Docteur Ben Touhami
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017
Docteur Ben Touhami : Pionnier du Mouvement des Jeunes-Algériens
Biographie complète de Benthami Belkacem (1873-1937), médecin ophtalmologue, figure majeure du nationalisme algérien naissant, petit-fils d’un lieutenant de l’Émir Abdelkader.
📍 Mostaganem • Alger
⚕️ Médecin – Homme politique
Dans l’histoire du nationalisme algérien, le Docteur Benthami Belkacem — dit Ben Touhami — occupe une place singulière : celle d’un pionnier. Petit-fils d’un lieutenant de l’Émir Abdelkader, médecin ophtalmologue formé à Montpellier, il fut l’un des premiers intellectuels algériens à porter les revendications de son peuple jusqu’aux ministres français. Figure de proue du mouvement des Jeunes-Algériens, fondateur du journal At-Taqadoum, il incarna une voie réformiste qui, malgré ses limites, contribua à l’éveil politique des Algériens au début du XXe siècle.
🏛️ Origines et formation (1873-1905)
Un héritage prestigieux
Belkacem Bentami Ould Hamida — plus connu sous le nom de Docteur Ben Touhami ou Benthami — naît le 20 septembre 1873 à Mostaganem, ville côtière de l’Oranie. Sa famille n’est pas n’importe laquelle : il est le petit-fils de Sid El Hadj Mustafa Bentami, lieutenant de l’Émir Abdelkader.
Le grand-père du Docteur Benthami, Sid El Hadj Mustafa Bentami, s’était illustré lors du siège de Mazagran en février 1840, un épisode célèbre de la résistance algérienne. Cette filiation avec un compagnon de l’Émir Abdelkader conférait au Docteur Benthami une légitimité historique dans le mouvement nationaliste naissant.
Un parcours académique brillant
Le jeune Belkacem effectue ses études primaires à Mostaganem, puis se rend à Alger où il obtient son baccalauréat. Il s’inscrit ensuite à la faculté de médecine d’Alger et obtient son doctorat en médecine en 1897.
Désireux de se spécialiser, il part pour la France et rejoint la faculté de Montpellier où il obtient en 1905 une spécialisation en ophtalmologie. La même année, il acquiert la nationalité française par décret de naturalisation — un choix qui définira sa trajectoire politique.
📋 Parcours académique
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Études primaires à Mostaganem - 🎓
Baccalauréat à Alger - 📜
1897 : Doctorat en médecine — Faculté de médecine d’Alger - 👁️
1905 : Spécialisation en ophtalmologie — Faculté de Montpellier - 🇫🇷
1905 : Naturalisation française par décret
Une famille de médecins
La médecine était une affaire de famille chez les Benthami. Le frère du Docteur Ben Touhami, Djilali Benthami, était également médecin, spécialisé en neurologie. Ce dernier deviendra d’ailleurs secrétaire général de l’Association des Étudiants Musulmans Nord-Africains (AEMAN) à sa création en 1919, et sera plus tard chirurgien à Miliana.
Le Docteur Benthami épouse Rosalia, une écrivaine et artiste juive d’origine russe — un mariage qui témoigne de son ouverture d’esprit et de son détachement des conventions sociales de l’époque.
⚕️ Carrière médicale à Alger
De retour en Algérie après sa spécialisation, le Docteur Benthami est nommé en 1907 chef de clinique à l’hôpital Mustapha d’Alger, le plus grand établissement hospitalier d’Algérie. Il devient responsable de la clinique d’ophtalmologie de la faculté de médecine de l’université d’Alger.
Médecin respecté, il publie de nombreux articles scientifiques et s’engage socialement auprès des populations pauvres et malades d’Alger. Son cabinet devient un lieu de rencontre pour l’élite intellectuelle algérienne naissante.
Pendant la Première Guerre mondiale, le Docteur Benthami sert la France comme médecin-commandant. Ses services lui valent d’être nommé Officier de la Légion d’honneur. Cette distinction et son engagement militaire renforcent sa position dans le camp des « assimilationnistes » qui croient en l’égalité franco-algérienne.
📜 Le mouvement des Jeunes-Algériens
Après la Première Guerre mondiale, le Docteur Benthami s’engage pleinement dans l’action politique en devenant l’un des leaders du mouvement des Jeunes-Algériens. Ce mouvement intellectuel et politique, apparu au début du XXe siècle, rassemble des Algériens « évolués » — médecins, avocats, commerçants, enseignants — qui revendiquent l’égalité des droits avec les Français.
Les Jeunes-Algériens forment une élite moderne qui bouscule les notables traditionnels. Parmi leurs figures de proue : le Docteur Benthami, l’avocat Omar Bouderba, le Docteur Tamzali, et surtout l’Émir Khaled, petit-fils de l’Émir Abdelkader. Ils créent des journaux, des cercles culturels, et portent leurs revendications jusqu’à Paris. Leurs adversaires, les « Vieux-Turbans », les surnomment par dérision Assh’âb el-Boulitik (les compagnons de la politique).
Les revendications
Le programme des Jeunes-Algériens, que défend le Docteur Benthami, comprend plusieurs revendications majeures :
- Fin du code de l’Indigénat — ce régime d’exception qui privait les Algériens de droits fondamentaux
- Égalité devant les tribunaux et devant l’impôt
- Droit à l’instruction dans les écoles françaises
- Représentation politique — le droit d’élire et d’être élu
- Acceptation du service militaire obligatoire et de la laïcité en échange de ces droits
Cette orientation politique était appelée à l’époque « assimilation » : elle visait à intégrer pleinement les Algériens dans la citoyenneté française.
🏛️ Les délégations à Paris (1908-1912)
Les Jeunes-Algériens constituent une force politique avec laquelle le gouvernement français doit compter. Le Docteur Benthami joue un rôle central en dirigeant deux délégations à Paris, en 1908 et en 1912, aux côtés de l’avocat Omar Bouderba.
La délégation porte une pétition qui conditionne toute acceptation de la conscription militaire (service militaire obligatoire par tirage au sort) à des « contreparties » en termes de droits civiques et à la suppression du code de l’Indigénat.
Ces délégations sont reçues au plus haut niveau de l’État français. Le ministre de l’Intérieur Théodore Steeg, puis le président du Conseil Raymond Poincaré, et d’anciens ministres comme Georges Clemenceau et Stéphen Pichon les accueillent.
« Le labeur inlassable du Docteur Benthami » et « l’action glorieuse du capitaine Émir Khaled », « très nobles et très purs héros ».
Jean Mélia
Chef de cabinet du gouverneur général de l’Algérie, Congrès de la Ligue des Droits de l’Homme, 1917
Un engagement dangereux
L’engagement politique des Jeunes-Algériens n’est pas sans risque. Selon l’historien Charles-Robert Ageron, ils sont « méprisés par les religieux Vieux-turbans, qui les considèrent comme de jeunes mécréants occidentalisés, comme kouffâr (exclus) ou abhorrés comme m’tourni (convertis) ».
En 1912, le Docteur Benthami est victime d’un attentat politique et est blessé. Deux ans plus tard, en 1914, un autre leader, Si Abbas Ben Hammana de Tébessa, est tué. Ces violences témoignent des tensions que suscite leur action réformatrice.
⚔️ La rivalité avec l’Émir Khaled
En juillet 1919, les Jeunes-Algériens tentent d’unir leurs forces dans une Ligue d’action franco-musulmane, sous la coprésidence du Professeur Mohamed Soualah et du Docteur Benthami. Mais cette unité est de courte durée.
Deux visions du nationalisme
Dès novembre 1919, lors des élections municipales d’Alger, deux camps s’affrontent au sein des Jeunes-Algériens :
La tendance Benthami
Le clan Benthami-Bouderba-Soualah-Tamzali défend la naturalisation française avec abandon du statut personnel musulman. Ils sont « détachés des croyances religieuses » et s’expriment dans le journal L’Avenir de l’Algérie.
La tendance Émir Khaled
Le camp de l’Émir Khaled réclame la représentation au Parlement avec maintien du statut personnel musulman. Plus traditionalistes et religieux, ils s’emparent du journal L’Ikdam.
La défaite électorale de 1919
Le verdict des urnes est sans appel. L’Émir Khaled l’emporte largement sur le Docteur Benthami :
📊 Résultats des élections de 1919 à Alger
- 🏛️
Conseil municipal : Khaled 925 voix vs Benthami 332 voix - 📋
Conseil général (1920) : Khaled 2 505 voix vs Tamzali 256 voix - 💰
Délégation financière (1920) : Khaled 7 000 voix vs Zerruk 2 500 voix
Cette défaite cinglante s’explique par un fait simple : pour les Algériens, il était hors de question d’abandonner le statut personnel musulman, symbolique de leur identité. L’Émir Khaled lui-même l’expliquait : « La masse n’en veut pas. L’indigène n’acceptera pas la qualité de citoyen français dans un statut autre que le sien pour une raison d’ordre essentiellement religieux. »
📰 At-Taqadoum et l’action politique
En 1923, le Docteur Benthami fonde et dirige le journal At-Taqadoum (« Le Progrès »), organe de presse destiné à défendre les idées de l’assimilation et de l’égalité civique. Ce journal s’inscrit dans la tradition des premiers journaux algériens du début du siècle, outils essentiels de l’éveil politique.
Les Jeunes-Algériens créent de nombreux journaux bilingues pour toucher à la fois l’opinion française et les Algériens lettrés : L’Islam, L’Ikdam, L’Avenir de l’Algérie, At-Taqadoum… Ces publications s’accompagnent de la création de cercles culturels (nadi) dans les principales villes, où se tiennent des cours et des conférences.
Conseiller municipal d’Alger
Malgré sa défaite face à l’Émir Khaled en 1919, le Docteur Benthami parvient à se faire élire au Conseil municipal d’Alger. Il devient également président de la Fédération des Élus Indigènes, une position qui lui permet de continuer à porter les revendications des Algériens auprès des autorités coloniales.
Le soutien au Congrès musulman (1936)
Dans les dernières années de sa vie, le Docteur Benthami soutient les revendications du Congrès musulman de 1936, qui rassemble les différentes tendances du nationalisme algérien — élus, oulémas et messalistes — autour d’une charte commune. Il anime de nombreuses conférences au club At-Taraqi à Alger.
Il se présente une seconde fois aux élections municipales et est à nouveau élu au Conseil municipal d’Alger, peu avant sa mort.
🏛️ Héritage et postérité
Le Docteur Benthami Belkacem décède le 2 juin 1937 à Alger, à l’âge de 63 ans. Il laisse derrière lui un héritage ambigu : celui d’un homme qui a sincèrement cru que l’égalité des droits pouvait s’obtenir dans le cadre colonial français.
Une figure controversée
L’histoire a donné tort à la stratégie assimilationniste défendue par le Docteur Benthami. Le refus obstiné de la France coloniale d’accorder des droits égaux aux Algériens — symbolisé par l’échec du projet Blum-Viollette que soutenait le Docteur Ben Djelloul — a fermé la voie des réformes et conduit à la radicalisation du mouvement national.
« Ce groupe de jeunes et de protestataires mène une action politique qui n’est pas comprise par les masses musulmanes et choque les traditionalistes. »
Charles-Robert Ageron
Historien, spécialiste de l’Algérie coloniale
Un pionnier de l’éveil politique
Malgré les limites de sa vision politique, le Docteur Benthami a contribué à l’éveil politique des Algériens. Avec les autres Jeunes-Algériens, il a été à l’origine des premiers journaux algériens, des premières associations culturelles, des premières délégations portant des revendications auprès du gouvernement français.
Son engagement a ouvert la voie à d’autres figures qui reprendront le flambeau avec des stratégies différentes : Messali Hadj et l’Étoile Nord-Africaine, Ferhat Abbas et l’UDMA, Ben Badis et les Oulémas, jusqu’aux fondateurs du FLN.
📋 Les Jeunes-Algériens : une pépinière de leaders
Le mouvement des Jeunes-Algériens, malgré sa dissolution dans les années 1926-1927, a formé toute une génération de leaders politiques. L’ouvrage de Ferhat Abbas, « Le Jeune Algérien » (1931), fait explicitement référence à ce mouvement. Certains de ses membres se retrouveront dans d’autres organisations qui porteront plus loin le flambeau du nationalisme algérien.
❓ Questions fréquentes sur le Docteur Ben Touhami
Qui était le Docteur Ben Touhami ?
Benthami Belkacem, dit Ben Touhami (1873-1937), était un médecin ophtalmologue et homme politique algérien, figure majeure du mouvement des Jeunes-Algériens. Petit-fils d’un lieutenant de l’Émir Abdelkader, naturalisé français en 1905, il milita pour l’égalité des droits civiques entre Algériens et Français.
Quel rôle le Docteur Benthami a-t-il joué dans le mouvement des Jeunes-Algériens ?
Le Docteur Benthami fut l’un des principaux leaders du mouvement aux côtés de l’Émir Khaled. Il dirigea deux délégations à Paris en 1908 et 1912, fut reçu par Clemenceau et Poincaré, et cofonda la Ligue d’action franco-musulmane en 1919. Il présida également la Fédération des Élus Indigènes.
Pourquoi le Docteur Benthami et l’Émir Khaled se sont-ils opposés ?
Les deux hommes représentaient deux tendances des Jeunes-Algériens. Benthami prônait la naturalisation française avec abandon du statut personnel musulman, tandis que l’Émir Khaled défendait la représentation parlementaire avec maintien de ce statut. Aux élections de 1919, Khaled l’emporta largement.
Quel était le lien entre le Docteur Ben Touhami et l’Émir Abdelkader ?
Le Docteur Benthami était le petit-fils de Sid El Hadj Mustafa Bentami, lieutenant de l’Émir Abdelkader qui s’était illustré lors du célèbre siège de Mazagran en 1840. Cette filiation prestigieuse lui conférait une légitimité historique dans le mouvement nationaliste.
Qu’est-ce que le journal At-Taqadoum fondé par le Docteur Benthami ?
At-Taqadoum (Le Progrès) était un journal fondé en 1923 et dirigé par le Docteur Benthami pour défendre les idées assimilationnistes et les revendications d’égalité civique. Il faisait partie des premiers journaux algériens du début du XXe siècle.
Quelles étaient les revendications politiques du Docteur Ben Touhami ?
Le Docteur Benthami revendiquait l’égalité des droits civiques : fin du code de l’Indigénat, égalité devant les tribunaux et l’impôt, droit à l’instruction, représentation politique. Il acceptait le service militaire obligatoire et la laïcité en échange de ces droits.
Comment le Docteur Benthami est-il mort ?
Le Docteur Benthami Belkacem est décédé le 2 juin 1937 à Alger, à l’âge de 63 ans. Il avait soutenu les revendications du Congrès musulman de 1936 et animé de nombreuses conférences au club At-Taraqi avant sa mort.







































































































































































































































































































































































































































































































































































































