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Lalla Fatma N’Soumer

Lalla Fatma N’Soumer (1830-1863) est la figure emblématique de la résistance kabyle à la conquête française de l’Algérie. Cheffe de guerre, prophétesse et guide spirituelle, elle brisa les codes d’une société patriarcale pour mener au combat les « Imseblen », les volontaires de la mort. Victorieuse à la bataille du Haut Sebaou en 1854, elle fut capturée après la bataille d’Icheriden en 1857 et mourut en captivité à 33 ans. Surnommée « la Jeanne d’Arc du Djurdjura », elle incarne aujourd’hui l’insoumission et le courage de la femme algérienne.

Fiche d’identité

Nom completFadhma Sid Ahmed Ou Méziane
Nom de résistanceLalla Fatma N’Soumer (ⴼⴰⴹⵎⴰ ⵏ ⵙⵓⵎⵔ)
SurnomsLa Jeanne d’Arc du Djurdjura, La Prophétesse, Lalla N’Ouerdja
Naissance1830 à Ouerdja (Tizi Ouzou)
Décès1863 (33 ans) à Tablat (captivité)
OrigineKabyle (Djurdjura)
LignéeAït-Sidi Ahmad (marabouts)
ConfrérieRahmaniyya (soufie)
FonctionCheffe des Imseblen (volontaires de la mort)
BataillesHaut Sebaou (1854), Icheriden (1857)
SépultureCarré des martyrs, El Alia, Alger (depuis 1994)

1. Origines et jeunesse dans le Djurdjura

Fadhma Sid Ahmed Ou Méziane, future Lalla Fatma N’Soumer, naît en 1830 dans le village de Ouerdja, situé dans l’actuelle commune d’Abi Youcef, près d’Aïn El Hammam, au cœur du massif du Djurdjura en Kabylie.

Coïncidence ou ironie du sort : la même année, le roi Charles X ordonne le début de la colonisation française de l’Algérie. Le 5 juillet 1830, 37 000 soldats français débarquent et prennent Alger.

Fatma est issue d’une famille puissante et respectée : les Aït-Sidi Ahmad, une lignée de marabouts lettrés descendant du vénéré Ahmed Ou Méziane. Elle a quatre frères aînés. Son père dirige une école coranique liée à une zaouïa de la confrérie Rahmaniyya, fondée par Sidi M’hamed Bou Qobrine.

2. Éducation et spiritualité

Contrairement aux usages de l’époque qui réservent l’instruction aux garçons, Fatma parvient à suivre les enseignements de l’école coranique dirigée par son père. Elle acquiert ainsi une éducation complète, fait exceptionnel pour une femme dans l’Algérie du XIXe siècle.

Ayant choisi la dévotion et la méditation, elle s’impose progressivement dans le monde de la concertation politico-religieuse, jusque-là réservé aux hommes. Appartenant à la confrérie soufie Rahmaniyya, elle est considérée comme une prophétesse berbère ou guide d’une tariqa soufie.

L’aura mystique

Vivant recluse, elle prie jour et nuit, officie les cérémonies et s’occupe des pauvres. Ses analyses tactiques, souvent justes, sont interprétées par les tribus comme des prémonitions divines. Cette aura mystique lui permettra de galvaniser la résistance kabyle.

3. Le refus du mariage forcé

Vers l’âge de 20 ans, après la mort de son père, l’un de ses frères tente de lui imposer un mariage avec son cousin Yahia N’At Iboukhoulef. Fatma refuse catégoriquement.

Obligée d’accepter formellement l’union, elle s’enferme dans sa chambre pour empêcher la consommation du mariage. L’union est finalement déclarée caduque et Fatma est renvoyée chez ses parents. Elle ne sera jamais mère.

Ce refus lui vaut le surnom de « Lalla N’Ouerdja », donné en kabyle aux jeunes filles qui refusent de se plier aux coutumes et traditions. Dans une société au cadre patriarcal implacable, Fatma brise un maillon sacré.

« Le premier combat d’une femme est le combat qu’elle mène contre le patriarcat. »
— Contre-Attaque

4. L’engagement dans la résistance

À la mort de son père, Fatma rejoint son frère Si Tahar (ou Sidi Tahar) au village de Soumer, où il dirige une école coranique. Elle prend alors le nom de Fatma N’Soumer et assiste son frère dans la direction de l’école.

En 1849, âgée de 19 ans, elle entre dans la résistance et se rallie à Si Mohammed El-Hachemi, un marabout ayant participé à l’insurrection du cheikh Boumaza dans le Dahra en 1847.

L’assemblée du village de Soumer, la Tajmaât (autorité politique kabyle), désigne Lalla Fatma et son frère Sidi Tahar pour diriger les Imseblen — les « volontaires de la mort » — venus de nombreux villages du Djurdjura : Aït Itsouregh, Illilten, Aït Iraten, Illoulen u Malou.

5. La bataille du Haut Sebaou (1854)

En 1854, cent ans avant le début de la guerre d’indépendance, Lalla Fatma N’Soumer remporte sa première victoire face aux forces françaises à Tazrout, près d’Aïn El Hammam. Cette bataille, connue sous le nom de bataille du Haut Sebaou, dure deux mois, de juin à juillet 1854.

Une victoire retentissante

Les troupes françaises, estimées à 13 000 hommes sous les ordres des généraux Mac Mahon et Maissiat, sont vaincues et contraintes de battre en retraite.

Les villages environnants restent indépendants. La réputation de Fatma N’Soumer s’étend à toute l’Algérie.

Son nom est désormais précédé du titre honorifique « Lalla » (« Madame » en berbère), marque de respect réservée aux femmes importantes. Les Français la surnomment « la Jeanne d’Arc du Djurdjura » et « la prophétesse ».

6. Alliance avec Chérif Boubaghla

En 1850, Lalla Fatma N’Soumer soutient le soulèvement de Mohammed Lamjad ben Abdelmalek, dit Chérif Boubaghla, venu de la région des Babors. Ce chef charismatique, proche de l’Émir Abdelkader, initie un vaste mouvement de révolte populaire kabyle lorsque les Français pénètrent dans la région du Djurdjura.

Ensemble, ils organisent l’insurrection. Lalla Fatma collecte les denrées nécessaires aux insurgés et prend activement part à la défense du pays. L’alliance entre la prophétesse et le chérif fait trembler l’armée coloniale.

En décembre 1854, Chérif Boubaghla meurt au combat. Lalla Fatma N’Soumer tente de réunir les troupes restantes pour assurer la continuité de la lutte. Elle prend alors la direction de la brigade des Imseblen.

« La sainteté de la prophétesse est universellement connue. Elle sait conjurer tous les périls, et peut, s’il lui plaît, faire reculer l’invasion française ! »
— Émile Carrey, Récits de Kabylie (1857)

7. La bataille d’Icheriden — « L’Alésia kabyle » (1857)

Déterminé à briser définitivement la résistance kabyle, le gouverneur maréchal Randon ordonne en 1857 l’envoi de 35 000 soldats en renfort. Parmi les généraux : Mac Mahon (futur président de la République française) et Youssouf.

Le 24 juin 1857, les Kabyles affrontent l’armée française lors de la bataille d’Icheriden, parfois surnommée « l’Alésia kabyle ». Près de 5 000 résistants sont retranchés dans le village fortifié.

L’assaut final

Après un pilonnage d’artillerie, Mac Mahon ordonne l’assaut. Ses trois divisions encerclent la position kabyle. Malgré une résistance acharnée, les Kabyles sont submergés par le nombre.

La bataille coûte aux Français 400 hommes dont 30 officiers. Le général Mac Mahon est blessé. Mais la Grande Kabylie est conquise.

En 2006, lors de travaux à Icheriden, plus de 650 tombes anonymes datant de cette époque ont été découvertes — celles des résistants tombés lors de la bataille.

8. Capture et captivité

Le 27 juillet 1857, après des négociations menées par son frère Si Tahar, Lalla Fatma N’Soumer est capturée par les forces du colonel Faucheux au village de Tikhlijet Nath Atsou.

D’après les témoins français de sa capture, elle apparaît « hautaine et arrogante sur le pas de sa porte ». Avec un regard presque menaçant, elle écarte les baïonnettes des zouaves pour se jeter dans les bras de son frère.

« Nous faisons partie de cette montagne, nous sommes comme les pierres et les rochers qui la composent. Tôt ou tard, vous partirez et nous, nous resterons. »
— Lalla Fatma N’Soumer au maréchal Randon

Elle est conduite au camp du maréchal Randon à Timesguida, puis emprisonnée dans la zaouïa d’El-Aissaouia à Tablat, placée en résidence surveillée sous la garde de Si Tahar ben Mahieddine.

Les chefs de la résistance — Si Hadj Mohand Amar, Si Seddik Ben Arab, Si El-Djoudi et Sidi Tahar — sont contraints de se rendre. La campagne du Djurdjura s’achève avec l’arrestation de Fatma.

9. Mort et sépulture

Lalla Fatma N’Soumer meurt en captivité en 1863, à l’âge de 33 ans. Elle est éprouvée par six années d’incarcération et profondément affectée par la mort de son frère en 1861.

Elle est d’abord inhumée au cimetière de Sidi Abdellah, près de la zaouïa Boumâali à Tourtatine. Sa tombe devient un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région.

En 1994, au cœur de la décennie noire, ses restes sont transférés au Carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger, aux côtés des héros nationaux de l’Algérie.

10. Héritage et mémoire

Comparée à Dihya (la Kahina), reine guerrière berbère du VIIe siècle, Lalla Fatma N’Soumer incarne la résistance féminine algérienne face à l’oppression.

Dans la tradition orale

Des poésies populaires berbères lui sont consacrées. La tradition orale kabyle la décrit comme un chef impitoyable : « À l’arrière Fadhma, à l’avant des balles » — évoquant sa rigueur envers les combattants qui tentaient de reculer.

Réhabilitation contemporaine

Longtemps oubliée au profit de l’Émir Abdelkader, elle est réhabilitée à la fin du XXe siècle grâce au travail de féministes algériennes. Son nom fut scandé par des Algériennes lors des manifestations contre la violence de la décennie noire (1991-2002).

Lors du Hirak algérien (2019-2020), de nombreuses manifestantes se sont réclamées de son héritage.

Hommages

  • Statue réalisée par Bâaziz Hammache à Tizi-Ldjama (Ath-Bu-Yusef)
  • Film : Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj (2014)
  • Méthanier de la marine marchande algérienne portant son nom (145 000 m³, 2004)
  • Écoles et rues portant son nom en Algérie
  • Renommage symbolique de l’avenue Bugeaud à Paris en « avenue Lalla Fatma N’Soumer » par un collectif (5 juillet 2020)

11. Chronologie

Les dates clés

1830Naissance à Ouerdja (Kabylie) — début de la colonisation française
v. 1845Suit l’enseignement de l’école coranique de son père
v. 1850Refuse le mariage forcé — union déclarée caduque
1849Rejoint la résistance — ralliement à Si Mohammed El-Hachemi
1850Alliance avec Chérif Boubaghla
Juin-juil. 1854Bataille du Haut Sebaou — victoire kabyle
Déc. 1854Mort de Chérif Boubaghla — Fatma prend la tête des Imseblen
24 juin 1857Bataille d’Icheriden — défaite kabyle face à 35 000 Français
27 juillet 1857Capture par les forces du colonel Faucheux
1857-1863Captivité à la zaouïa d’El-Aissaouia (Tablat)
1861Mort de son frère Sidi Tahar en captivité
1863Mort en captivité à 33 ans
1994Transfert des restes au Carré des martyrs (El Alia, Alger)
2014Film Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj
2019-2020Son nom scandé lors du Hirak algérien

12. Questions fréquentes

Pourquoi est-elle appelée « Lalla » Fatma N’Soumer ?
« Lalla » est un titre honorifique berbère signifiant « Madame », attribué aux femmes importantes ou issues de grandes familles. Elle reçut ce titre après sa victoire à la bataille du Haut Sebaou en 1854, en reconnaissance de son statut de cheffe de guerre.
Que signifie « N’Soumer » ?
« N’Soumer » signifie « de Soumer ». C’est le nom du village où elle rejoignit son frère après avoir fui son mariage forcé. Elle y prit la direction de l’école coranique et organisa la résistance.
Pourquoi la surnomme-t-on « la Jeanne d’Arc du Djurdjura » ?
Ce surnom fut donné par les Français eux-mêmes, impressionnés par cette jeune femme qui, comme Jeanne d’Arc, menait des armées au combat et était considérée comme investie d’une mission divine. Elle fut aussi appelée « la prophétesse ».
Qui étaient les « Imseblen » ?
Les Imseblen (« volontaires de la mort » en kabyle) étaient des combattants venus de nombreux villages du Djurdjura, prêts à mourir en martyrs pour défendre leur terre. Lalla Fatma N’Soumer fut désignée pour les commander.
Quel est le lien entre Lalla Fatma N’Soumer et la Kahina ?
La Kahina (Dihya) était une reine guerrière berbère du VIIe siècle qui combattit l’invasion arabe. Certains voient en Lalla Fatma N’Soumer sa réincarnation symbolique : toutes deux étaient des femmes berbères, prophétesses et cheffes de guerre ayant défié des envahisseurs.
Où est enterrée Lalla Fatma N’Soumer aujourd’hui ?
Depuis 1994, ses restes reposent au Carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger, aux côtés des héros nationaux de l’Algérie. Elle fut initialement inhumée près de Tablat où elle mourut en captivité.

Sources

  • Wikipédia : Fatma N’Soumer, Bataille d’Icheriden, Campagne de Kabylie (1857)
  • Émile Carrey, Récits de Kabylie : campagne de 1857
  • Malha Benbrahim, Documents sur Fadhma N’Soumeur (1830-1861)
  • L’Orient-Le Jour : « Lalla Fatma N’Soumer, la résistante kabyle » (22/08/2022)
  • La Revue d’Histoire Militaire : « Lalla Fatma N’Soumer, figure de la résistance » (09/12/2021)
  • El Moudjahid : « Lalla Fatma N’Soumer : une icône de la résistance »

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