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Abane Ramdane : l’architecte de la révolution algérienne

Abane Ramdane (1920-1957), surnommé « l’architecte de la Révolution », demeure l’une des figures les plus marquantes de la guerre d’indépendance algérienne. Principal organisateur du Congrès de la Soummam en août 1956, il posa les fondements d’un État où le politique devait primer sur le militaire. Victime des luttes de pouvoir internes au FLN, il fut assassiné par ses propres compagnons le 27 décembre 1957 au Maroc. Son destin tragique préfigura la confiscation de l’indépendance par l’armée.

Fiche d’identité

Nom completRamdane Abane (رمضان عبان / Remḍan Ɛebban)
SurnomL’architecte de la Révolution
Naissance10 juin 1920, Azouza, Larbaâ Nath Irathen (Tizi Ouzou)
OrigineFamille kabyle modeste
Décès27 décembre 1957 (37 ans), Tétouan, Maroc
Cause de la mortAssassiné (étranglé) par des membres du FLN
CommanditairesAbdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobal, Krim Belkacem
FonctionsMembre du CCE, coordinateur FLN Alger, secrétaire du Congrès de la Soummam
SépultureCarré des Martyrs, cimetière El Alia, Alger (rapatriement symbolique en 1984)

1. Origines et formation d’un intellectuel kabyle

Une enfance au coeur du Djurdjura

Ramdane Abane naît le 10 juin 1920 à Azouza, un village de crête du massif du Djurdjura, dans la commune de Larbaâ Nath Irathen (alors appelée Fort-National), au coeur de la wilaya de Tizi Ouzou. Il est issu d’une famille kabyle relativement modeste. Son père, M’hamed Ben Ferhat, est commerçant en matériaux de construction et négoce de tapis. Ce métier l’amène à voyager en Europe, en Asie et jusqu’aux États-Unis.

À l’école, le jeune Ramdane se distingue par son sérieux et son intelligence. Il obtient son certificat d’études primaires en juin 1933, « à titre indigène » selon la terminologie coloniale. Un de ses instituteurs note dans son carnet : « Élève intelligent et caractère entier. Bonne volonté. »

Le collège de Blida : sept années formatrices

En octobre 1933, à 13 ans, Abane quitte son village natal pour Blida où il intègre le collège Duveyrier (aujourd’hui lycée Ibn Rochd). Il y passe sept années comme interne, de 1933 à 1942. C’est durant cette période qu’il développe une conscience politique et découvre les idées nationalistes.

En 1942, il obtient le baccalauréat mathématiques avec la mention « Bien ». Il rêve de devenir avocat, mais les difficultés financières de sa famille, ruinée par la Seconde Guerre mondiale, l’en empêchent.

2. L’engagement nationaliste : du PPA à l’OS

Mobilisation et premiers combats

En 1942, à 22 ans, Abane est mobilisé à Fort-National pour son instruction militaire, puis affecté avec le grade de sous-officier dans un régiment de tirailleurs algériens stationné à Blida, en attente de départ pour l’Italie.

Démobilisé après la guerre, il adhère au Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj et milite activement tout en travaillant comme secrétaire de la commune mixte de Châteaudun du Rhummel (aujourd’hui Chelghoum Laïd).

Le traumatisme du 8 mai 1945

Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata marquent profondément le jeune militant. Cette répression sanglante le convainc que l’indépendance ne s’obtiendra que par la lutte armée. Il abandonne ses fonctions administratives, rompt définitivement avec l’administration coloniale et entre en clandestinité.

Chef de wilaya et membre de l’OS

En 1948, Abane est désigné chef de wilaya du PPA-MTLD, d’abord dans la région de Sétif, puis en Oranie. Durant cette période, il intègre également l’Organisation Spéciale (OS), le bras armé clandestin du Parti chargé de préparer l’insurrection.

3. L’arrestation et les années de prison (1950-1955)

Le « complot de l’OS »

En 1950, le démantèlement de l’Organisation Spéciale par les autorités coloniales conduit à l’arrestation de nombreux militants. Recherché, Abane est arrêté à Annaba (alors Bône).

Le 7 mars 1951, après plusieurs semaines d’interrogatoires et de torture, il est condamné à :

  • 5 ans de prison
  • 10 ans d’interdiction de séjour
  • 10 ans de privation des droits civiques
  • 500 000 francs d’amende

Le chef d’accusation : « atteinte à la sûreté intérieure de l’État ». Sa fiche anthropométrique porte la mention en italiques : « Très dangereux ».

Cinq années à penser la Révolution

Incarcéré successivement dans les prisons de Bougie (Béjaïa), Barberousse et Maison-Carrée à Alger, puis en métropole, Abane met à profit ces années pour mûrir sa réflexion politique.

« Un homme extraordinaire, pas bavard mais très actif. Il a mûrement réfléchi pour tisser sa toile et former son organisation. Il a pensé la Révolution algérienne pendant les cinq années qu’il avait passées en prison. »

— Témoignage de la veuve d’Abane Ramdane

4. La prise en main du FLN à Alger

Libération et entrée en clandestinité

Le 18 janvier 1955, Abane est libéré et assigné à résidence dans son village natal d’Azouza. Quelques jours après sa sortie, les dirigeants de la zone III (Kabylie) prennent contact avec lui. Après quelques jours passés auprès de sa mère paralysée, il quitte Azouza et entre en clandestinité.

Il prend en charge la direction politique de la capitale. Son objectif : transformer Alger en « plaque tournante de la Révolution ».

L’appel du 1er avril 1955

Le 1er avril 1955, Abane lance un appel historique à l’union et à l’engagement du peuple algérien. Ce tract signe l’acte de naissance d’un véritable Front de libération nationale et son émergence comme mouvement national. Il y affirme son credo unitaire :

« La libération de l’Algérie sera l’oeuvre de tous les Algériens, et non pas celle d’une fraction du peuple algérien quelle que soit son importance. »

— Abane Ramdane, Appel du 1er avril 1955

Le rassembleur

Grâce à son remarquable intellect politique, Abane parvient à rallier au FLN l’ensemble des courants nationalistes :

  • Les membres du Comité central du PPA-MTLD
  • L’Association des Oulémas
  • L’UDMA de Ferhat Abbas (ralliement en 1956)
  • Des éléments du Parti Communiste Algérien

Le dialogue Abane-Ferhat Abbas

Lors de sa rencontre avec Ferhat Abbas, Abane lui déclare :

« Le FLN n’appartient à personne, mais au peuple qui se bat. »

5. Le Congrès de la Soummam : l’oeuvre majeure

L’organisation du congrès

Du 13 au 20 août 1956, Abane organise avec Larbi Ben M’hidi le Congrès de la Soummam à Ifri, dans la vallée de la Soummam, près d’Ouzellaguen. Ce congrès clandestin réunit les principaux chefs de la Révolution.

Les participants du Congrès de la Soummam

Absents : Mostefa Ben Boulaïd (mort au combat) et la délégation extérieure (Ben Bella, Aït Ahmed, Khider)

Les principes fondateurs

Sous l’impulsion d’Abane, le Congrès adopte des principes révolutionnaires qui structureront le mouvement :

Les quatre principes de la Soummam

  1. Primauté du politique sur le militaire – Le chef politique dirige, le militaire exécute
  2. Primauté de l’intérieur sur l’extérieur – Ceux qui combattent sur le terrain décident
  3. Direction collégiale – Création du CNRA et du CCE
  4. Indépendance diplomatique – Refus de toute tutelle étrangère (nassérisme, blocs Est/Ouest)

La structuration de la Révolution

Le Congrès crée les institutions du futur État algérien :

  • Le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) – 34 membres, instance suprême
  • Le Comité de Coordination et d’Exécution (CCE) – 5 membres, organe exécutif
  • Division du territoire en 6 wilayas + la Zone Autonome d’Alger
  • Adoption de l’hymne national (Kassaman)
  • Création du journal El Moudjahid

« Le Congrès de la Soummam nous a donné ce formidable sentiment que nous avions déjà un État. »

— Ali Lounici, officier de l’ALN

6. La Bataille d’Alger

Le déclenchement de la guérilla urbaine

C’est Abane Ramdane qui décide, avec Larbi Ben M’hidi et Yacef Saâdi, de déclencher la Bataille d’Alger. Depuis l’été 1956, Saâdi met en place son réseau de commandos à Bab El Oued et dans la basse Casbah, secondé par Ali la Pointe.

La direction politique de la Zone Autonome d’Alger (ZAA) est confiée à Ben M’hidi, assisté militairement par Saâdi. Abane coordonne l’action et la propagande politiques en direction de la population algérienne.

L’escalade de 1956-1957

Le 30 septembre 1956, deux jeunes femmes, Djamila Bouhired et Zohra Drif, font exploser deux bombes au Milk-Bar et à la Cafétéria. La Casbah devient un foyer insurrectionnel permanent.

En janvier 1957, face à l’intensification des attentats, le gouvernement de Guy Mollet confie les pouvoirs de police au général Massu et à sa 10e Division Parachutiste.

La répression de la Bataille d’Alger

  • Quadrillage de la Casbah et des quartiers musulmans
  • Assignation à résidence dans les centres de triage (CTT)
  • Torture systématique (la « gégène », la « baignoire »)
  • Arrestation de Larbi Ben M’hidi le 17 février 1957, puis son assassinat
  • Démantèlement progressif des réseaux FLN

7. L’exil et les conflits avec les colonels

La fuite vers l’extérieur

En mars 1957, après l’arrestation et l’assassinat de Ben M’hidi et la traque de Yacef Saâdi, les réseaux FLN à Alger s’effondrent. Abane et les autres membres du CCE doivent quitter la ville.

Il gagne Tunis via le Maroc, après une longue marche de plus d’un mois à travers tout l’ouest algérien. Paradoxe cruel : lui qui avait fait adopter la primauté de l’intérieur sur l’extérieur se retrouve désormais à l’extérieur.

L’affrontement avec les « 3 B »

Dans la capitale tunisienne, Abane se heurte frontalement aux colonels de l’ALN : Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobal et Krim Belkacem – les « 3 B ». Il leur reproche leur autoritarisme et l’abandon des principes de la Soummam.

« Les maquis, c’est une chose, la politique une autre qui ne se fait ni avec des analphabètes, ni avec des ignares. »

— Abane Ramdane, à l’adresse de Krim Belkacem

Le CNRA du Caire (août 1957)

En août 1957, le Conseil National de la Révolution Algérienne se réunit au Caire. Les principes de la Soummam sont formellement abandonnés. Le CNRA affirme : « Tous ceux qui participent à la lutte de libération, avec ou sans uniforme, sont égaux. » C’est la victoire des militaires sur les politiques.

8. L’assassinat : le guet-apens de Tétouan

Le piège marocain

Le 26 décembre 1957, Abane Ramdane atterrit à Tétouan, au Maroc. Il pense participer à une délégation devant rencontrer le roi Mohammed V pour faciliter l’action des révolutionnaires algériens en territoire marocain.

En réalité, c’est un guet-apens. Quelques jours plus tôt, à Tunis, les dirigeants du FLN se sont réunis pour décider de son sort.

La nuit du 27 décembre 1957

Dans une ferme isolée entre Tétouan et Tanger, Abane Ramdane est étranglé par deux hommes de main d’Abdelhafid Boussouf. L’exécution a lieu en présence de Krim Belkacem et Mahmoud Chérif.

L’architecte de la Révolution meurt à 37 ans, assassiné par ses propres compagnons de lutte.

Le mensonge officiel

Le 29 mai 1958, le journal El Moudjahid annonce à la une : « Abane Ramdane est mort au champ d’honneur ». L’article indique qu’il aurait été tué au combat lors d’un accrochage avec l’armée française.

Cette version mensongère sera maintenue pendant des décennies. La vérité n’émergera que progressivement, grâce aux témoignages et aux travaux des historiens.

Le rapatriement symbolique

En 1984, le corps d’Abane Ramdane – dont la dépouille n’a jamais été retrouvée – est symboliquement rapatrié en Algérie pour être « inhumé » au Carré des Martyrs du cimetière d’El Alia, à Alger.

9. Héritage et mémoire

Une figure réhabilitée

Longtemps occultée par l’histoire officielle, la figure d’Abane Ramdane a été progressivement réhabilitée. Sa maison familiale à Azouza a été transformée en Musée Abane Ramdane, inauguré le 1er novembre 2010.

Son nom est aujourd’hui porté par de nombreuses institutions :

  • Le lycée Abane Ramdane à Mohammadia (Alger)
  • Des rues et places dans toutes les wilayas d’Algérie
  • Le musée d’Azouza dans son village natal

Le symbole du Hirak

Lors du Hirak de 2019, le portrait d’Abane Ramdane fut massivement brandi par les manifestants. En évoquant les principes du Congrès de la Soummam, ils réclamaient la primauté du civil sur le militaire et la fin de la mainmise de l’armée sur le pouvoir.

Dans la littérature et le cinéma

  • Le Foehn ou la preuve par neuf (1982) – Tragédie en 4 actes de Mouloud Mammeri, écrite en 1957
  • La Nuit de Zelemta (2016) – Roman de René-Victor Pilhes
  • Fanon (2025) – Film de Jean-Claude Barny où Abane est interprété par Salem Kali

« Abane Ramdane a eu le grand mérite d’organiser rationnellement notre insurrection en lui donnant l’homogénéité, la coordination et les assises populaires qui lui étaient nécessaires et qui ont assuré la victoire. »

Ferhat Abbas, L’Indépendance confisquée (1984)

10. Chronologie complète

DateÉvénement
10 juin 1920Naissance à Azouza (Tizi Ouzou)
1933Certificat d’études primaires, entrée au collège de Blida
1942Baccalauréat mathématiques mention « Bien »
1942-1945Mobilisation comme sous-officier (tirailleurs algériens)
8 mai 1945Massacres de Sétif – rupture avec l’administration coloniale
1948Chef de wilaya PPA-MTLD (Sétif, puis Oranie)
1950Arrestation à Annaba
7 mars 1951Condamnation à 5 ans de prison
18 janv. 1955Libération, assignation à résidence
1er avril 1955Appel à l’union nationale
20 août 1956Congrès de la Soummam – membre du CCE
30 sept. 1956Attentats du Milk-Bar et de la Cafétéria
Janv. 1957Début de la Bataille d’Alger
17 fév. 1957Arrestation de Larbi Ben M’hidi
Mars 1957Fuite vers l’extérieur (Maroc, puis Tunis)
Août 1957CNRA du Caire – abandon des principes de la Soummam
27 déc. 1957Assassinat à Tétouan (Maroc)
29 mai 1958El Moudjahid annonce sa « mort au champ d’honneur »
1984Rapatriement symbolique au cimetière d’El Alia
1er nov. 2010Inauguration du Musée Abane Ramdane à Azouza

11. Questions fréquentes

FAQ – Abane Ramdane

Qui était Abane Ramdane ?

Abane Ramdane (1920-1957) était un révolutionnaire algérien, principal organisateur du Congrès de la Soummam en 1956. Surnommé « l’architecte de la Révolution », il prônait la primauté du politique sur le militaire et fut assassiné par ses propres compagnons du FLN.

Comment est mort Abane Ramdane ?

Abane Ramdane a été assassiné le 27 décembre 1957 à Tétouan (Maroc), étranglé par des hommes de main d’Abdelhafid Boussouf. Il avait été attiré dans un guet-apens par des dirigeants du FLN qui voyaient en lui un obstacle à leur pouvoir.

Pourquoi Abane Ramdane a-t-il été assassiné ?

Abane défendait la primauté du politique sur le militaire. Cette position heurtait les colonels de l’ALN (Boussouf, Bentobal, Krim Belkacem) qui souhaitaient contrôler la Révolution. Son assassinat marqua la victoire du militaire sur le politique.

Qu’est-ce que le Congrès de la Soummam ?

Le Congrès de la Soummam (20 août 1956) fut une réunion clandestine des chefs de la Révolution, organisée par Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi. Il créa les institutions du FLN (CNRA, CCE) et adopta la primauté du politique sur le militaire.

Qui sont les « 3 B » ?

Les « 3 B » désignent les trois colonels Boussouf, Bentobal et Belkacem (Krim), considérés comme les commanditaires de l’assassinat d’Abane Ramdane.

Où est enterré Abane Ramdane ?

Sa dépouille n’a jamais été retrouvée. En 1984, un rapatriement symbolique a eu lieu au Carré des Martyrs du cimetière d’El Alia, à Alger.


Note éditoriale

Sources : Khalfa Mameri (Abane Ramdane, Héros de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 1988), Yves Courrière (L’Heure des colonels), Mohammed Harbi, Benjamin Stora, témoignages recueillis par les historiens.

Dernière mise à jour : Janvier 2026

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