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Émir Abdelkader

L’Émir Abdelkader (1808-1883) est la figure fondatrice de la nation algérienne. Chef militaire qui tint tête à l’armée française pendant 17 ans, bâtisseur du premier État algérien moderne, penseur soufi et humaniste universel : son destin exceptionnel traverse trois continents et inspire aujourd’hui encore les deux rives de la Méditerranée. De Mascara à Damas, découvrez la vie du « meilleur ennemi de la France », celui qui sauva des milliers de chrétiens et reçut la Légion d’honneur des mains de Napoléon III.

Fiche d’identité

Nom completAbdelkader Ibn Mahieddine El-Hassani El-Djazaïri
Naissance6 septembre 1808 – El Guettana, près de Mascara
Décès26 mai 1883 – Damas (Syrie ottomane)
TitresÉmir, Commandeur des Croyants, Sultan (décliné)
Période de résistance1832-1847 (17 ans)
Confrérie soufieQadiriyya (héritée de son père)
DescendanceChérif (descendant du Prophète par Fatima et Hassan)
DécorationsGrand-Croix de la Légion d’Honneur, Ordre de Pie IX
Sépulture actuelleCimetière d’El-Alia, Alger (depuis 1966)

1. Origines et formation d’un futur chef

Une famille de l’aristocratie religieuse

Abdelkader Ibn Mahieddine naît le 6 septembre 1808 à El Guettana (La Guetna), dans la plaine d’Eghris, à une quinzaine de kilomètres de Mascara. Son nom signifie « serviteur du Tout-Puissant » en arabe. Il appartient à une famille de chorfa — descendants du Prophète Mohammed par sa fille Fatima et son petit-fils Hassan —, ce qui lui confère d’emblée un prestige considérable dans la société musulmane.

Son père, Sidi Mahieddine, est le mouqaddem (chef) d’une zaouïa affiliée à la confrérie soufie Qadiriyya, l’une des plus anciennes et influentes de l’islam. La famille revendique une ascendance remontant au fondateur de cette confrérie, Abd el-Kader al-Djilani (XIIᵉ siècle), ce qui ancre le jeune Abdelkader dans une tradition spirituelle millénaire.

Une éducation d’exception

Destiné à succéder à son père à la tête de la zaouïa, Abdelkader reçoit une éducation remarquable, alliant formation religieuse et préparation physique :

  • Études coraniques dès l’âge de 4 ans sous la direction de son père
  • Formation approfondie en théologie, philosophie, astronomie et géométrie
  • Apprentissage de la rhétorique et de la poésie arabe
  • Entraînement militaire intensif : équitation, maniement des armes, combat au corps à corps
  • À 12 ans, il devient taleb — commentateur autorisé du Coran

Son oncle Ahmed Bilhar, homme lettré, complète son éducation. Le général Daumas, qui le connaîtra bien, témoignera : « Comme homme à cheval, il était sans égal. »

Le pèlerinage fondateur (1826-1828)

Entre 1826 et 1828, le jeune Abdelkader accompagne son père dans un pèlerinage aux lieux saints de l’islam. Ce voyage de deux ans le mène à La Mecque, Médine, puis en Égypte, à Bagdad et surtout à Damas, où il découvre l’enseignement du grand mystique Ibn Arabi, qui deviendra son maître spirituel. C’est durant ce voyage qu’il est initié à la Khirka Akbariyya, la chaîne des disciples d’Ibn Arabi.

Ce pèlerinage sera déterminant : non seulement il forge sa spiritualité soufie, mais Damas deviendra plus tard sa terre d’exil et le lieu de son accomplissement humaniste.

2. Proclamation de l’Émir et début de la résistance (1832)

Le contexte : la chute d’Alger (1830)

Le 14 juin 1830, les troupes françaises s’emparent d’Alger, mettant fin à trois siècles de domination ottomane sur la Régence. Cette conquête, officiellement motivée par un différend diplomatique (le « coup d’éventail » du dey Hussein), plonge l’Algérie dans le chaos. L’autorité turque s’effondre, laissant un vide de pouvoir que les Français, peu nombreux, ne peuvent combler au-delà des villes côtières.

Dans l’Ouest algérien, les tribus refusent cette « incursion chrétienne en terre d’islam ». Le père d’Abdelkader, Mahieddine, proclame le jihad (guerre sainte) et prend la tête de la résistance en 1832.

L’investiture de novembre 1832

En novembre 1832, les chefs des tribus de l’Oranie se réunissent à Dardara, près de Ghriss. Impressionnés par l’âge avancé de Mahieddine, ils lui proposent le titre de sultan. Celui-ci décline en faveur de son fils, dont le charisme, l’éloquence et le courage ont déjà marqué les esprits.

Le 22 novembre 1832, à seulement 24 ans, Abdelkader reçoit la moubaya’a (serment d’allégeance) des tribus. Il est proclamé Émir (prince) et Commandeur des Croyants. Le 4 février 1833, une seconde investiture populaire, à la mosquée Sidi Hassan de Mascara, confirme solennellement son pouvoir.

« Les Français n’ont quitté leur pays que pour conquérir le nôtre. Mais je suis l’épine qu’Allah leur a placée dans l’œil. »

— Émir Abdelkader

Une devise pour l’éternité

L’Émir Abdelkader énonça une philosophie qui guidera toute sa vie :

« Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités, et vous saurez qui il est. »

3. Le fondateur de l’État algérien moderne

Bien plus qu’un chef de guerre, l’Émir Abdelkader est le bâtisseur du premier État algérien moderne. Entre 1832 et 1847, il met en place une organisation politique, administrative, judiciaire et économique remarquablement structurée.

Organisation territoriale

L’Émir divise son territoire en huit khalifaliks (provinces), eux-mêmes subdivisés en aghaliks et en caïdats. Ce découpage tient compte des réalités tribales et historiques. Les principales provinces s’étendent de Tlemcen à l’ouest jusqu’à Médéa à l’est, couvrant les deux tiers de l’Algérie actuelle.

Le gouvernement central

⚖️ Structure de l’État d’Abdelkader

  • L’Émir : chef suprême, religieux et militaire
  • Le Diwan : conseil des ministres
  • Le Majlis : conseil consultatif (oulemas, khalifas, sages)
  • Le Qâdî al-Qudât : grand juge présidant le conseil
  • Les Khalifas : gouverneurs des provinces
  • Les Aghas et Caïds : administrateurs locaux

Un système fiscal unifié

L’Émir soumet toutes les tribus à l’impôt, y compris les anciennes tribus makhzen (privilégiées sous les Ottomans), mettant fin aux inégalités séculaires :

ImpôtAssiette
AchourDixième des récoltes
ZakatImpôt sur les troupeaux (1% moutons, 1/30 bovins, 1/40 chameaux)
Ma’ounaContribution exceptionnelle pour l’effort de guerre
KhetiaAmende collective pour faute tribale

Justice et éducation

La justice repose sur les cadis, nommés pour des mandats d’un an renouvelables et révocables, qui font office de juges, notaires et tuteurs. Un majlis d’oulemas traite les affaires en appel. L’Émir favorise l’éducation, créant des écoles offrant un enseignement gratuit et constituant une bibliothèque compilant les manuscrits importants.

Une économie de guerre moderne

Pour alimenter la résistance, l’Émir développe une industrie locale :

  • Fabriques de poudre à Tlemcen, Mascara, Miliana et Médéa
  • Fonderies et manufactures d’armes à Tagdempt (près de Tiaret) et Miliana
  • Sécurisation des marchés et routes commerciales
  • Frappe de monnaie dès 1834 à Tagdempt

Une diplomatie d’État

Fait remarquable pour l’époque, l’Émir nomme des ambassadeurs non-musulmans auprès des autorités françaises à Alger : l’un juif algérien, l’autre italien. Cette ouverture témoigne d’un islam volontairement tolérant, où musulmans, juifs et chrétiens européens peuvent circuler librement sur son territoire.

4. Les grandes batailles et traités (1834-1847)

Durant 17 ans, l’Émir Abdelkader affronte l’armée française dans 116 batailles dirigées par 122 généraux et 16 ministres de la Guerre français. Cette guérilla alternant victoires éclatantes, traités diplomatiques et revers illustre le génie militaire et politique de l’Émir.

Le traité Desmichels (février 1834)

Face aux difficultés des troupes françaises, le général Louis Alexis Desmichels, commandant à Oran, préfère négocier. Le 26 février 1834, il signe un traité reconnaissant l’autorité de l’Émir sur toute l’Oranie (sauf Oran, Mostaganem et Arzew). En contrepartie, les hostilités cessent et le commerce reprend.

Ce premier traité fait de l’Émir un interlocuteur officiel de la France et lui laisse le temps d’organiser son État. Mais Paris désavoue Desmichels, jugé trop conciliant.

La victoire de La Macta (28 juin 1835)

Le général Trézel, successeur de Desmichels, adopte une politique agressive. Le 28 juin 1835, dans les marais de La Macta, les troupes de l’Émir infligent une défaite cuisante aux Français. Cette première grande victoire fait d’Abdelkader un héros dans tout le monde musulman.

La bataille de la Sikkak (6 juillet 1836)

Pour venger La Macta, le général Thomas Bugeaud débarque avec des renforts. Le 6 juillet 1836, il remporte une victoire décisive sur les bords de l’oued Sikkak. L’Émir doit accepter de négocier.

Le traité de la Tafna (30 mai 1837)

Signé le 30 mai 1837 près de Rachgoun (Aïn Témouchent), le traité de la Tafna est un chef-d’œuvre d’ambiguïté diplomatique. L’Émir reconnaît « la souveraineté de la France en Afrique », mais obtient en contrepartie le contrôle des deux tiers de l’Algérie : les anciens beyliks d’Oran et de Médéa (Titteri).

📜 Fait peu connu

Les versions française et arabe du traité diffèrent sensiblement : dans la version arabe, l’Émir n’accepte pas la « souveraineté » française et obtient un territoire bien plus vaste. Cette ambiguïté nourrira les conflits futurs.

La rupture : les Portes de Fer (1839)

En octobre 1839, le duc d’Orléans franchit le défilé des Portes de Fer (près de Bordj Bou Arréridj), territoire attribué à l’Émir par le traité de la Tafna. Pour Abdelkader, c’est une violation flagrante. Le 18 novembre 1839, il proclame le jihad et lance ses cavaliers sur la plaine de la Mitidja (Blida), où les premiers colons s’installent.

La guerre totale de Bugeaud (1840-1847)

En 1840, Bugeaud revient comme gouverneur général. Il déploie une stratégie impitoyable : colonnes mobiles, terre brûlée, destruction des récoltes et des troupeaux, razzias incessantes. Les effectifs français passent de 60 000 à 107 000 hommes.

Dès 1841, l’Émir perd ses principales places fortes : Boughar, Thaza, Tagdempt (sa capitale) et Mascara. Les « enfumades » du colonel Pélissier (asphyxie de tribus réfugiées dans des grottes) marquent la violence extrême de cette conquête.

5. La Smala : capitale itinérante de la résistance

Face à la destruction de ses capitales fixes, l’Émir Abdelkader invente un concept révolutionnaire : la Smala (ou Zmala), une véritable capitale mobile pouvant se déplacer selon les mouvements ennemis.

Une ville de 30 000 âmes

La Smala est bien plus qu’un camp militaire : c’est une ville itinérante organisée en quatre enceintes concentriques couvrant plusieurs dizaines de kilomètres carrés :

  • Première enceinte : la tente de l’Émir, entourée de ses serviteurs et principaux parents (5 douars)
  • Deuxième enceinte : le khalifa Ben Allal, l’infanterie régulière, les chefs importants (10 douars)
  • Troisième enceinte : les tribus Hachem-Cherraga et Hachem-Gharaba (207 douars)
  • Quatrième enceinte : sept tribus nomades assurant la protection extérieure

La Smala abrite environ 20 000 à 30 000 personnes : femmes, enfants, artisans, armuriers, selliers, tailleurs, fonctionnaires, ainsi que la précieuse bibliothèque de l’Émir et son trésor.

La prise de la Smala (16 mai 1843)

Le 16 mai 1843, près de Taguine (sud d’Alger), un éclaireur révèle la position de la Smala au duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe. Avec seulement 500 cavaliers, le prince lance un raid audacieux. En une heure et demie, la capitale mobile est prise.

L’Émir, absent car poursuivant la division de Mascara, échappe à la capture, mais sa mère Lalla Zohra et son chancelier sont faits prisonniers. La bibliothèque est dispersée, le trésor saisi, 3 000 personnes capturées et déportées en France sur l’île Sainte-Marguerite.

Cet épisode, immortalisé par le gigantesque tableau d’Horace Vernet (21 m × 5 m, le plus grand du XIXᵉ siècle, visible à Versailles), marque un tournant dans la guerre.

La fuite au Maroc et la bataille d’Isly (1844)

Après la prise de la Smala, l’Émir se réfugie au Maroc. Mais le 14 août 1844, la défaite marocaine à la bataille d’Isly contraint le sultan Moulay Abd er-Rahman à le déclarer hors-la-loi. Abdelkader doit reprendre une guerre de partisans, remportant encore des succès (Sidi Brahim, région d’Aïn Témouchent), mais l’issue devient inéluctable.

6. Reddition et captivité en France (1847-1852)

La reddition du 23 décembre 1847

Pourchassé par les Français et par les troupes marocaines, épuisé par des années de lutte inégale, l’Émir choisit la responsabilité pour épargner son peuple. Le 23 décembre 1847, à Ghazaouet (Nemours), il se rend au duc d’Aumale et au général Lamoricière.

En échange de sa reddition, il obtient la promesse d’un exil en terre d’islam (Alexandrie ou Acre) et la protection de ses compagnons. Sur son cheval, il offre sa monture au duc d’Aumale en signe de gratitude et remet une paire de pistolets destinée au roi Louis-Philippe.

La promesse trahie

La promesse n’est pas tenue. Le gouvernement français, instable (révolution de 1848, chute de Louis-Philippe), décide de maintenir l’Émir en captivité. Avec une suite de 87 personnes (sa mère Lalla Zohra, ses épouses Kheira, Aicha et Embarka, ses fils Mohammed, Mohieddine et El Hachemi), il est détenu successivement :

LieuPériodeConditions
Fort Lamalgue, ToulonDéc. 1847 – Avril 1848Difficiles et inconfortables
Château de PauAvril – Nov. 1848Légèrement meilleures ; 3 enfants y meurent
Château d’AmboiseNov. 1848 – Déc. 1852Humide et glacial ; 25 membres de sa suite décèdent

La dignité dans l’épreuve

Malgré les conditions difficiles (climat froid, deuils répétés), l’Émir impressionne par sa dignité et son érudition. Il reçoit de nombreuses visites : Monseigneur Dupuch (évêque d’Alger), l’abbé Rabion (curé d’Amboise), Victor Hugo, Émile de Girardin… Une campagne d’opinion publique se développe pour sa libération.

« Je suis en deuil et un Arabe en deuil ne quitte pas sa tente ; je suis en deuil de ma Liberté, je ne quitterai donc pas ma chambre. »

— Émir Abdelkader à Amboise

Le général Daumas, qui l’avait combattu, reconnaît : « Vous avez connu Abd el-Kader dans la prospérité ; vous le trouverez plus grand, plus étonnant encore dans l’adversité. »

La libération par Napoléon III (16 octobre 1852)

Le 16 octobre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, devenu Prince-Président et bientôt Empereur, se rend personnellement à Amboise pour libérer l’Émir. C’est un geste de seigneur à seigneur, accompli contre l’avis de ses ministres.

« Vous avez été l’ennemi de la France, dit-il à l’Émir, mais je n’en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation. »

En échange de sa liberté, l’Émir promet de ne jamais retourner en Algérie. Le 11 décembre 1852, il quitte Amboise ; les habitants, émus, se mobiliseront pour ériger un monument en son honneur (le « Jardin d’Orient » créé en 2005 par l’artiste Rachid Koraïchi commémore les 25 membres de sa suite décédés en captivité).

7. L’exil à Damas et le sauvetage des chrétiens (1860)

De Bursa à Damas (1853-1855)

Après un séjour triomphal à Paris où il visite Notre-Dame, l’Opéra, et se recueille sur le tombeau de Napoléon, l’Émir s’embarque pour Constantinople (janvier 1853), puis s’installe à Bursa (Turquie). En 1855, un tremblement de terre dévaste la région ; avec l’autorisation de Napoléon III, il s’établit définitivement à Damas, où vit une importante communauté algérienne.

À Damas, l’Émir retrouve les enseignements de son maître spirituel Ibn Arabi, dont le mausolée se trouve dans la ville. Il se consacre à la méditation, à l’enseignement dans la mosquée des Omeyyades, et à la rédaction de son œuvre majeure : le Kitâb al-mawâqif (« Livre des haltes »).

Les massacres de juillet 1860

En juillet 1860, le conflit entre Druzes et Maronites du mont Liban s’étend à Damas. L’Émir, qui a pressenti la violence, prévient le consul de France. Mais du 9 au 18 juillet, les quartiers chrétiens sont attaqués : entre 4 000 et 6 000 personnes périssent à Damas (10 000 à 22 000 dans tout le Liban).

L’acte humanitaire universel

Alors que le gouverneur ottoman Ahmed Pacha reste passif, l’Émir Abdelkader agit. Avec une quarantaine d’Algériens de sa suite, il se porte au-devant des survivants, les pressant de se réfugier dans le quartier algérien. Il ouvre les portes de sa propre demeure aux chrétiens persécutés.

« Dans cette attente de la mort, le ciel nous envoya un sauveur ! Abd el-Kader parut, entouré de ses Algériens. Il était à cheval et sans armes : sa belle figure calme et imposante offrait un étrange contraste avec le bruit et le désordre qui régnaient de toutes parts. »

— Témoignage d’un médecin français rescapé

Face aux émeutiers armés venus réclamer les réfugiés, l’Émir s’interpose : « Touchez à un seul d’entre eux, et c’est moi que vous affrontez. » Il sauve ainsi des milliers de chrétiens (estimations : 1 500 à 12 000 selon les sources), dont le consul de France, les Sœurs de la Miséricorde et de nombreux religieux.

Une reconnaissance mondiale

Cet acte d’héroïsme humaniste lui vaut une reconnaissance universelle :

🏅 Hommages reçus par l’Émir Abdelkader après 1860

  • Napoléon III : Grand-Croix de la Légion d’Honneur (qu’il portera avec fierté jusqu’à sa mort)
  • Pape Pie IX : Ordre de Pie IX, lettre de remerciements
  • Abraham Lincoln : lettre de remerciements personnelle
  • Reine Victoria : message de gratitude
  • France : augmentation de sa pension à 150 000 francs
  • États-Unis : la ville d’Elkader (Iowa) est baptisée en son honneur

Ancien ennemi de la France, l’Émir devient « l’ami de la France » — un renversement remarquable qui illustre la complexité de son destin.

8. Héritage spirituel et postérité

Les dernières années à Damas (1860-1883)

Après 1860, l’Émir se consacre entièrement à la spiritualité. Sa journée type : lever deux heures avant l’aube pour la méditation et la prière, travail dans son bureau le matin, enseignement religieux l’après-midi à son groupe d’élèves, temps avec ses huit fils le soir.

Il accomplit un second pèlerinage à La Mecque, passe plusieurs mois à Médine, et se rattache à d’autres confréries soufies. En 1864, il est initié à la franc-maçonnerie par la loge « Les Pyramides d’Égypte » d’Alexandrie, affiliée au Grand Orient de France — une adhésion motivée par les idéaux humanistes partagés (tolérance, fraternité universelle).

Napoléon III lui propose à plusieurs reprises de prendre la tête d’un royaume arabe au Levant ou même une vice-royauté en Algérie. L’Émir décline systématiquement, fidèle à sa promesse de ne plus jouer de rôle politique actif.

Le décès et l’inhumation (1883)

L’Émir Abdelkader s’éteint le 26 mai 1883 à Damas, à l’âge de 74 ans, dans sa résidence de Doummar. Après avoir reçu les honneurs militaires en présence des autorités, des consuls et d’une foule immense, il est inhumé selon son souhait dans le mausolée d’Ibn Arabi, auprès de son maître spirituel.

Le rapatriement des restes en Algérie (1966)

En 1966, pour cimenter la cohésion nationale de l’Algérie indépendante, le gouvernement demande le rapatriement des restes de l’Émir. La famille accepte à condition que son arrière-petit-fils Abder Razak Abdelkader, alors détenu, soit libéré.

Le 6 juillet 1966, les restes de l’Émir sont solennellement déposés au cimetière d’El-Alia, près d’Alger. Une statue équestre remplace celle de Bugeaud au cœur de la capitale. En 2007, Paris donne à une place du 5ᵉ arrondissement le nom d’« Émir-Abdelkader, héros de la nation algérienne ».

L’héritage dans la mémoire algérienne

L’Émir Abdelkader occupe une place centrale dans l’identité nationale algérienne. Les mouvements nationalistes du XXᵉ siècle, de l’Émir Khaled (son petit-fils) à Messali Hadj, se sont réclamés de son héritage. Son combat préfigure celui des moudjahidines de 1954-1962 (guerre d’Algérie).

Aujourd’hui, son nom est donné à :

  • Une université à Constantine (Université des Sciences Islamiques Émir Abdelkader)
  • La grande mosquée d’Alger (Mosquée Émir Abdelkader)
  • Deux communes : à Aïn Témouchent et à Jijel
  • De nombreuses places et rues dans toute l’Algérie et le monde arabe

Un symbole universel

Au-delà de l’Algérie, l’Émir Abdelkader est reconnu comme un précurseur des droits de l’homme, un initiateur du dialogue interreligieux et un modèle de tolérance. Son traitement humain des prisonniers de guerre (échange, protection) anticipait les futures conventions de Genève.

Comme le résume l’historien Benjamin Stora : « En l’absence d’un père issu de la guerre de 1954-1962, sa présence historique est sur-valorisée. Il occupe l’ensemble de l’espace dévolu aux grandes figures du nationalisme algérien. »

9. Chronologie complète

 

6 septembre 1808 — Naissance à El Guettana, près de Mascara

 

1820 — Devient taleb (commentateur du Coran) à 12 ans

 

1826-1828 — Pèlerinage à La Mecque, Médine et Damas avec son père

 

14 juin 1830 — Prise d’Alger par les Français

 

22 novembre 1832 — Proclamation comme Émir à Dardara

 

4 février 1833 — Investiture populaire à la mosquée Sidi Hassan de Mascara

 

26 février 1834 — Traité Desmichels : reconnaissance de son autorité sur l’Oranie

 

28 juin 1835 — Victoire de La Macta contre les Français

 

6 juillet 1836 — Défaite de la Sikkak face à Bugeaud

 

30 mai 1837 — Traité de la Tafna : souveraineté sur les 2/3 de l’Algérie

 

Octobre 1839 — Violation du traité (Portes de Fer) ; reprise du jihad

 

1841 — Perte de Mascara, Tagdempt, Saïda, Tlemcen

 

16 mai 1843 — Prise de la Smala par le duc d’Aumale

 

14 août 1844 — Défaite marocaine à Isly ; l’Émir déclaré hors-la-loi

 

23 décembre 1847 — Reddition à Ghazaouet

 

1847-1852 — Captivité en France (Toulon, Pau, Amboise)

 

16 octobre 1852 — Libération par Napoléon III à Amboise

 

1855 — Installation définitive à Damas

 

Juillet 1860 — Sauvetage de milliers de chrétiens lors des massacres de Damas

 

1860 — Grand-Croix de la Légion d’Honneur

 

26 mai 1883 — Décès à Damas ; inhumation auprès d’Ibn Arabi

 

6 juillet 1966 — Transfert des restes au cimetière d’El-Alia (Alger)

10. FAQ sur l’Émir Abdelkader

Pourquoi l’Émir Abdelkader est-il considéré comme le fondateur de l’Algérie moderne ?

L’Émir Abdelkader a créé entre 1832 et 1847 le premier État algérien structuré, avec une administration centralisée (8 khalifaliks), un système fiscal unifié, une justice indépendante, une armée régulière soldée, et même sa propre monnaie. Cette organisation préfigure l’État-nation algérien et constitue la première tentative d’unification des tribus algériennes sous une autorité commune depuis les royaumes numides.

Combien de temps a duré la résistance de l’Émir Abdelkader ?

La résistance de l’Émir Abdelkader a duré 17 ans, de 1832 (proclamation comme Émir) à 1847 (reddition). Durant cette période, il a livré 116 batailles contre l’armée française, affrontant 122 généraux et 16 ministres de la Guerre différents. Son combat a mobilisé jusqu’à 107 000 soldats français.

Qu’est-ce que la Smala de l’Émir Abdelkader ?

La Smala (ou Zmala) était la capitale itinérante de l’Émir Abdelkader : une ville mobile de 20 000 à 30 000 personnes organisée en cercles concentriques, comprenant la famille de l’Émir, ses soldats, artisans, et toute l’administration de l’État. Elle permettait de déplacer le gouvernement selon les mouvements de l’armée française. Elle fut prise par le duc d’Aumale le 16 mai 1843.

Pourquoi l’Émir Abdelkader a-t-il reçu la Légion d’Honneur ?

En juillet 1860, lors des massacres de Damas opposant Druzes et Chrétiens, l’Émir Abdelkader a risqué sa vie pour sauver des milliers de chrétiens. Il les a accueillis dans sa demeure et son quartier, s’interposant physiquement face aux émeutiers. Pour cet acte humanitaire, Napoléon III lui décerna la Grand-Croix de la Légion d’Honneur, qu’il porta avec fierté jusqu’à sa mort.

Où est enterré l’Émir Abdelkader aujourd’hui ?

L’Émir Abdelkader est décédé à Damas le 26 mai 1883 et fut d’abord inhumé dans le mausolée d’Ibn Arabi, son maître spirituel. En 1966, à la demande de l’État algérien, ses restes ont été rapatriés et reposent depuis au cimetière d’El-Alia, près d’Alger, où un mausolée lui est consacré.

Quelle était la devise de l’Émir Abdelkader ?

L’Émir Abdelkader avait pour devise : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités, et vous saurez qui il est. » Cette maxime humaniste reflète sa vision universaliste, au-delà des appartenances tribales ou religieuses.

L’Émir Abdelkader était-il franc-maçon ?

Oui, l’Émir Abdelkader a été initié à la franc-maçonnerie le 18 juin 1864 par la loge « Les Pyramides d’Égypte » d’Alexandrie, affiliée au Grand Orient de France. Ses premiers contacts avec la maçonnerie datent de 1860, après le sauvetage des chrétiens de Damas. Il adhérait aux principes humanistes du Grand Orient : existence de Dieu, immortalité de l’âme, amour de l’humanité, tolérance et fraternité universelle.

Quels sont les descendants célèbres de l’Émir Abdelkader ?

Le plus célèbre est l’Émir Khaled (1875-1936), petit-fils d’Abdelkader, considéré comme le premier fondateur du nationalisme algérien moderne. Muhammad Saïd al-Jazaïri, autre petit-fils, fut gouverneur de Damas en 1918. Driss Djazaïri (1936-2020), arrière-petit-fils, fut ambassadeur d’Algérie aux États-Unis. La famille continue de porter le nom « El-Djazaïri » (« l’Algérien »), attribué à l’Émir durant son exil syrien.

📝 Note éditoriale

Cet article fait partie de notre série sur les personnalités algériennes qui ont marqué l’histoire. Pour approfondir, découvrez également nos articles sur Lalla Fatma N’Soumer, Cheikh El Mokrani, El Hadj Ahmed Bey et les héros de la guerre d’indépendance.

Dernière mise à jour : Janvier 2026 | Sources : Archives nationales françaises, Institut du Monde Arabe, travaux de Benjamin Stora, Bruno Étienne, Ahmed Bouyerdene.

Émir Abdelkader

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Cheikh El Haddad

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