El Hadj Ahmed Bey
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

On a tendance à raconter la conquête de l’Algérie comme une suite de prises de villes : Alger en 1830, Constantine en 1837, puis l’extension progressive du contrôle français. Mais l’histoire réelle ressemble davantage à une lutte d’usure, faite de replis, d’alliances tribales, de diplomatie, d’économie de guerre et de symboles. Dans cette séquence, Ahmed Bey occupe une place particulière : il est à la fois héritier d’un ordre ottoman en train de s’effondrer et acteur d’une résistance algérienne qui cherche encore sa forme.
Sa trajectoire est aussi une leçon de géographie politique. Constantine n’est pas une ville “comme les autres” : perchée sur son plateau rocheux entaillé par les gorges du Rhumel, c’est une forteresse naturelle qui commande les routes de l’Est. Sa défense, en 1836, devient un événement militaire majeur, observé jusque dans la métropole.
Enfin, Ahmed Bey rappelle un point crucial : avant l’insurrection de 1871 menée par Cheikh El Mokrani et amplifiée par Cheikh El Haddad, l’Algérie connaît déjà, dès les années 1830-1840, des formes de résistance structurées. L’une des plus durables, dans l’Est, porte sa signature.
Fiche d’identité
| Nom | El Hadj Ahmed Bey (Ahmed ben Mohamed Chérif) |
| Naissance | Vers 1786, Constantine |
| Fonction | Bey de Constantine (1826-1837) |
| Adversaire principal | Armée française (expéditions 1836 et 1837) |
| Décès | 30 août 1851, Alger |
| Statut historique | Dernier bey de Constantine à incarner une résistance d’État avant la prise de la ville en 1837 |
Sommaire
1. Constantine : une forteresse et une capitale de l’Est
2. Origines et ascension d’un dignitaire ottoman
3. Gouverner le beylik de l’Est : fiscalité, troupes, alliances
4. 1830 : la chute d’Alger et le refus de la soumission
5. Le siège de 1836 : la défaite française
6. Octobre 1837 : la prise de Constantine
7. Après 1837 : guérilla, diplomatie et survie politique
8. Capitulation et fin de vie à Alger
9. Héritage : mémoire, débats et traces dans l’Algérie d’aujourd’hui
1. Constantine : une forteresse et une capitale de l’Est
Avant même Ahmed Bey, Constantine est pensée comme un verrou. La ville se dresse sur un plateau rocheux cerné par les gorges du Rhumel : cette configuration en fait une citadelle naturelle qui complique toute opération de siège.
Pour l’armée française, s’emparer de Constantine n’est pas seulement gagner une bataille : c’est casser l’autonomie de l’Est et sécuriser les routes vers l’intérieur. Pour Ahmed Bey, tenir Constantine, c’est conserver une capitale (administration, arsenaux, fiscalité, prestige) et un symbole d’indépendance après 1830.
Repère : pourquoi Constantine obsède Paris
Une conquête “côtière” ne suffit pas à stabiliser une colonie : tant que l’intérieur conserve une autorité politique, le contrôle est fragile. Constantine, capitale du beylik de l’Est, représente l’une des dernières structures étatiques capables de mobiliser troupes et alliances contre l’occupant.
2. Origines et ascension d’un dignitaire ottoman
Les sources biographiques présentent Ahmed Bey comme né à Constantine vers 1786 (certaines variantes mentionnent des dates proches), dans une société où les élites administratives et militaires sont liées à l’ordre ottoman local.
Son titre de “El Hadj” renvoie au pèlerinage (ou à un statut honorifique) et participe de la construction d’une autorité à la fois politique et morale. Dans un système où la légitimité se joue entre la nomination, la capacité de coercition et l’acceptation locale, la réputation compte autant que le décret.
3. Gouverner le beylik de l’Est : fiscalité, troupes, alliances
Être bey à Constantine, ce n’est pas seulement résider dans une ville fortifiée : c’est gouverner un ensemble territorial fait de plaines, de montagnes et de tribus, avec des logiques parfois concurrentes. Gouverner, c’est :
- Lever l’impôt (ou en négocier la perception), ce qui suppose de ménager les équilibres locaux.
- Entretenir des forces (cavalerie, milices, gardes), avec des arsenaux et des circuits d’approvisionnement.
- Assurer des alliances avec des groupes tribaux, souvent sur la base d’un mélange d’intérêts, de protection et de prestige.
Cette architecture “d’État” donne à Ahmed Bey une capacité de résistance qui dépasse l’insurrection ponctuelle : il dispose d’une administration, d’un commandement, d’une fiscalité, et d’une capitale défendable. C’est précisément ce que la France veut neutraliser.
4. 1830 : la chute d’Alger et le refus de la soumission
Après 1830, la Régence d’Alger s’effondre politiquement. Dans ce vide, Ahmed Bey tente de préserver l’autonomie de l’Est : il refuse de considérer la prise d’Alger comme la fin du pouvoir algérien. Plusieurs récits évoquent même qu’il cherche à se présenter comme une forme d’autorité de remplacement, au moins symboliquement.
Ce refus est stratégique : accepter trop tôt, c’est légitimer l’occupation. Résister, c’est maintenir l’idée qu’une autre souveraineté existe encore, même si elle se rétracte géographiquement.
5. Le siège de 1836 : la défaite française
En 1836, une première expédition française tente de prendre Constantine. L’opération, conduite par le maréchal Clauzel, se solde par un échec : sous-estimation de la défense, logistique fragile, météo difficile, retraite chaotique.
À retenir : 1836, une victoire politique autant que militaire
L’échec français a un effet d’onde : il prouve qu’une grande ville intérieure peut résister. Pour Ahmed Bey, c’est un capital de légitimité : tenir, c’est convaincre de nouveaux alliés que la France n’est pas invincible.
Ce siège devient un épisode marquant, souvent cité comme l’un des revers majeurs de la conquête dans ses premières années. Il prépare aussi la revanche : la France revient en 1837, plus déterminée, mieux dotée et avec un objectif politique clair.
6. Octobre 1837 : la prise de Constantine
La seconde expédition, en octobre 1837, aboutit à la prise de la ville. L’événement est décrit comme une victoire française décisive, obtenue au prix de pertes importantes, et marquée par la mort de responsables militaires français durant l’opération.
Ahmed Bey parvient à s’échapper. Ce détail est essentiel : la chute de Constantine n’éteint pas immédiatement la résistance. Elle change sa nature : d’une défense d’État “centralisée” à une lutte plus mobile, plus dépendante des montagnes, des tribus et des réseaux de ravitaillement.
Zoom : de la ville-forteresse à l’arrière-pays
Après 1837, la “capitale” tombe mais le territoire ne se rend pas mécaniquement. La guerre se déplace : cols, montagnes, voies de passage, zones rurales. Le contrôle colonial devient une question de postes, de routes, de ressources, et de loyautés.
7. Après 1837 : guérilla, diplomatie et survie politique
Les sources biographiques indiquent qu’Ahmed Bey poursuit la résistance depuis l’intérieur, notamment en s’appuyant sur des tribus loyales, et qu’il maintient une forme de conflit de basse intensité pendant des années. Une date revient souvent pour la fin effective de sa capacité d’action : 1848, présentée comme celle de sa capitulation.
Ce long “après” est souvent sous-estimé parce qu’il est moins spectaculaire qu’un siège. Pourtant, il éclaire la logique de la conquête : la France gagne des villes, mais doit ensuite tenir, administrer, pacifier, et affronter des résistances diffuses.
Dans cette période, la figure d’Ahmed Bey est à la fois :
- un chef politique en exil, cherchant à conserver une reconnaissance locale ;
- un chef de guerre contraint par le manque de ressources ;
- un symbole que l’armée coloniale veut isoler pour casser les ralliements.
8. Capitulation et fin de vie à Alger
Ahmed Bey meurt à Alger le 30 août 1851, selon la biographie la plus couramment citée.
Sa fin de vie, dans une Algérie déjà profondément transformée, a une dimension tragique : un homme né dans un ordre politique ottoman local, devenu “dernier bey” d’une capitale intérieure, termine ses jours dans une ville désormais contrôlée par l’occupant, au moment où la colonisation change d’échelle.
9. Héritage : mémoire, débats et traces dans l’Algérie d’aujourd’hui
Ahmed Bey reste une figure clé pour comprendre trois choses :
- La résistance avant 1871 : une résistance d’État, territorialisée, structurée par une administration.
- Le rôle des villes de l’intérieur : Constantine n’est pas un simple décor, c’est un acteur stratégique.
- La continuité des mémoires : les grandes insurrections du XIXᵉ siècle (comme celle de 1871 avec El Mokrani et El Haddad) s’inscrivent dans un continuum de résistances, dont Ahmed Bey est un jalon majeur.
À Constantine, son nom s’inscrit dans la mémoire urbaine, parfois dans des toponymes, parfois dans une narration patrimoniale : celle d’une ville qui, en 1836, impose à la France l’un de ses premiers grands revers.
10. Chronologie des dates clés
Les dates repères
Naissance à Constantine
Début de son gouvernement comme bey de Constantine
Prise d’Alger par la France, refus de la soumission dans l’Est
Siège de Constantine : échec français
Prise de Constantine par la France
Fin de la résistance organisée / capitulation (date souvent retenue)
Décès à Alger
11. Questions fréquentes
Qui était El Hadj Ahmed Bey ?
Bey de Constantine (1826-1837), il incarne une résistance d’État dans l’Est face à la conquête française après 1830.
Pourquoi le siège de 1836 est-il si commenté ?
Parce qu’il se conclut par un échec français retentissant, dû à la défense constantinoise et à une expédition mal calibrée.
Quand Constantine tombe-t-elle ?
En octobre 1837, lors d’une seconde expédition française qui aboutit à la prise de la ville.
Que devient Ahmed Bey après 1837 ?
Il s’échappe, poursuit une résistance depuis l’intérieur, puis capitule (date souvent avancée : 1848).
Pourquoi son héritage compte encore ?
Il rappelle que la conquête n’a pas été une “prise” rapide mais une guerre longue, et que l’Est a constitué un théâtre central de la résistance.
Sources (sélection)
- Wikipédia (FR) : « Ahmed Bey » (dates, fonction, chronologie générale)
- Wikipédia (FR) : « Siège de Constantine (1836) » (échec de l’expédition, contexte opérationnel)
- Wikipédia (FR) : « Siège de Constantine (1837) » (prise de la ville, commandements, pertes)
- Encyclopaedia Britannica : « Constantine, Algeria » (géographie et configuration de forteresse naturelle)
- Site officiel de la Légion étrangère : « La prise de Constantine (1837) » (récit institutionnel, contexte)
Lire aussi :
- Constantine : histoire et repères de la ville — décor et enjeu central
- Alger : capitale et bascule de 1830 — fin de vie et contexte
- Annaba : porte de l’Est — cohérence régionale
- Skikda : repères de l’Est algérien — continuité géographique
- Cheikh El Mokrani — autre grande résistance du XIXe siècle
- Cheikh El Haddad — bascule vers l’insurrection de masse (1871)
- Émir Abdelkader — résistance majeure à l’Ouest et au Centre
- France-Algérie : histoire, mémoires, ruptures — cadre long
- Pourquoi la guerre d’Algérie a éclaté ? — articulation XIXe/XXe







































































































































































































































































































































































































































































































































































































