#Personnalités algériennes

Ferhat Abbas

Ferhat Abbas n’a jamais été un révolutionnaire de posture. Longtemps partisan d’une solution politique dans le cadre français, il finit par incarner, au cœur de la guerre, la façade étatique de la Révolution : premier président du GPRA (1958-1961), il donne à l’Algérie insurgée un visage diplomatique crédible. Avant cela, il écrit le Manifeste du peuple algérien (1943), fonde l’UDMA (1946) et traverse, parfois au prix de contradictions publiques, les bascules du mouvement national — de l’assimilation à l’indépendance.

Pourquoi Ferhat Abbas continue-t-il de diviser, même chez ceux qui l’honorent ? Parce qu’il oblige à regarder la Révolution algérienne dans sa complexité : l’action clandestine, bien sûr, mais aussi la bataille des statuts, des textes, des alliances et de la représentation internationale.

Son parcours éclaire une question centrale : comment passe-t-on d’une revendication de droits à l’exigence d’un État ? Du pharmacien de Sétif au chef du gouvernement provisoire au Caire, Abbas incarne l’itinéraire d’une partie de l’élite politique algérienne, prise entre réformes promises, répressions répétées et logique de rupture.

Fiche d’identité : Ferhat Abbas

Nom completFerhat Mekki Abbas (فرحات عباس)
Date de naissance24 août 1899 (souvent cité ; certaines sources mentionnent le 24 octobre)
Lieu de naissanceRégion de Taher (Nord-Est), actuelle wilaya de Jijel
ProfessionPharmacien (notamment à Sétif)
Textes / organisations clésManifeste du peuple algérien (1943) ; UDMA (1946)
Fonctions majeures1er président du GPRA (1958-1961) ; président de l’Assemblée nationale constituante (1962-1963)
Date de décès24 décembre 1985
Lieu de décès / sépultureDécédé à Alger ; inhumé au cimetière d’El Alia

1) Origines, formation et “Le Jeune Algérien” : l’illusion d’une égalité possible

Ferhat Abbas appartient à cette génération qui grandit dans l’Algérie coloniale en se heurtant très tôt à une contradiction structurante : l’école française promet l’universel, mais l’ordre juridique et social réserve l’égalité à une minorité. Bon élève, il accède à des études qui restent exceptionnelles pour un “indigène” de l’époque, puis exerce comme pharmacien. Sa trajectoire sociale nourrit d’abord une idée : si l’égalité est refusée, c’est peut-être parce qu’elle n’a pas été suffisamment exigée sur le terrain du droit et des institutions.

Dans les années 1930, Abbas défend une ligne souvent caricaturée, mais qu’il faut replacer dans son temps : la recherche d’une citoyenneté pleine, sans renoncement à la personnalité algérienne. Son texte Le Jeune Algérien devient le symbole de cette période “assimilationniste” — ou, plus exactement, un pari sur l’évolution de la France. Pari qui s’érodera à mesure que les réformes s’enlisent et que les humiliations se répètent.

Repère : un itinéraire “légaliste” n’est pas un renoncement

Dans le mouvement national, Abbas incarne une stratégie : arracher des droits par le texte, la représentation, la coalition d’élus et d’associations. Cette approche coexiste — souvent en tension — avec les lignes plus radicales, notamment autour de Messali Hadj.

2) 1943 : le Manifeste du peuple algérien, un texte-charnière

La Seconde Guerre mondiale ouvre une brèche politique : la France vacille, l’Empire est sommé de se justifier, et les promesses de “liberté” prononcées en Europe résonnent jusqu’au Maghreb. C’est dans ce contexte que Ferhat Abbas rédige le Manifeste du peuple algérien (1943), texte capital qui réclame un nouveau statut fondé sur la reconnaissance d’une nation algérienne, des libertés et d’une représentation réelle.

Ce Manifeste ne relève pas encore d’une proclamation d’indépendance au sens strict : il porte une ambition politique graduelle, mais il rompt déjà avec l’idée d’une Algérie simple “province” française. Son importance tient aussi à sa capacité à faire converger des familles politiques jusque-là concurrentes, dans une logique de front. En clair : Abbas devient l’auteur d’un texte qui dépasse sa personne.

Pourquoi le Manifeste de 1943 reste central

  • Il nomme une “nation algérienne” comme sujet politique.
  • Il structure des revendications modernes : droits, constitution, représentation.
  • Il annonce une bascule : l’égalité promise sans souveraineté devient une impasse.

3) 1946 : l’UDMA, l’option légaliste face au verrou colonial

Après la guerre, le système colonial se recompose sans se réformer en profondeur. Les élections et les assemblées existent, mais l’équilibre est faussé, les fraudes et le “double collège” écrasent la représentation réelle. En 1946, Abbas fonde l’Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA) : une machine politique visant à traduire le Manifeste en programme, à peser au Parlement et à obtenir un statut d’autonomie évolutive.

On peut critiquer l’UDMA pour son optimisme institutionnel. Mais ce serait ignorer sa fonction historique : documenter l’impasse. À chaque refus, à chaque contournement, à chaque manipulation électorale, l’argument “réformiste” perd du terrain. Le légaliste devient, malgré lui, un témoin : celui qui prouve que la porte de la négociation est, de fait, verrouillée.

Dans ces années, l’Algérie vit aussi une mémoire traumatique : la répression de mai 1945 (Sétif, Guelma, Kherrata) pèse sur toutes les stratégies. L’idée d’une rupture, portée par d’autres courants, cesse d’être une abstraction. Abbas n’est pas encore dans la clandestinité : il est dans le constat.

4) Du réformisme au FLN : pourquoi Abbas bascule

Lorsque la guerre s’installe, le FLN a besoin d’un double levier : la lutte sur le terrain et la légitimité politique. Abbas, figure connue et “présentable” sur la scène internationale, devient un atout. Le ralliement de responsables issus de l’UDMA s’inscrit dans une logique de convergence : la clandestinité gagne, mais elle doit aussi se doter d’un langage d’État.

Ce basculement n’efface pas les tensions internes du nationalisme algérien : entre ceux qui veulent un centre politique fort et ceux qui privilégient l’équilibre des wilayas ; entre partisans d’une diplomatie offensive et défenseurs d’une ligne plus dure. Abbas arrive avec un capital : le texte, la négociation, la connaissance des codes. Il arrive aussi avec une fragilité : il porte une histoire de compromis, que certains n’oublient pas.

5) 1958-1961 : Abbas, premier président du GPRA

Le 19 septembre 1958, le FLN proclame au Caire le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). L’objectif est clair : transformer une insurrection en acteur politique international, capable de parler aux États, aux organisations et aux opinions publiques. Ferhat Abbas est choisi comme premier président : sa réputation de modération et sa culture institutionnelle sont pensées comme un gage de crédibilité.

À ce moment, la guerre est aussi diplomatique que militaire. Le GPRA doit obtenir des soutiens, consolider des réseaux, et tenir une ligne politique lisible. Abbas incarne cette “façade étatique” : il ne remplace pas les chefs militaires, mais il rend la Révolution audible dans la grammaire du droit international.

En 1961, il est écarté et remplacé par Benyoucef Benkhedda. Les raisons relèvent des équilibres internes et de la perception de sa ligne dans la phase finale des négociations. Ce remplacement illustre une constante de la période : la Révolution, en se structurant, devient aussi un champ de rapports de force.

Le GPRA, à quoi ça sert concrètement ?

  • Donner une légitimité étatique à la cause algérienne.
  • Structurer la diplomatie et les canaux de reconnaissance.
  • Préparer l’après-guerre : institutions, représentation, continuité politique.

6) 1962-1963 : la République proclamée, puis la démission

L’indépendance ouvre une autre bataille : celle du pouvoir et des institutions. Abbas devient président de l’Assemblée nationale constituante en 1962. À ce titre, il proclame la naissance de la République. Mais très vite, le désaccord surgit autour du modèle politique : place du pluralisme, rôle du parti unique, équilibre entre institutions et centres de décision.

Le 12 août 1963, Abbas démissionne, dénonçant le projet constitutionnel et la direction politique prise. La rupture est publique, documentée, et marque la fin d’une parenthèse : celle où l’on pouvait espérer une construction institutionnelle pluraliste issue de la légitimité révolutionnaire. La suite est plus rude : marginalisation, puis détention (notamment dans le Sud).

Cette séquence éclaire un point souvent sous-estimé : dans l’Algérie indépendante, Abbas devient un opposant au nom de la démocratie, c’est-à-dire au nom d’un principe qu’il avait déjà tenté de faire exister sous le colonialisme, mais dans un cadre radicalement différent.

7) “L’indépendance confisquée” : critique politique et héritage

En 1984, Ferhat Abbas publie L’Indépendance confisquée, livre-témoignage au ton dur, qui accuse la bureaucratisation, l’autoritarisme et la dérive du projet national après 1962. Le titre est devenu une formule : reprise, discutée, parfois instrumentalisée, mais rarement ignorée. Elle résume un sentiment partagé par une partie de l’élite politique de l’époque : l’indépendance acquise n’a pas automatiquement produit la liberté politique espérée.

Son héritage se lit donc sur deux plans. D’abord, comme acteur historique : auteur du Manifeste, fondateur de l’UDMA, président du GPRA. Ensuite, comme conscience critique : un homme qui, à la fin de sa vie, insiste sur la nécessité d’institutions, de contre-pouvoirs et d’une légitimité fondée sur autre chose que le récit victorieux.

À retenir

  • Ferhat Abbas passe d’une stratégie légaliste à une logique d’État révolutionnaire.
  • Le Manifeste de 1943 structure durablement le langage politique du nationalisme.
  • Le GPRA transforme la Révolution en acteur diplomatique.
  • Après 1962, Abbas s’oppose au modèle du parti unique et paie sa rupture.

8) Chronologie complète

DateÉvénement
24 août 1899Naissance dans la région de Taher (actuelle wilaya de Jijel)
Années 1930Textes “jeune algérien” et stratégie légaliste ; activité professionnelle (pharmacie)
1943Rédaction / publication du Manifeste du peuple algérien
1946Création de l’UDMA
1956-1957Ralliement au FLN (processus de convergence des courants)
19 sept. 1958Proclamation du GPRA au Caire ; Abbas en devient le premier président
1961Remplacé à la tête du GPRA par Benyoucef Benkhedda
1962-1963Président de l’Assemblée constituante ; rupture politique et démission (août 1963)
1984Publication de L’Indépendance confisquée
24 déc. 1985Décès à Alger ; inhumation à El Alia

9) Questions fréquentes

Qui était Ferhat Abbas ?

Ferhat Abbas (1899-1985) est une figure majeure du mouvement national algérien : auteur du Manifeste du peuple algérien (1943), fondateur de l’UDMA (1946), rallié au FLN pendant la guerre et premier président du GPRA (1958-1961). Après l’indépendance, il préside l’Assemblée constituante avant de démissionner en 1963, en désaccord avec l’orientation politique.

Qu’est-ce que le Manifeste du peuple algérien (1943) ?

Le Manifeste du peuple algérien, rédigé par Ferhat Abbas en 1943, demande un statut reconnaissant la nation algérienne, des libertés, une représentation politique réelle et l’égalité des droits. Il constitue un texte-charnière : il structure le langage politique du nationalisme et met en évidence l’impasse d’un simple “aménagement” du système colonial.

Pourquoi Ferhat Abbas a-t-il créé l’UDMA ?

Il fonde l’UDMA en 1946 pour porter politiquement le Manifeste : obtenir une évolution institutionnelle par la représentation, la négociation et le programme. L’UDMA incarne une stratégie légaliste et républicaine, progressivement marginalisée par le verrou colonial et les manipulations du système électoral.

Quel a été le rôle de Ferhat Abbas au sein du GPRA ?

À la tête du GPRA (1958-1961), Ferhat Abbas contribue à donner à la Révolution algérienne une forme d’État en exil : représentation diplomatique, crédibilité internationale, cohérence politique. Il ne remplace pas la direction politico-militaire, mais il rend la cause algérienne “lisible” dans les codes de la diplomatie.

Pourquoi Ferhat Abbas démissionne-t-il en août 1963 ?

Le 12 août 1963, il démissionne de la présidence de l’Assemblée constituante en désaccord avec le projet constitutionnel et l’orientation du pouvoir, notamment sur la concentration des décisions et la logique de parti unique. Cette rupture marque son passage d’acteur de l’État naissant à opposant politique.

Lire aussi :

Sources et références

  • Encyclopaedia Britannica — notice biographique Ferhat Abbas (dates, rôle au GPRA).
  • Le Monde (archives, 1961 & 1963) — contexte de l’éviction / démission et débats constitutionnels.
  • Wikipédia (FR) — synthèse factuelle (à recouper) et repères chronologiques.
  • Wikipédia (FR) — “Manifeste du peuple algérien” : contenu, contexte et portée.
  • Orient XXI (2025) — analyse historique autour de “l’indépendance confisquée” et rôle d’Abbas au GPRA.

À lire aussi : le parcours de Benyoucef Benkhedda, l’itinéraire politique de Messali Hadj et les coulisses de la Révolution avec Abdelhafid Boussouf. Abonnez-vous à la rubrique Histoire pour ne rien manquer.

Ferhat Abbas

Yacef Saâdi

Ferhat Abbas

Abdelaziz Bouteflika

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *