus écrites et des thématiques sociales. Ses troupes abordent le quotidien des quartiers, les injustices et les tensions coloniales, donnant au théâtre une dimension politique que d’autres approfondiront après l’indépendance.

Kateb Yacine : le père du théâtre politique

Impossible de raconter le théâtre algérien sans Kateb Yacine (1929–1989). Poète, romancier, dramaturge, il transforme la scène en un espace de lutte culturelle. Après son roman Nedjma, il se consacre au théâtre dans les années 1970 avec une ambition claire : redonner la parole au peuple.

Un choix radical : jouer en arabe dialectal et en tamazight

Kateb refuse un théâtre élitiste. Ses pièces sont jouées dans les usines, les villages, les places publiques. Son objectif : créer un espace commun où la culture populaire, longtemps dévalorisée, devient matière politique et poétique.

Des œuvres qui ont marqué la scène

Mohamed, prends ta valise, La Guerre de 2000 ans, Le Cercle des représailles composent un théâtre de la satire, de la résistance et de la lucidité historique. Beaucoup de ses pièces sont montées par la troupe Théâtre de la Mer, qui incarne une esthétique libre et militante.

Les années 1970–1990 : institutions, expérimentations et voix multiples

L’après-indépendance voit l’émergence d’un théâtre institutionnel, avec la création du TNA (Alger), des théâtres régionaux d’Oran, Constantine, Annaba ou Béjaïa. Les troupes publiques travaillent sur la formation, l’écriture collective et la consolidation d’un répertoire national.

Ziani Chérif Ayad : une écriture du réel

Auteur, metteur en scène, Ziani Chérif Ayad développe un théâtre social très ancré dans les réalités quotidiennes : rapports familiaux, bureaucratie, contradictions urbaines. Ses pièces sont jouées sur tout le territoire.

Abdelkader Alloula : le maître de l’allégorie

Originaire d’Oran, Alloula (1939–1994) renouvelle profondément l’art dramatique. Il revisite les formes du kheyal, du conte et du qissa en y injectant une écriture politique subtile. Parmi ses œuvres majeures : El Ajouad, El Ghoula, Hammam Rabah. Son théâtre, souvent tiré d’histoires populaires, demeure un pilier de la scène de l’Ouest.

Ould Abderrahmane Kaki : la poésie du quotidien

Kaki (1934–1995), autre géant oranais, crée une écriture théâtrale nourrie d’oralité. Il fait monter sur scène les héros d’El Bahia et des rues populaires. 1337, Le Café de Zinou ou La Maison de la mort certaine restent des classiques.

Rachid Alkaki, Mustapha Kateb, Azzedine Medjoubi…

Les années 1970–90 sont riches en metteurs en scène qui tentent de concilier institution et expérimentation. Beaucoup forment des acteurs qui nourriront ensuite les scènes régionales.

Les femmes du théâtre : de la scène au texte

Longtemps sous-représentées, les femmes occupent aujourd’hui une place centrale dans le théâtre algérien moderne.

Fadila Dziria et les pionnières

Fadila Dziria, figure du chant et de la scène, ouvre la voie à d’autres comédiennes à une époque où le théâtre reste socialement difficile pour les femmes.

Leila Benmansour, Nacéra Chérchour et la génération des années 1990

Ces artistes portent des pièces qui interrogent l’identité, la violence des années 1990, la place de la femme dans la cité. Elles sont essentielles pour comprendre la modernisation du jeu et de la mise en scène.

Leila Touchi : une nouvelle énergie

Comédienne, metteuse en scène, pédagogue, Leila Touchi incarne la vitalité contemporaine. Elle navigue entre spectacle vivant, ateliers, créations collaboratives et engagement citoyen. Ses pièces, souvent jouées dans des festivals et dans les théâtres régionaux, sont reconnues pour leur précision, leur humanité et leur sens du rythme.

Théâtre amazigh : une scène qui affirme sa place

Le théâtre amazigh occupe désormais un rôle majeur. Les troupes kabyles, chaouies ou mozabites développent leurs propres esthétiques depuis les années 1980.

Moulay Mohamed et les troupes kabyles

Dès les premières années post-indépendance, des troupes amazighes structurent un théâtre en langue tamazight porté sur la transmission et la mémoire.

Les scènes des Aurès et du M’zab

Constantine, Batna et Ghardaïa voient émerger un théâtre bilingue (arabe dialectal / tamazight) qui questionne l’histoire locale, les traditions et les transformations sociales.

Le renouveau depuis les années 2000 : festivals, nouvelles écritures, théâtre documentaire

Depuis vingt ans, la scène algérienne se transforme profondément. Plusieurs tendances se dégagent :

Un théâtre plus mobile, plus visuel

La jeune génération privilégie les petites formes, le jeu physique, la scénographie minimaliste. Beaucoup choisissent des formats adaptables aux tournées régionales.

L’irruption du théâtre documentaire

Influencé par les scènes tunisienne et européenne, le théâtre documentaire se développe : enquêtes, témoignages, archives, paroles récoltées. Ce théâtre cherche la vérité du terrain plutôt que la fiction pure.

Nouvelles signatures

De jeunes metteurs en scène et comédiens renouvellent le langage : – Abdelrahman Houatchi, – Yacine Teguia côté écriture scénique, – troupes indépendantes d’Alger, Oran, Béjaïa, – collectifs féminins créant leurs propres espaces de travail.

Le rôle central des théâtres régionaux

Le TNA reste le navire amiral, mais les théâtres régionaux — Oran, Constantine, Batna, Annaba, Béjaïa — jouent un rôle crucial dans la formation, l’emploi des comédiens et la création. Ils accueillent :

  • des ateliers d’écriture,
  • des résidences de création,
  • des festivals locaux,
  • des échanges internationaux ponctuels.

Ces lieux, souvent sous-financés, sont pourtant la colonne vertébrale de la vie théâtrale en Algérie.

Pourquoi ces figures comptent encore aujourd’hui

De Kateb Yacine à Leila Touchi, ces artistes partagent une même conviction : le théâtre est un espace où l’on se parle sans filtre, où l’on se dispute, où l’on rit, où l’on se reconnaît. Leur héritage n’est pas figé. Il continue de nourrir :

  • les nouvelles écritures,
  • le théâtre étudiant,
  • les troupes indépendantes,
  • les scènes amazighes,
  • les festivals régionaux.

Pour le grand public, (re)découvrir ces voix, c’est retrouver une mémoire culturelle souvent absente des manuels. Pour les jeunes artistes, c’est une base pour inventer autre chose.

FAQ – Théâtre algérien (2026)

Par où commencer pour découvrir le théâtre algérien ?
Les œuvres de Kateb Yacine, Alloula ou Kaki restent les portes d’entrée les plus accessibles. Les théâtres régionaux proposent aussi des programmations régulières.

Existe-t-il une scène contemporaine dynamique ?
Oui. De jeunes metteurs en scène et comédiens renouvellent les formes, souvent avec des créations légères, documentaires ou issues d’ateliers.

Peut-on voir ces pièces en ligne ?
Peu pour l’instant. Les captations circulent surtout dans les festivals et les institutions. Quelques extraits existent via les pages des théâtres régionaux.

Quelles sont les langues utilisées ?
Arabe dialectal, tamazight, français, parfois arabe littéraire. Le multilinguisme est une caractéristique de la scène algérienne.

Les femmes sont-elles présentes ?
De plus en plus : comédiennes, metteuses en scène, dramaturges, collectifs féminins. Leila Touchi en est l’une des principales figures actuelles.