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Aissat Idir

Aïssat Idir (né en juin 1915 à Djemâa Saharidj, en Kabylie – mort à Alger fin juillet 1959) est l’un des grands noms du syndicalisme algérien. Cofondateur et premier dirigeant de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), il incarne un front souvent sous-estimé de la guerre : celui des ateliers, chantiers et lieux de travail. Arrêté en 1956, jugé, puis de nouveau détenu après son acquittement, il meurt dans des circonstances liées à de graves brûlures en détention, déclenchant une indignation dans le mouvement syndical international.

Quand on raconte la guerre d’indépendance, on pense d’abord aux maquis, aux réseaux urbains, aux “Six Historiques” et aux grandes batailles politiques. Aïssat Idir oblige à déplacer le regard : il montre comment la lutte s’organise aussi par le travail, la mobilisation ouvrière et la capacité d’un syndicat à devenir une force politique. Son dossier illustre, en creux, la logique répressive de l’époque : neutraliser un homme, c’est tenter de neutraliser une structure. Cet article remet sa trajectoire en perspective, clarifie les points documentés (dates, procès, lieux), et signale les zones où les sources divergent.

1) Fiche d’identité : Aïssat Idir

NomAïssat Idir (ⵄⵉⵙⵙⴰⵜ ⵉⴷⵉⵔ)
NaissanceJuin 1915, Djemâa Saharidj (Kabylie), wilaya de Tizi Ouzou
DécèsEntre le 25 et le 27 juillet 1959, Alger (hôpital militaire), après de graves brûlures en détention
RôleSyndicaliste, fondateur et dirigeant de l’UGTA (créée en février 1956)
Front de lutteMobilisation des travailleurs (grèves, solidarité, organisation), articulation avec la lutte nationale
Arrestation clé23 mai 1956 (selon archives de presse), détentions successives
ProcèsInculpé pour “atteinte à la sûreté extérieure”, acquitté le 13 janvier 1959 ; immédiatement remis en détention
StatutChahid (martyr) du mouvement national et figure majeure du syndicalisme algérien

2) Kabylie, formation et entrée dans le militantisme

Aïssat Idir naît à Djemâa Saharidj, en Kabylie, dans une Algérie coloniale où l’accès à l’école, à l’emploi et à la représentation politique reste profondément inégal. Les notices biographiques soulignent une trajectoire de “montée” par l’instruction, puis une bifurcation vers l’engagement. Cette matrice est classique des cadres nationalistes : la formation ouvre des portes, mais révèle aussi, de l’intérieur, les limites du système colonial.

Dans la première moitié du XXe siècle, le syndicalisme n’est pas seulement une affaire salariale. Pour beaucoup d’Algériens, il devient un terrain où l’on apprend à organiser, à parler au nom d’un collectif, à tenir une ligne face à l’administration. Ces compétences — réunions, tracts, négociations, caisse de solidarité — deviennent rapidement transposables à la clandestinité politique.

3) Le syndicalisme comme outil de libération nationale

La force d’Aïssat Idir, c’est d’avoir compris que la guerre se gagnerait aussi dans les usines, ports, ateliers et administrations. Le mouvement national a besoin d’argent, de relais, de discipline, de logistique, mais aussi d’une capacité à “faire société” sous la répression. Un syndicat peut servir de colonne vertébrale : il met en réseau des travailleurs, crée des circuits d’entraide, et donne une forme politique à ce qui, sinon, resterait épars.

Cette lecture éclaire l’intérêt du FLN pour un syndicalisme aligné sur la lutte d’indépendance. Elle éclaire aussi la violence de la répression : neutraliser les réseaux syndicaux, c’est empêcher la grève, casser la solidarité et couper une source de légitimité internationale.

Repères : UGTA, USTA et bataille d’influence

En 1956, le champ syndical algérien est traversé par une concurrence politique : l’UGTA est généralement décrite comme d’inspiration FLN, tandis que l’USTA est associée à l’orbite messaliste. Pour replacer ce contexte dans Zoom Algérie, voir aussi notre dossier sur Messali Hadj.

4) 1956 : création de l’UGTA, un syndicat “de combat”

L’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) est officiellement constituée en février 1956. L’événement est capital : il donne au mouvement national une structure syndicale autonome, distincte des organisations de métropole. Dans les archives de presse, Aïssat Idir apparaît comme l’un des fondateurs et l’un des premiers dirigeants, à un moment où la guerre entre dans une phase d’extension et de radicalisation.

Le syndicat ne se limite pas à des revendications sociales. Il devient un outil de mobilisation : soutien aux familles de détenus, solidarité financière, relais de mots d’ordre, capacité à faire circuler l’information. Les autorités coloniales lisent cela comme une menace stratégique. D’où une répression qui vise les hommes, mais aussi l’institution.

5) Arrestations, prison, procès : la logique d’étranglement

Selon des archives de presse, Aïssat Idir est arrêté le 23 mai 1956 puis inculpé plus tard pour “atteinte à la sûreté extérieure de l’État français”. Il passe par plusieurs lieux de détention — les biographies citent notamment Serkadji (Barberousse) et d’autres prisons. La guerre d’Algérie a sa géographie carcérale : chaque transfert vise à isoler, à épuiser, à empêcher la reconstitution d’un réseau.

Son procès, au-delà des faits reprochés, est un message : frapper l’UGTA au sommet. Il est défendu par des avocats mobilisés via les réseaux syndicaux internationaux (dans la littérature, le nom d’Henri Rolin revient). Et le 13 janvier 1959, il est acquitté. Mais le point décisif — celui qui fait basculer l’affaire — vient juste après : à sa sortie, il est de nouveau arrêté et envoyé à Birtraria, dans un schéma qui ressemble à une détention administrative de fait.

Serkadji : quand la prison devient un symbole

Serkadji (Barberousse) revient dans plusieurs trajectoires de la période. Pour élargir, lire aussi nos articles sur Ahmed Zabana (guillotiné en 1956) et Taleb Abderrahmane (exécuté en 1958).

6) Brûlures, détention et décès (1959) : versions et repères

En janvier 1959, Aïssat Idir est hospitalisé pour de graves brûlures survenues pendant sa détention à Birtraria. Les versions officielles ont varié dans le temps (suicide puis accident évoqué), tandis que des organisations syndicales et des proches contestent ces explications et dénoncent un traitement carcéral violent. Ce qui est solidement établi, en revanche, c’est l’issue : Aïssat Idir meurt à Alger, à l’hôpital militaire, fin juillet 1959 (les sources oscillent entre le 25, le 26 et le 27 juillet).

La réaction du mouvement syndical est immédiate : l’affaire dépasse le cadre algérien. Elle est suivie dans la presse internationale et devient un dossier emblématique de la répression. À ce stade de la guerre, la bataille se joue aussi à l’ONU, dans les syndicats internationaux, dans les rédactions : la mort d’un leader ouvrier est un choc politique, parce qu’elle touche une population qu’on ne peut pas réduire au “maquis”.

À retenir : pourquoi certaines dates divergent

  • Naissance : plusieurs notices indiquent “juin 1915” sans jour ; d’autres mentionnent le 11 ou le 17 juin.
  • Décès : la littérature et la presse situent la mort entre le 25 et le 27 juillet 1959.
  • Repère fiable : la séquence “acquittement le 13 janvier 1959 → nouvelle détention → brûlures → décès en juillet 1959” est convergente.

7) Héritage : UGTA, mémoire nationale et lieux portant son nom

Aïssat Idir laisse d’abord un héritage institutionnel : l’UGTA s’inscrit durablement dans le paysage social algérien. Mais l’héritage est aussi mémoriel : celui d’un homme mort en détention, dont le nom revient lorsque l’Algérie débat de la place des syndicats, de l’indépendance des organisations et de la frontière entre social et politique.

Son nom est également présent dans l’espace public : établissements, rues ou infrastructures portant “Aïssat Idir”, notamment en Kabylie et à Alger. Cette présence n’est pas anecdotique : elle rappelle que la guerre d’indépendance fut aussi une guerre des organisations et des solidarités.

Pour replacer son parcours dans la galaxie des dirigeants civils et politiques du FLN, lire aussi : Benyoucef Benkhedda, Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobal, Rabah Bitat.

8) Chronologie

DateÉvénement
Juin 1915Naissance à Djemâa Saharidj (Kabylie), wilaya de Tizi Ouzou
Fév. 1956Création de l’UGTA (syndicat des travailleurs algériens), Idir figure parmi les fondateurs
23 mai 1956Arrestation (archives de presse), début des détentions successives
1958Inculpation pour “atteinte à la sûreté extérieure” (selon sources de presse)
13 janv. 1959Acquittement ; nouvelle arrestation et transfert à Birtraria
Janv. 1959Hospitalisation pour graves brûlures survenues en détention
25–27 juil. 1959Décès à l’hôpital militaire d’Alger ; indignation syndicale internationale

9) Questions fréquentes

Qui était Aïssat Idir ?

Aïssat Idir (1915-1959) était un syndicaliste algérien, cofondateur de l’UGTA (créée en février 1956). Il a organisé la mobilisation des travailleurs dans le contexte de la guerre d’indépendance, a été arrêté en 1956, jugé puis maintenu en détention ; il meurt à Alger en juillet 1959 après de graves brûlures en détention.

Pourquoi l’UGTA a-t-elle été importante pendant la guerre d’Algérie ?

L’UGTA a structuré la mobilisation des travailleurs : grèves, solidarité, organisation des réseaux et relais de la lutte nationale sur les lieux de travail. Elle a aussi donné au mouvement une visibilité internationale via les réseaux syndicaux.

De quoi est mort Aïssat Idir en 1959 ?

Il est mort à Alger fin juillet 1959 après de graves brûlures survenues en détention. Les versions officielles ont évoqué un suicide ou un accident, tandis que des organisations syndicales et des proches ont contesté ces explications.

Quel lien entre Aïssat Idir, le FLN et la lutte d’indépendance ?

L’UGTA est généralement décrite comme une centrale syndicale alignée sur la lutte nationale portée par le FLN. Aïssat Idir représente cette articulation entre revendication ouvrière, organisation et combat politique.

Lire aussi :

Sources et références

Voir aussi : Benyoucef Benkhedda, Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobal — et abonnez-vous à la rubrique Histoire pour la suite de la série.

Aissat Idir

Taleb Abderrahmane

Aissat Idir

Ahmed Zabana

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