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Cheikh El Haddad

Cheikh El Haddad (1790-1873), connu aussi sous le nom de Cheikh Ameziane El Haddad, est le maître spirituel de la confrérie soufie Rahmaniyya qui, par son autorité morale, a contribué à faire basculer une révolte locale en insurrection nationale. Son appel du 8 avril 1871, lancé en Kabylie, est l’un des moments décisifs de l’insurrection de 1871 menée avec Cheikh El Mokrani. Très âgé au moment des faits, El Haddad ne commande pas une armée au sens classique : il mobilise des réseaux de zaouïas, des milliers de disciples et une légitimité religieuse capable de fédérer tribus et villages contre l’ordre colonial.

Dans l’Algérie du XIXe siècle, les rapports de force ne se lisent pas seulement dans les garnisons et les bureaux de commandement. Ils se jouent aussi dans les zaouïas (écoles-relais du soufisme), dans les liens d’allégeance spirituelle, dans les circuits de solidarité et d’enseignement qui structurent des régions entières. Cheikh El Haddad est l’un de ces hommes dont l’influence ne se mesure pas au nombre de fusils, mais à la capacité de transformer une colère diffuse en mouvement collectif.

Son rôle dans l’insurrection de 1871 reste parfois réduit à une formule : « il proclame le djihad ». C’est vrai — et c’est plus complexe. Car cet acte s’inscrit dans une longue histoire : celle de la Rahmaniyya, confrérie implantée en Kabylie et au-delà, celle d’une société rurale éprouvée par les spoliations, les famines et les humiliations administratives, et celle d’une France affaiblie par la guerre de 1870, tentée d’accélérer la colonisation de peuplement.

Voici, avec méthode et sources, ce que l’on sait du parcours d’El Haddad, de son autorité sur la Rahmaniyya, de l’appel du 8 avril 1871 et de ses conséquences : répression, séquestres, déportations — et un héritage spirituel qui continue d’éclairer la mémoire des résistances algériennes.

Fiche d’identité

NomCheikh El Haddad
Nom completCheikh Ameziane El Haddad (variantes : Aheddad / Ahaddad)
Naissance1790 (date souvent donnée par les sources), Kabylie
Lieu associéSeddouk (région de Béjaïa / Kabylie)
ConfrérieRahmaniyya (soufisme)
Rôle historiqueAutorité spirituelle ayant contribué à généraliser l’insurrection de 1871
Décès29 avril 1873 (en détention coloniale, selon plusieurs références)

Repères rapides

L’insurrection de 1871 est souvent présentée comme la plus grande révolte de l’Algérie coloniale avant 1954. Une partie de la littérature indique une mobilisation de centaines de tribus, et la répression s’accompagne de séquestres fonciers et de déportations (notamment vers la Nouvelle-Calédonie). Les études académiques et synthèses historiques confirment l’importance stratégique du rôle joué par la Rahmaniyya dans la généralisation du mouvement.

2. La Rahmaniyya : un réseau religieux et social

Pour comprendre Cheikh El Haddad, il faut d’abord comprendre la Rahmaniyya. Dans l’Algérie du XIXe siècle, une confrérie n’est pas seulement un courant spirituel : c’est une infrastructure sociale. La Rahmaniyya s’appuie sur des zaouïas, des maîtres, des disciples, des circuits d’enseignement et d’entraide. Elle organise la transmission religieuse, mais aussi l’arbitrage de conflits, l’accueil des voyageurs, l’assistance aux plus vulnérables.

Son implantation en Kabylie est particulièrement dense. Plusieurs travaux (académiques et de synthèse) soulignent que l’ordre possède une capacité de mobilisation rapide : lorsque l’autorité du cheikh se prononce, c’est un réseau complet qui s’active — sans dépendre des chaînes administratives coloniales.

3. La zaouïa de Seddouk : école, refuge, influence

La zaouïa associée à Cheikh El Haddad, située dans la région de Seddouk, n’est pas un simple lieu de prière. Les recherches patrimoniales autour de manuscrits et d’archives de provenance ont permis de relier un ensemble de documents à la figure du cheikh, ce qui confirme un point essentiel : El Haddad est aussi un homme de savoir, d’écriture et d’enseignement.

Cela éclaire le mécanisme de sa puissance : quand un maître religieux structure une école, forme des relais (muqaddims), supervise des cercles d’étude et entretient une discipline spirituelle, il fabrique une capacité d’organisation. En 1871, cette capacité devient une force politique — non parce que le cheikh « se politise » brusquement, mais parce que la société qu’il encadre est arrivée à un seuil de rupture.

4. Cheikh El Haddad : trajectoire et autorité

Les sources ne racontent pas toutes sa biographie avec le même niveau de détail — un point normal pour une figure rurale dont l’essentiel de l’influence passe par des réseaux religieux. Ce que l’on peut établir, en revanche, est solide : Cheikh El Haddad est reconnu comme chef de la Rahmaniyya en Kabylie à partir du début des années 1860, et son autorité est suffisamment forte pour inquiéter l’administration coloniale, qui le surveille.

Ce qui frappe dans le cas El Haddad, c’est l’écart entre son âge au moment des événements (plus de 80 ans, selon plusieurs récits) et l’onde de choc provoquée par sa parole. Cela dit quelque chose sur la société kabyle de l’époque : quand un ordre confrérique est profondément enraciné, la légitimité ne se décrète pas, elle se reconnaît — et se transmet.

5. 1870-1871 : pourquoi la Kabylie s’embrase

L’insurrection de 1871 n’est pas un « accident ». Les historiens rappellent un faisceau de facteurs : la France sort affaiblie de la guerre de 1870, l’administration coloniale bascule davantage vers un régime civil et la colonisation de peuplement s’intensifie. La Kabylie, déjà traversée par des tensions foncières et des humiliations administratives, vit cela comme une accélération de la dépossession.

Ce contexte explique la dynamique : au départ, il y a une contestation portée par des notables et des cadres politiques (dont El Mokrani). Mais pour passer de la contestation à un soulèvement massif, il faut une clé de mobilisation. La Rahmaniyya va jouer ce rôle, et El Haddad va en devenir la figure la plus emblématique.

6. L’alliance avec El Mokrani : complémentarité des légitimités

L’insurrection de 1871 est souvent associée à Cheikh El Mokrani, le chef de guerre et l’homme d’autorité politique. Les travaux de l’Encyclopédie berbère rappellent explicitement que la famille Mokrani et la confrérie Rahmaniyya dirigée par Cheikh Aheddad se trouvent à l’origine du mouvement insurrectionnel.

En clair : Mokrani et Haddad ne jouent pas le même rôle. L’un incarne la rupture politique et militaire, l’autre donne au soulèvement son carburant : la mobilisation sociale et morale. Cette complémentarité explique pourquoi l’insurrection dépasse rapidement les équilibres locaux.

7. 8 avril 1871 : l’appel de Seddouk et la bascule

La date du 8 avril 1871 revient comme un pivot. Plusieurs récits situent l’appel du cheikh lors d’un jour de marché à Seddouk (souvent associé au souk de M’cisna dans certaines publications). L’intérêt d’une telle scène, au-delà du symbole, est concret : le marché est un nœud d’information et de circulation, un moment où la parole se propage rapidement.

Certaines sources résument l’événement ainsi : l’appel du cheikh à la « guerre sainte » agit comme un déclencheur de masse, donnant au mouvement une portée bien plus large qu’une révolte de notables.

— Synthèses historiques et travaux académiques

Des travaux universitaires sur l’histoire politique de la Kabylie rappellent que c’est au moment de cette déclaration que la révolte est généralisée : la Rahmaniyya sert alors de trame de mobilisation.

8. Si Aziz : de la zaouïa au commandement

Un point crucial, parfois mal compris : Cheikh El Haddad, très âgé, ne conduit pas lui-même des colonnes armées sur le terrain. Ce rôle revient en grande partie à son entourage, notamment à son fils Si Aziz, souvent présenté comme un organisateur et commandant des forces issues de la Rahmaniyya. Les sources soulignent que l’insurrection prend ainsi une forme hybride : une légitimité religieuse, incarnée par le père, et une direction opérationnelle portée par des acteurs plus jeunes.

Cette articulation explique pourquoi l’appel d’El Haddad n’est pas seulement un « discours », mais un mécanisme d’action : des relais existent, des hommes se déplacent, des alliances se tissent, des villages basculent. C’est aussi ce qui rend la répression coloniale si systématique : frapper le cheikh, c’est tenter de casser le réseau.

9. Extension, combats, points de rupture

L’insurrection s’étend rapidement au-delà de la Kabylie strictement entendue. Les études historiques rappellent une propagation sur plusieurs zones, avec une mobilisation massive et des sièges de postes ou centres coloniaux. Les chiffres varient selon les sources, mais l’ampleur du phénomène fait consensus : c’est une crise majeure de l’Algérie coloniale du XIXe siècle.

Pourquoi la Rahmaniyya a-t-elle « compté » militairement ?

Parce qu’un réseau confrérique peut, en période de crise, agir comme une chaîne logistique : circulation de messages, hébergements, collecte, mobilisation d’hommes, arbitrages locaux, légitimation morale. Les travaux académiques sur la Kabylie et l’insurrection de 1871 insistent sur cette capacité de structuration.

Mais la force du soulèvement rencontre des limites : l’armée coloniale se réorganise, concentre des colonnes, sécurise les points stratégiques, et profite d’avantages matériels (artillerie, logistique, commandement). À mesure que les semaines passent, la supériorité militaire française, combinée aux fractures locales et à l’épuisement, inverse le rapport de force.

10. Arrestation, procès, prison : une fin sous contrainte

Après l’échec progressif du mouvement, Cheikh El Haddad est arrêté (la date du 13 juillet 1871 revient fréquemment dans les récits) et judiciarisé. Les sources évoquent ensuite un procès et une condamnation, puis un décès en détention en 1873. Sur ces points, les formulations varient, mais un élément est constant : la fin d’El Haddad se déroule sous la contrainte coloniale, dans un cadre punitif.

Ce moment est important historiquement : il signale la volonté coloniale de frapper le symbole autant que l’insurrection. Neutraliser un maître confrérique, c’est aussi tenter d’assécher un ressort futur de mobilisation.

11. La répression coloniale : séquestres, amendes, déportations

La répression de 1871 est décrite par les historiens comme l’une des plus lourdes du XIXe siècle en Algérie : sanctions collectives, contributions de guerre, séquestration de biens, confiscations foncières et déportations — notamment vers la Nouvelle-Calédonie, qui donnera l’expression des « Algériens (ou Kabyles) du Pacifique ».

À retenir : ce que vise la répression

Au-delà des combats, la répression vise un objectif politique : reconfigurer la propriété (par les séquestres) et décourager la solidarité (par les sanctions collectives). C’est aussi ce qui explique la mémoire durable de 1871 : la violence ne s’arrête pas au champ de bataille, elle entre dans les terres, les familles, les villages.

Dans ce cadre, la figure d’El Haddad fonctionne comme un repère moral : un maître spirituel âgé, associé à un soulèvement populaire, termine sa vie en détention. Cette trajectoire cristallise, dans la mémoire collective, l’idée d’une injustice coloniale à la fois politique, sociale et symbolique.

12. Héritage : Rahmaniyya, mémoire et débats

L’héritage de Cheikh El Haddad se lit à deux niveaux. Le premier est spirituel : la Rahmaniyya continue d’occuper une place dans l’histoire religieuse de la Kabylie, et les travaux patrimoniaux autour de manuscrits associés au cheikh témoignent de cette continuité culturelle.

Le second est historique : l’insurrection de 1871 devient une référence majeure dans la généalogie des résistances algériennes. Dans la chronologie des figures de résistance du XIXe siècle, on la place souvent entre l’héritage de l’Émir Abdelkader et les mémoires kabyles associées à Lalla Fatma N’Soumer. (Sur l’ancrage confrérique et la dimension spirituelle des résistances, des travaux contemporains existent, notamment autour de la Rahmaniyya.).

Reste un débat classique d’historiographie : l’insurrection de 1871 relève-t-elle d’une lecture « religieuse » (djihad) ou « socio-politique » (terre, spoliations, régime civil) ? Les études sérieuses tendent à refuser l’opposition : le religieux fonctionne ici comme un langage de mobilisation dans une société brutalement transformée par la colonisation.

13. Chronologie des dates clés

Les dates à retenir

1790
Naissance (date couramment citée) en Kabylie, associée à Seddouk
Années 1860
Cheikh El Haddad reconnu comme chef de la Rahmaniyya en Kabylie (période mentionnée par les travaux patrimoniaux)
16 mars 1871 
Déclenchement de la révolte par Cheikh El Mokrani
8 avril 1871
Appel d’El Haddad (Seddouk / souk) : bascule vers une mobilisation de masse
13 juillet 1871
Arrestation (date fréquemment citée dans les récits biographiques)
29 avril 1873
Décès en détention (mention récurrente dans les synthèses biographiques)

14. Questions fréquentes

Qui était Cheikh El Haddad ?
Cheikh El Haddad (Ameziane El Haddad) était le chef spirituel de la confrérie soufie Rahmaniyya en Kabylie. Son autorité morale a contribué à généraliser l’insurrection de 1871 contre l’ordre colonial.
Pourquoi l’appel du 8 avril 1871 est-il décisif ?
Parce qu’il active un réseau confrérique dense (zaouïas, disciples, relais locaux) et transforme une révolte politique en soulèvement populaire. Des travaux académiques indiquent que la déclaration du jihad par le chef de la Rahmaniyya a joué un rôle de généralisation.
Quel est le lien entre Cheikh El Haddad et Cheikh El Mokrani ?
El Mokrani incarne la direction politico-militaire initiale, tandis qu’El Haddad apporte une légitimité spirituelle et un réseau de mobilisation. L’Encyclopédie berbère associe la Rahmaniyya dirigée par Cheikh Aheddad aux origines de l’insurrection de 1871.
Qui est Si Aziz dans l’insurrection de 1871 ?
Si Aziz, fils d’El Haddad, est souvent présenté comme un acteur opérationnel du soulèvement. Son rôle illustre la combinaison entre autorité religieuse (le père) et organisation de terrain (des responsables plus jeunes).
Quelles furent les conséquences de la défaite de 1871 ?
Les travaux historiques décrivent une répression lourde : sanctions collectives, contributions de guerre, séquestres fonciers et déportations (notamment vers la Nouvelle-Calédonie). Cette répression a durablement marqué la mémoire des régions insurgées.
Pourquoi parle-t-on encore de Cheikh El Haddad aujourd’hui ?
Parce qu’il incarne la capacité des réseaux spirituels à structurer une résistance collective face à la colonisation. Les recherches patrimoniales autour de manuscrits liés au cheikh montrent aussi la profondeur culturelle de cet héritage.

Sources (sélection)

  • BULAC — « Cheikh El Haddad et l’insurrection de la Kabylie » (travail patrimonial, manuscrits, contexte) : https://www.bulac.fr/cheikh-el-haddad-et-linsurrection-de-la-kabylie-des-vestiges-de-papier-1871-2021
  • Persée (Revue historique des Armées) — Ahcène Bey, « L’insurrection de 1871 » : https://www.persee.fr/doc/rharm_0035-3299_1992_num_186_1_4100
  • OpenEdition / Encyclopédie berbère — « Mokrani (El-) / At Meqq°ran (famille) » (mention de la Rahmaniyya/cheikh Aheddad) : https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/623
  • Cambridge Core — H. J. R. Roberts (1983), passage sur la Rahmaniyya et la généralisation après la déclaration du jihad : https://www.cambridge.org/core/journals/government-and-opposition/article/economics-of-berberism-the-material-basis-of-the-kabyle-question-in-contemporary-algeria/F28BA1EE89106F7230E315D4585074F0
  • Archive.org — Louis Rinn, « Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie » (1891, source ancienne à contextualiser) : https://archive.org/details/histoiredelinsur00rinn
  • El Watan — rappel du 8 avril 1871 (à recouper avec sources académiques) : https://elwatan.dz/mouvement-insurrectionnel-du-8-avril-1871-la-revolution-de-la-terre-par-le-duo-cheikh-el-haddad-et-cheikh-el-mokrani/

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