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Voile et prières au Québec : ce que la nouvelle loi change pour la diaspora algérienne

Le gouvernement québécois veut aller plus loin que la Loi 21 : interdiction élargie des signes religieux, obligation du visage découvert à l’école, bannissement des salles de prière dans les cégeps et universités, restrictions sur le niqab pour les étudiantes. Une laïcité “musclée” qui rappelle la trajectoire française, entre loi de 2004 sur les signes religieux à l’école et interdiction du voile intégral depuis 2010. Pour les Algériens et Algériennes du Québec, souvent musulmans pratiquants, l’enjeu n’est plus théorique : c’est leur quotidien, leur carrière et l’éducation de leurs enfants qui sont concernés.

Une nouvelle étape de la laïcité au Québec : que prévoit le projet de loi ?

Rappel : la Loi 21, première grande rupture (2019)

En 2019, le Québec adopte la Loi 21 (Loi sur la laïcité de l’État). Le texte affirme que la province est un État laïque et interdit le port de signes religieux à certains employés en position d’autorité : enseignants, policiers, juges, procureurs, gardiens de prison, etc.

La Loi 21 s’applique même “malgré” les chartes québécoise et canadienne des droits, grâce à la clause dérogatoire (article 33 de la Charte canadienne). C’est déjà un signal fort : le gouvernement accepte de limiter certaines libertés individuelles pour défendre sa vision de la laïcité.

Mais jusque-là, les usagers des services publics, notamment les élèves et étudiants, n’étaient pas directement visés.

Bill 94 (octobre 2025) : l’école sous la loupe

Le 30 octobre 2025, le gouvernement Legault franchit une étape supplémentaire avec le projet de loi 94, adopté à l’Assemblée nationale. 

Principaux changements dans les écoles primaires et secondaires publiques :

  • Visage découvert obligatoire :

    • pour tous les élèves ;

    • pour pratiquement tout le personnel scolaire (enseignants, directions, surveillants, professionnels, personnel de soutien).

  • Extension de l’interdiction des signes religieux : la Loi 21 visait surtout les postes “d’autorité”. Désormais, la logique de neutralité s’applique à “tous ceux qui interagissent avec les élèves”.

  • Autres restrictions :

    • fin des menus adaptés pour des raisons religieuses ;

    • fin des congés spéciaux pour des fêtes religieuses non prévues au calendrier scolaire.

Concrètement, dans une école montréalaise, toute employée portant un hijab est exposée : si son poste implique un contact avec les élèves, le signe religieux est désormais interdit.

Pour les élèves, le hijab reste permis, mais tout couvre-visage (niqab, voile intégral) devient incompatible avec la fréquentation de l’école : impossible de suivre les cours le visage dissimulé.

Un nouveau projet de loi (novembre 2025) : prière et symboles religieux dans le viseur

À peine Bill 94 adopté, Québec annonce une nouvelle salve législative. Le 25 novembre 2025, le ministre de la Laïcité Jean-François Roberge confirme qu’un projet de loi sera déposé cette semaine pour :

  • interdire les salles de prière dans les cégeps et universités publics ;

  • bannir la prière dans les lieux publics relevant de l’État (formulation encore à préciser dans le texte final) ;

  • étendre l’interdiction des signes religieux aux travailleurs des CPE et garderies subventionnées

  • harmoniser la laïcité dans les écoles privées subventionnées (avec, à terme, la possibilité de revoir les financements des écoles privées confessionnelles, selon les recommandations d’un comité d’experts). 

Un autre texte, déjà appliqué dans les écoles, interdit déjà de réserver un local pour la prière au primaire et au secondaire.
Le nouveau projet vient aligner le post-secondaire (cégeps et universités) sur cette logique : plus de salles de prière officielles sur les campus.

En résumé :

  • Bill 21 (2019) : certains employés de l’État.

  • Bill 94 (2025) : tous les adultes des écoles + élèves à visage découvert.

  • Nouveau projet (fin 2025) : salles de prière bannies sur les campus, extension aux garderies et, potentiellement, au privé subventionné.

De la Loi 21 à la “laïcité partout” : la vision québécoise en accéléré

Les piliers de la laïcité “à la québécoise”

Officiellement, la laïcité québécoise repose sur quatre principes :

  • séparation de l’État et des religions ;

  • neutralité religieuse de l’État ;

  • égalité de tous les citoyens ;

  • liberté de conscience et de religion. 

Mais au Québec, la laïcité n’est pas seulement un cadre juridique. C’est aussi un marqueur identitaire :

  • mémoire encore fraîche de la domination de l’Église catholique avant la Révolution tranquille ;

  • volonté d’affirmer une identité francophone minoritaire en Amérique du Nord ;

  • crainte d’un retour de l’influence religieuse, cette fois perçue au travers de l’islam visible (voile, prières, halal, etc.).

Pourquoi élargir aujourd’hui ?

Plusieurs facteurs expliquent l’accélération de 2025 :

  • Pression politique interne : la CAQ de François Legault est concurrencée sur le terrain identitaire par un Parti Québécois très offensif sur la laïcité et l’“islamisme politique”. 

  • Recommandations d’un comité d’experts : en août 2025, un rapport de près de 300 pages recommande d’étendre l’interdiction des signes religieux aux éducatrices en garderie et de réduire le financement des écoles privées religieuses.

  • Polémiques médiatiques répétées :

    • salle de prière avec séparation hommes/femmes dans un cégep anglophone de Montréal ; 

    • débats sur le statut des écoles juives, musulmanes ou chrétiennes ;

    • controverses locales sur les menus halal ou les congés religieux.

Le gouvernement explique agir au nom de la “neutralité”, de la “cohésion sociale” et de l’égalité hommes/femmes. Les opposants y voient surtout une focalisation sur l’islam.

Diaspora algérienne au Québec : qui est touché, et comment ?

Portrait rapide de la communauté algérienne au Québec

Selon le recensement 2021, environ 73 000 personnes d’origine algérienne vivent au Canada, dont l’immense majorité au Québec, surtout dans la région de Montréal. 

L’Algérie figure parmi les trois premiers pays d’origine des immigrants au Québec, aux côtés de la France et d’Haïti. 
Beaucoup d’Algériens au Québec sont :

  • étudiants ;

  • jeunes professionnels qualifiés ;

  • familles récemment installées avec de jeunes enfants scolarisés.

Une part importante se déclare musulmane pratiquante, avec une présence visible du hijab parmi les femmes, et un recours fréquent aux salles de prière sur les campus.

Voile, études, emploi : les cas concrets

Pour les étudiantes :

  • Celles qui portent le hijab peuvent continuer leurs études, mais dans un climat où la visibilité religieuse est de plus en plus perçue comme un “problème” à gérer.

  • Celles qui portent le niqab risquent, très concrètement, de se retrouver exclues du réseau d’éducation :

    • Bill 94 impose le visage découvert à l’école ;

    • le nouveau projet étendra cette logique aux cégeps et universités.

  • La disparition des salles de prière sur les campus va compliquer la pratique religieuse quotidienne (prières obligatoires, surtout en hiver, entre deux cours). 

Pour les travailleuses et travailleurs algériens dans l’éducation :

  • Les femmes voilées déjà affectées par la Loi 21 (enseignantes, directions) voient maintenant le cercle s’élargir : surveillantes, accompagnatrices, éducatrices spécialisées, etc. 

  • Les futurs projets de loi visent aussi les CPE et garderies subventionnées : les éducatrices voilées pourront être bloquées à l’embauche (avec une clause de droits acquis, mais qui ne s’appliquera pas aux nouvelles arrivantes). 

Impact psychologique :

  • sentiment d’être explicitement visé par la loi ;

  • peur de voir son foulard systématiquement associé à l’extrémisme ;

  • fatigue d’avoir à “justifier” sa pratique à chaque nouvelle controverse.

Témoignages (pistes)

Dans un format reportage, on pourrait donner la parole à :

  • une étudiante en génie à Montréal, qui faisait sa prière dans la salle dédiée de son cégep et qui doit maintenant “se cacher dans un escalier” ;

  • une enseignante d’origine algérienne qui a renoncé à un poste dans une école publique pour travailler dans le privé non subventionné ;

  • un père de famille arrivé il y a cinq ans, qui avait choisi le Québec pour la langue française et qui se demande aujourd’hui s’il faut partir en Ontario ou ailleurs au Canada.

France : un laboratoire des lois sur le voile et la prière dans l’espace public

2004 : l’interdiction des “signes religieux ostensibles” à l’école

En France, la loi du 15 mars 2004 interdit le port de “signes religieux ostensibles” dans les écoles publiques primaires et secondaires : voile islamique, kippa, grandes croix, turban sikh. 

Officiellement, la loi vise toutes les religions. Dans les faits, c’est bien le voile des lycéennes musulmanes qui a servi de déclencheur, dans un contexte de débat sur l’immigration, l’intégration et le terrorisme.

2010 : le bannissement du voile intégral dans l’espace public

En 2010, la France adopte une loi interdisant la “dissimulation du visage dans l’espace public” : niqab et burqa sont interdits dans la rue, les commerces, les transports, les administrations, sous peine d’amende et de “stage de citoyenneté”. 

  • La Cour européenne des droits de l’homme valide globalement cette loi dans l’arrêt S.A.S. c. France

  • Mais des experts de l’ONU estiment qu’elle viole la liberté de religion de certaines femmes.

La France devient le premier pays occidental à bannir ainsi le voile intégral dans tout l’espace public.

Polémiques répétées : burkini, abaya, sport

Depuis, les affaires se succèdent :

  • Burkini : à partir de 2016, des maires interdisent les maillots couvrants sur certaines plages ; le Conseil d’État casse ces arrêtés, estimant qu’ils portent atteinte aux libertés sans trouble avéré à l’ordre public. 

  • Abaya à l’école : en 2023, le gouvernement interdit les abayas et qamis dans les établissements scolaires, au nom de la laïcité. 

  • Voile dans le sport : polémiques autour du voile pour les athlètes françaises, notamment aux JO de Paris.

Immigration, extrême droite, terrorisme : un cocktail explosif

Les lois françaises de 2004 et 2010 s’inscrivent dans un contexte lourd :

  • attentats multiples (2004–2015) ;

  • montée du Rassemblement national ;

  • crispation sur l’immigration et l’“islamisation”. 

Le vocabulaire utilisé en France (“séparatisme”, “communautarisme”, “valeurs de la République”) trouve aujourd’hui un écho dans certains discours au Québec.

Neutralité de l’État ou islamophobie d’État ? Les arguments qui s’affrontent

Ce que disent les partisans des lois (Québec & France)

Les défenseurs de ce durcissement avancent plusieurs arguments :

  • garantir une neutralité stricte de l’État et de ses institutions ;

  • protéger les femmes de tenues perçues comme des symboles d’oppression (niqab, burqa) ; 

  • éviter des pressions religieuses dans l’école et sur les lieux d’étude ;

  • prévenir la fragmentation de la société en “communautés” rivales.

Ce que disent les opposants

Les critiques répondent point par point :

  • ces lois portent une atteinte disproportionnée à la liberté de religion et à la liberté d’expression ; 

  • elles visent en pratique surtout les musulmans, et plus précisément les femmes voilées ;

  • elles créent des obstacles concrets à l’intégration :

    • carrières publiques fermées ;

    • décrochage scolaire potentiel pour certaines jeunes filles ;

    • auto-censure dans l’espace public ;

  • elles banalisent un discours qui alimente l’islamophobie et donne du carburant aux extrêmes. 

Un débat piégé pour les premiers concernés

Au milieu de ce bras de fer idéologique, les musulmanes se retrouvent souvent réduites à un symbole :

  • soit “victimes à sauver”,

  • soit “menace à contenir”.

Pour les Algériennes du Québec, le débat est d’autant plus violent qu’il se superpose au rapport complexe à la laïcité en Algérie même, à l’héritage colonial français et à la recherche d’une place stable dans la société québécoise.

Pour les Algériens du Québec : quelles conséquences très concrètes ?

À l’école et à l’université

Pour les élèves :

  • le hijab reste permis, mais le climat peut devenir plus tendu ;

  • le niqab est de facto impossible à l’école ;

  • les écoles ne peuvent plus aménager de local de prière, même de manière informelle. 

Pour les étudiants et étudiantes :

  • dans les cégeps et universités publics, le projet de loi prévoit l’abolition des salles de prière

  • les associations étudiantes musulmanes devront revoir leurs pratiques : plus de locaux dédiés à la prière, difficultés pour organiser des activités religieuses visibles sur les campus.

Au travail et dans l’espace public

Dans la fonction publique et le réseau subventionné :

  • les femmes voilées se voient imposer un choix impossible : carrière dans l’éducation ou maintien du hijab ;

  • les éducatrices en garderie et CPE seront soumises à la même règle, avec une clause de droits acquis qui ne protège pas les nouvelles arrivantes.

Dans l’espace public :

  • le Québec n’est pas encore allé aussi loin que la France : le niqab n’est pas interdit dans la rue, mais sa pratique devient difficile dès que l’on franchit la porte d’une institution ; 

  • une partie de la population peut se sentir “validée” dans ses préjugés, avec des remarques, des micro-agressions, voire des discriminations plus assumées.

Identité en tension

Pour beaucoup d’Algériens du Québec, la question n’est pas seulement juridique. C’est une tension identitaire permanente :

  • être francophone, croyant, attaché à la laïcité… mais refusant de la voir se transformer en instrument d’exclusion ;

  • aimer le Québec, ses institutions, sa langue, tout en se demandant si l’on y sera toujours considéré comme citoyen à part entière ;

  • comparer avec la France — que beaucoup ont quittée justement pour échapper à un climat jugé trop hostile.

Quels recours et quelles stratégies pour les communautés concernées ?

Recours juridiques et contestations possibles

La Loi 21 fait déjà l’objet de recours devant les tribunaux, et le débat finira sans doute devant la Cour suprême du Canada. Les nouveaux textes pourront, eux aussi, être contestés sur la base :

  • de la Charte canadienne des droits et libertés ;

  • de la Charte québécoise des droits et libertés ;

  • des engagements internationaux du Canada en matière de droits humains.

La difficulté : le Québec recourt régulièrement à la clause dérogatoire, ce qui limite la portée de certains arguments.

Mobilisations citoyennes et associatives

Les réponses possibles :

  • actions de la société civile (associations musulmanes, ONG de défense des droits, collectifs de femmes voilées) ;

  • alliances avec d’autres communautés concernées (Sikhs, juifs pratiquants, chrétiens portant des signes visibles) ;

  • campagnes d’information pour rappeler que la laïcité peut se conjuguer avec la protection des minorités religieuses, pas seulement avec leur encadrement.

Stratégies individuelles

Dans l’intervalle, chaque famille, chaque femme, doit arbitrer :

  • rester au Québec ou se tourner vers une autre province plus souple sur la question des signes religieux ;

  • retirer le voile pour accéder à certains emplois publics ou rester dans le privé non subventionné ;

  • documenter systématiquement les discriminations (courriels, témoignages, refus d’embauche) pour d’éventuelles démarches devant les commissions des droits de la personne.

Québec, France, Europe : vers une “nouvelle norme” pour les musulmans ?

Au-delà du cas québécois, c’est une tendance plus large qui se dessine :

  • plusieurs pays européens ont déjà interdit le voile intégral dans l’espace public (France, Belgique, Danemark, etc.) ; 

  • d’autres discutent de mesures analogues, au nom de la sécurité, de la cohésion sociale ou de l’égalité hommes/femmes. 

Pour les musulmans d’origine algérienne, présents en force en France, en Belgique et au Québec, cela ressemble de plus en plus à une “nouvelle norme” occidentale :

La pratique religieuse est tolérée, à condition qu’elle soit discrète, invisible, et surtout qu’elle ne bouscule pas le regard majoritaire.

La vraie question devient alors :
comment défendre à la fois la laïcité, l’égalité hommes/femmes et la liberté des musulmanes de choisir – réellement – leur manière de croire, de se vêtir et de prier ?

FAQ

Qu’est-ce que la nouvelle loi sur le voile et les prières au Québec change par rapport à la Loi 21 ?
La Loi 21 visait surtout certains employés en position d’autorité. Bill 94 étend l’interdiction des signes religieux à tout le personnel qui interagit avec les élèves et impose le visage découvert aux élèves. Le nouveau projet de loi ajoute l’interdiction des salles de prière dans les cégeps/universités et étend la laïcité aux garderies et écoles privées subventionnées.

Les étudiantes voilées pourront-elles encore fréquenter les cégeps et universités québécoises ?
Oui si elles portent le hijab. En revanche, le niqab et tout voile intégral seront de plus en plus incompatibles avec la fréquentation d’institutions d’enseignement, du primaire à l’université.

Les salles de prière sont-elles désormais interdites dans toutes les institutions publiques au Québec ?
Elles le sont déjà dans les écoles publiques, et le projet de loi prévoit de l’étendre aux cégeps et universités. Les mosquées et lieux de culte restent évidemment autorisés.

Que prévoient les lois françaises de 2004 et 2010 sur le voile et le voile intégral ?
La loi de 2004 interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles publiques, et celle de 2010 interdit la dissimulation du visage (niqab, burqa) dans tout l’espace public, sous peine d’amende.

La nouvelle loi québécoise est-elle discriminatoire envers les musulmans ?
Le gouvernement affirme viser toutes les religions. Mais de nombreux experts et ONG estiment que l’impact réel pèse surtout sur les musulmans pratiquants, et particulièrement sur les femmes voilées, ce qui nourrit les accusations d’islamophobie d’État.

Quelles options s’offrent aux Algériens du Québec qui refusent de retirer leur voile ?
Certaines choisissent le secteur privé non subventionné ou des métiers moins exposés. D’autres envisagent de quitter le Québec pour une autre province. Des recours juridiques et des mobilisations collectives sont aussi possibles pour contester ces lois.

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