Abbès Laghrour
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

Abbès Laghrour : Le Lion des Aurès et Seigneur des Nemencha
Biographie complète du colonel de la Wilaya I (1926-1957), le « Giap algérien » qui dirigea les attaques du 1er novembre 1954 à Khenchela et fit trembler l’armée française de Bigeard à Château-Jobert.
📍 Khenchela • Aurès • Nemencha
⚔️ Colonel Wilaya I – ALN
« Cette zone est mienne et c’est moi qui décide quand attaquer et quand frapper ». Cette phrase résume l’homme : Abbès Laghrour, le « Lion des Aurès », le « Seigneur des Nemencha », celui que Henri Alleg surnomma le « Giap algérien ». Sans aucune formation militaire, ce fils de paysan devint l’un des plus redoutables stratèges de la guerre d’Algérie, infligeant plus de pertes à l’armée française que tout autre chef de la révolution.
Jeunesse et engagement (1926-1954)
Les origines
Abbès Laghrour naît le 23 juin 1926 au Douar N’Sigha (Thamayoureth), près de Khenchela, dans l’est de l’Algérie. Son père, Mohand Ouamar, est propriétaire agriculteur-éleveur autour de l’Oued Laghrour. Famille nombreuse et modeste : Abbès grandit avec ses frères Mesbah, Bouaziz, Chaabane, Amar et Salah, et ses sœurs Zohra, Zerfa, Ouzina, Aïcha et Mazouzia.
Le jeune Abbès fréquente l’école coranique puis l’école française où il obtient son certificat d’études primaires et un certificat d’artisan forgeron. Il se marie à sa cousine et aura deux enfants. Sa cousine Djemaâ Djoghlal deviendra une féministe et militante culturelle aurésienne reconnue.
Abbès Laghrour décroche un emploi à la commune mixte de Khenchela : d’abord comme huissier, puis comme cuisinier chez le gouverneur de la ville. Mais les autorités coloniales découvrent rapidement ses activités politiques au sein du PPA. Il est licencié. Cette injustice, loin de le décourager, renforce ses convictions nationalistes.
L’adhésion au PPA-MTLD
En 1944, à 18 ans, Abbès Laghrour adhère au Parti du Peuple Algérien (PPA). Il milite aux côtés de Brahim Hannachi, responsable régional pour les Aurès. Il gravit rapidement les échelons et devient responsable du bureau régional de Khenchela du PPA-MTLD, après Brahim Hachani et Mourad Abdallah.
Pour dissimuler ses activités politiques, il ouvre une boutique de fruits et légumes au marché public de Khenchela. L’échoppe devient rapidement un lieu de rencontre clandestin pour les militants du parti, où se tiennent des réunions secrètes. Parmi les visiteurs réguliers : Bachir Chihani, responsable du MTLD à Batna.
Le 8 mai 1945 et la marche de 1951
Abbès Laghrour participe activement aux manifestations du 8 mai 1945 à Khenchela, où le drapeau algérien est hissé pour la première fois par Athmani Tjani (Tidjani) — qui deviendra l’un de ses principaux adjoints dans le maquis.
En 1951, il organise une marche imposante mobilisant tous les jeunes de la ville pour dénoncer le chômage, la misère et la précarité. Il est arrêté par les autorités françaises et emprisonné pendant trois jours où il subit des tortures sauvages. Ces sévices lui occasionnent une maladie pulmonaire grave. Le MTLD prend en charge ses soins médicaux à Batna.
« Abbès Laghrour a demandé à son père de lui donner sa part d’héritage afin qu’il puisse participer au financement de la révolution. C’est un acte rarissime. »
Forum El Moudjahid, 2023
🔥 Le 1er novembre 1954 à Khenchela
La préparation du déclenchement
Abbès Laghrour participe à la réunion de Constantine en avril 1954 puis à celle d’Alger le 18 août 1954, en compagnie de Bachir Chihani et Adjel Adjoul. Si, en séance plénière, ils affichent leur « neutralité » dans le conflit messalistes-centralistes, dans les coulisses, ils défendent déjà le passage à l’action armée.
Laghrour rejoint le Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA) créé en mars 1954. En compagnie de Mostefa Ben Boulaïd, Belkacem Grine et Adjel Adjoul, il prépare le déclenchement de la révolution dans les Aurès.
La dernière réunion préparatoire a lieu entre le 20 et le 22 octobre 1954 à Legrine, entre Batna et Khenchela. Laghrour ordonne aux militants de :
- Stocker vivres, médicaments, vêtements et munitions
- Se former au maniement des armes
- Structurer cinq groupes pour attaquer cinq points stratégiques
- Mobiliser une quarantaine de combattants dans le plus grand secret
La nuit du 1er novembre
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, Abbès Laghrour dirige personnellement les opérations à Khenchela. Ses groupes, majoritairement composés de citadins instruits, attaquent simultanément plusieurs cibles.
L’attaque du commissariat de police est un succès : des armes sont récupérées et les policiers ligotés. Le groupe responsable de cette action est dirigé par Benabbès Ghazeli. Les opérations de Khenchela, Batna et Sidi Ali comptent parmi les plus réussies du déclenchement de la révolution, tant sur le plan militaire que médiatique.
« Abbès Laghrour a été l’auteur d’un remarquable coup d’éclat la nuit du premier novembre 1954 et a fait preuve d’un remarquable sens d’organisation. Il s’est distingué par des exploits militaires sans précédent dans l’histoire de l’ALN en Wilaya I. »
Abderrazak Bouhara
Les Viviers de la Libération
Les représailles coloniales
La vengeance de l’autorité coloniale après le 1er novembre est terrible. Toute la mechta des Laghrour est transférée dans un camp de regroupement à M’toussa. Sa femme et son père subissent les plus atroces tortures. Mais rien n’arrête le Lion des Aurès.
⚔️ Les grandes batailles (1955-1957)
Le « Giap algérien »
Sans avoir reçu aucune formation militaire, Abbès Laghrour devient très jeune colonel de la principale wilaya algérienne. Il pratique très efficacement contre les troupes françaises une forme de guerre asymétrique — guérilla et embuscades — qui reste aujourd’hui un modèle d’enseignement militaire.
Henri Alleg, journaliste et auteur de La Question, le surnomme le « Giap algérien » en référence au général vietnamien Võ Nguyên Giáp, vainqueur de Diên Biên Phu. C’est dire l’estime dans laquelle ses adversaires eux-mêmes le tiennent.
📋 Les principales batailles d’Abbès Laghrour
- 🔥
Bataille d’El Djorf (22-28 sept. 1955) — avec Chihani, contre 25 000 soldats français - ⚔️
Bataille d’Asfour/Zaouia (24-25 fév. 1956) — 2 jours de combat à Cherchar - 💥
Bataille de Laâmra — victoire tactique contre les parachutistes - 🎯
Embuscade de Tafassour — lourdes pertes françaises - ⭐
Bataille d’El Bayadha — 24 heures de combat acharné - 🏔️
Bataille de Kentis Mrah El Baroud (oct. 1956) — l’une des dernières
L’adversaire de Bigeard
Abbès Laghrour a affronté, entre autres, les parachutistes du colonel Marcel Bigeard — l’un des officiers français les plus redoutés, vétéran d’Indochine. Lors d’un de ces affrontements, Bigeard fut grièvement blessé.
« La zone [Nememchas] est contrôlée par un véritable chef de guerre, Abbès. Il règne surtout la contrée y compris les populations civiles dont il était l’idole. C’était à mon régiment que revient l’honneur de prendre le contrôle de toute cette zone impossible sur laquelle les troupes françaises se sont plusieurs fois cassé les dents… »
Général Marcel Bigeard
Ma vie pour la France, Éditions du Rocher, 2010
De Bigeard à Château-Jobert, en passant par Vanuxem et Clostermann, tous les militaires français ont reconnu unanimement la bravoure du « Seigneur des Nemencha ». Un officier français de la Légion étrangère, Dominique Farale, qui a combattu contre lui, note que sa tactique « constitue, pour ce type de conflit, un enseignement demeuré très actuel ».
Selon les historiens, Abbès Laghrour est l’homme qui a infligé le plus de dégâts à l’armée française entre novembre 1954 et juillet 1957. Son parcours rappelle celui des « volontaires de la Première République française qui furent élus en raison de leurs convictions révolutionnaires et se formèrent sur le terrain, au combat ».
👑 Chef de la Wilaya I
Le bras droit de Ben Boulaïd
Abbès Laghrour était à la fois le bras droit et le complément de Mostefa Ben Boulaïd. Leur relation s’était probablement tissée dès 1948, lorsque Ben Boulaïd fut rappelé à la caserne de Khenchela. Très vite, Ben Boulaïd lui accorda toute sa confiance.
Au début de la guerre de libération, Laghrour joua un rôle central : responsable de l’aile militaire, il œuvrait aussi bien sous la direction de Ben Boulaïd que sous celle de Bachir Chihani. Ben Boulaïd, pour sa part, était un véritable rassembleur, charismatique et influent.
La succession de Chihani
Après l’exécution de Bachir Chihani le 23 octobre 1955, Abbès Laghrour est désigné chef de la Wilaya I et premier responsable, avec le grade de colonel. Mais cette succession se fait dans un contexte trouble : c’est lui-même, avec Adjel Adjoul, qui a ordonné l’exécution de Chihani — un acte qui le hantera jusqu’à sa propre mort.
Selon l’historien Mohamed Harbi, depuis l’exécution de Chihani, la Wilaya I est divisée en plusieurs fiefs. Le commandement de Nemencha se rebelle contre l’autorité des Aurès. Abbas Laghrour fut même encerclé par des troupes FLN dans les montagnes — c’est Adjoul qui vint le délivrer avec 150 hommes. Par la suite, Laghrour tenta de régler le conflit tribal à la « Montagne blanche ».
Après le retour et la mort de Ben Boulaïd (mars 1956), Abbas Laghrour fut blessé plusieurs fois : lors d’un accrochage à la montagne Qentis, puis grièvement blessé à Kimine. Il fut transporté à la « Montagne blanche » pour y être soigné.
⚖️ Le conflit avec la Soummam
L’absence au Congrès (août 1956)
Du 13 au 20 août 1956, le FLN se réunit au Congrès de la Soummam dans la vallée de la Soummam. Mais les représentants de la Wilaya I (Aurès-Nemencha) sont absents. Pourquoi ?
Les explications varient : pour certains, l’invitation n’est pas arrivée ou arrivée sans indication du lieu. Adjel Adjoul déclara qu’Abbès Laghrour avait reçu une invitation, mais qu’il était en route pour la Tunisie à ce moment-là. De plus, Ben Boulaïd venait de tomber au champ d’honneur en mars 1956 et son successeur n’était pas encore officiellement désigné.
Pour Salah Laghrour (frère d’Abbès), l’absence de la Wilaya I était un « acte prémédité et une volonté d’exclure l’Aurès-Nemencha ». Pourquoi n’a-t-on pas informé Abbès Laghrour de la tenue du congrès alors qu’il se trouvait en Tunisie quelques mois auparavant ?
La mission d’Amirouche
En novembre 1956, Amirouche est envoyé par le CCE (Comité de Coordination et d’Exécution) pour faire appliquer les résolutions de la Soummam dans la Wilaya I. Mais sa mission est un « échec complet », selon Salah Laghrour.
Selon Salah Laghrour, Amirouche s’est comporté tel un « inquisiteur » face à Adjoul. Son manque de connaissance du terrain ainsi que sa partialité dans la distribution des grades a accentué les rivalités et compliqué la situation.
Abbès Laghrour refusait de reconnaître l’autorité de Mahmoud Chérif, nommé par le Congrès de la Soummam comme responsable de la Wilaya I. Il considérait que les dirigeants aurésiens, qui avaient déclenché la révolution, ne pouvaient être subordonnés à des décisions prises sans eux.
⚰️ Une mort controversée
Le voyage en Tunisie
Laghrour Abbès s’était rendu en Tunisie pour rencontrer les responsables du FLN et connaître les résolutions du Congrès de la Soummam. Sa mission consistait à régler certains différends survenus entre les cadres de la Wilaya I installés en Tunisie. Il partit accompagné d’une centaine de moudjahidine.
À Tunis, une réunion de six personnes se tint dans une villa du quartier Mathilde-Ville. Mais la réunion fut sabotée. Une fusillade éclata. Abbas Laghrour et ses compagnons furent arrêtés par les autorités tunisiennes, puis remis au CCE.
L’arrestation et le procès
Abbès Laghrour fut arrêté en Tunisie durant huit mois, sur ordre du CCE. Selon Salah Laghrour, son frère y voit la main de Mahjoub Ben Ali, homme de confiance de Bourguiba, qui aurait agi en représailles contre Abbas Laghrour pour avoir armé et aidé des combattants youssoufistes opposés au cessez-le-feu signé par Bourguiba avec les Français.
Selon Benmostefa Benaouda, les accusations contre Abbès Laghrour étaient :
- L’exécution de Bachir Chihani avant le Congrès de la Soummam (Laghrour avoua avoir ordonné cette mort lors de son arrestation)
- La situation chaotique de la zone Nemencha
- Le conflit armé de Khchem el Kaleb
- Son refus de reconnaître l’autorité de Mahmoud Chérif
L’exécution (25 juillet 1957)
Le colonel Abbas Laghrour fut exécuté le 25 juillet 1957 à Tunis. Selon Benjamin Stora, il fut assassiné sur ordre des représentants du CCE du FLN « pour avoir refusé de reconnaître l’autorité de Mahmoud Chérif » et pour « complot ».
Lors de la célébration de la Journée nationale du chahid en 2014, Mahieddine Amimour a rappelé que lorsque l’officier chargé de l’arrêter se présenta, Abbès Laghrour ne s’opposa pas et lui répondit : « C’est un ordre du Nidham, tu dois l’exécuter. »
L’exécution ne se limita pas à Abbès Laghrour. Avec lui furent assassinés :
Lazhar Cheriet, Houha Belaïd, Athmani Tidjani, Guerfi Rebaï, Ben Ali Mohamed, Bouhadiji El Aâid, Chouchène Bahi, Hali Abdelkarim, Ettoumi, Hmimi Aït Zaouche, Abdelmadjid Zaârour, Mahmoud Mantouri et Soufi Abdelmajid — tous des hauts dirigeants et cadres intellectuels de la révolution.
🏛️ Héritage et mémoire
Il aura fallu attendre un quart de siècle après l’indépendance et l’arrivée de Chadli Bendjedid au pouvoir pour que la dépouille d’Abbès Laghrour soit rapatriée en 1985. Il repose aujourd’hui au Carré des Martyrs du cimetière d’El-Alia à Alger, aux côtés d’Abane Ramdane et d’autres héros de la révolution.
Lieux portant son nom
Son frère Salah Laghrour a publié un ouvrage de référence : Abbès Laghrour du militantisme au combat (Chihab Éditions, 2014), qui tente de rétablir la vérité sur les circonstances de son assassinat et de lever les soupçons qui ont pesé sur lui.
« Laghrour Abbès, guerrier et stratège, a acquis en effet sur le terrain des Aurès-Nememchas une dimension historique. La guérilla n’est pas une guerre en mode mineur ; il l’a parfaitement maîtrisée. »
Raymond Nart
Ancien adjoint du responsable du SDECE
❓ Questions fréquentes sur Abbès Laghrour
Qui était Abbès Laghrour ?
Abbès Laghrour (1926-1957), surnommé le « Lion des Aurès » ou le « Giap algérien », était un colonel de l’ALN et chef de la Wilaya I. Il dirigea les attaques du 1er novembre 1954 à Khenchela et fut l’un des plus grands stratèges de la guérilla algérienne.
Pourquoi Abbès Laghrour est-il appelé le « Giap algérien » ?
Henri Alleg l’a surnommé ainsi en référence au général vietnamien Võ Nguyên Giáp. Laghrour est considéré comme l’homme qui a infligé le plus de dégâts à l’armée française entre 1954 et 1957.
Quel rôle Abbès Laghrour a-t-il joué le 1er novembre 1954 ?
Il dirigea les attaques du 1er novembre à Khenchela, coordonnant cinq groupes qui attaquèrent des points stratégiques dont le commissariat de police. Ces opérations comptèrent parmi les plus réussies du déclenchement.
Quelles batailles célèbres Abbès Laghrour a-t-il menées ?
El Djorf (septembre 1955), Asfour/Zaouia (février 1956), Laâmra, l’embuscade de Tafassour, El Bayadha et Kentis Mrah El Baroud. Il a affronté les parachutistes de Bigeard qu’il blessa grièvement.
Comment est mort Abbès Laghrour ?
Il fut exécuté le 25 juillet 1957 à Tunis par le CCE du FLN. Les accusations portaient sur l’exécution de Bachir Chihani, son opposition à la Soummam et son refus de reconnaître Mahmoud Chérif.
Quelle était la relation entre Abbès Laghrour et Ben Boulaïd ?
Laghrour était le bras droit de Mostefa Ben Boulaïd, qui lui accordait une confiance totale et lui confia l’organisation des opérations de Khenchela pour le 1er novembre 1954.
Où est enterré Abbès Laghrour ?
Sa dépouille a été rapatriée en 1985 et réinhumée au Carré des Martyrs du cimetière d’El-Alia à Alger. L’Université de Khenchela et un lycée de Batna portent son nom.






































































































































































































































































































































































































































































































































































































