Hocine Aït Ahmed
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

Hocine Aït Ahmed incarne l’âme rebelle de l’Algérie contemporaine. Penseur de la lutte armée dès 1948, chef de l’Organisation spéciale, diplomate qui porta la cause algérienne à Bandung et à l’ONU, il fut l’un des neuf « fils de la Toussaint » qui déclenchèrent la révolution le 1er novembre 1954. Mais c’est après l’indépendance qu’il forgea sa légende : fondateur du Front des forces socialistes (FFS) en 1963, condamné à mort, évadé de prison, exilé pendant 23 ans, il devint le symbole vivant de l’opposition démocratique face au parti unique. Son credo : « Ni État policier, ni République intégriste ». Dernier survivant des neuf historiques, il s’est éteint en 2015, accompagné à sa dernière demeure par près d’un million de personnes.
Sommaire
- Origines et jeunesse kabyle
- L’éveil nationaliste : du PPA au rapport de Zeddine
- Chef de l’Organisation spéciale (OS)
- Le diplomate de la révolution : Bandung et l’ONU
- Le détournement de l’avion des cinq (1956)
- L’indépendance et la rupture avec Ben Bella
- La création du FFS et l’insurrection de 1963
- Condamnation à mort et évasion spectaculaire
- L’exil et le combat pour la démocratie
- Le retour en Algérie et les élections
- Décès et héritage
- Chronologie complète
- Questions fréquentes
Fiche d’identité : Hocine Aït Ahmed
| Nom complet | Hocine Aït Ahmed (حسين آيت أحمد / Ḥusin At Ḥmed) |
| Nom de guerre | Si Madjid |
| Date de naissance | 20 août 1926 |
| Lieu de naissance | Aït Yahia, Aïn El Hammam (ex-Michelet), wilaya de Tizi Ouzou |
| Date de décès | 23 décembre 2015 (89 ans) |
| Lieu de décès | Lausanne, Suisse |
| Origine familiale | Famille maraboutique, descendant de Cheikh Mohand Oulhoucine |
| Formation | Lycée de Ben Aknoun (Alger), Licence en droit (Lausanne), Doctorat honoris causa |
| Parcours militant | PPA (1943) → OS (1947-1949) → FLN (1954) → FFS (1963) |
| Fonctions principales | Chef de l’OS (1947-1949), Membre du CNRA, Ministre d’État du GPRA (1958), Fondateur et président du FFS (1963-2013) |
| Rôle historique | L’un des 9 « fils de la Toussaint », chef de la diplomatie révolutionnaire, père de l’opposition démocratique |
| Parti politique | Front des forces socialistes (FFS) |
| Sépulture | Village natal d’Aït Ahmed, Aït Yahia, Kabylie |
1. Origines et jeunesse kabyle
Hocine Aït Ahmed naît le 20 août 1926 à Aït Yahia, un village perché dans les montagnes de Haute Kabylie, dans la commune d’Aïn El Hammam (alors appelée Michelet par l’administration coloniale), relevant de l’actuelle wilaya de Tizi Ouzou. Cette région montagneuse, berceau de résistances ancestrales contre les conquérants, façonnera profondément son caractère.
Il est issu d’une grande famille maraboutique, celle de Cheikh Mohand Oulhoucine, célèbre poète populaire et guide spirituel de la confrérie Rahmaniya. Par sa lignée maternelle, il descend également de Lalla Fatma N’Soumer, l’héroïne qui mena la résistance contre les troupes françaises dans les années 1850. Cette double ascendance, spirituelle et guerrière, marque son destin.
Malgré le prestige de sa famille, déclassée économiquement par la colonisation, le jeune Hocine grandit dans une société rurale kabyle où les valeurs d’honneur, de solidarité villageoise et de résistance à l’oppression sont omniprésentes. Il commence ses études à l’école coranique avant d’intégrer l’école française, où il se révèle un élève brillant. Il poursuit sa scolarité au lycée de Ben Aknoun à Alger, où il obtient la première partie du baccalauréat.
Sa mère rêvait de le voir médecin, mais le destin en décide autrement. Comme il l’écrira dans ses mémoires : « Il y avait une prise de conscience précoce des devoirs et en premier lieu du devoir de réussir pour soi, pour sa famille et pour son village. » C’est au lycée que sa conscience politique s’éveille définitivement.
2. L’éveil nationaliste : du PPA au rapport de Zeddine
C’est en 1943, alors qu’il n’a que 16 ans et qu’il est encore lycéen, qu’Hocine Aït Ahmed adhère au Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj. Il y côtoie d’autres jeunes militants qui marqueront l’histoire, notamment Laïmeche Ali et Aït-Amrane Idir. Laïmeche, qui meurt en 1946, incarnera pour toute cette génération « l’identité berbère retrouvée et intégrée dans les idéaux nationalistes ».
Le jeune Hocine s’implique également dans les Scouts musulmans algériens, où il compose plusieurs chants patriotiques en langue kabyle, participant ainsi à la conjonction entre identité berbère et lutte nationaliste. Le credo républicain français, porteur de liberté et de progrès, dont il a été imprégné pendant sa scolarité, laisse en lui une impression durable qui nourrira son combat pour la démocratie.
Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata constituent un tournant décisif. Après cette répression sanglante qui fait des dizaines de milliers de morts, Aït Ahmed se montre très actif en Kabylie et gravit rapidement les échelons du parti. Ses premiers écrits politiques sont remarqués par la direction.
📜 Le rapport de Zeddine (décembre 1948) : acte fondateur de la lutte armée
En décembre 1948, à seulement 22 ans, Hocine Aït Ahmed présente au Comité central élargi du PPA réuni à Zeddine (près de Chlef) un rapport qui restera dans l’histoire comme le document fondateur de la stratégie révolutionnaire algérienne.
Dans ce texte dense et visionnaire, il démontre l’inéluctabilité de la lutte armée et en définit les formes : une « guerre de partisan dont le fer de lance sera la paysannerie ». Il articule les dimensions politique, militaire, financière et diplomatique de la future révolution, citant les grands stratèges comme Clausewitz.
Comme le soulignera l’historien Matthew Connelly : « L’homme qui développe cette stratégie s’appelle Hocine Aït Ahmed. Il écrit en 1948 un document d’une importance fondamentale. »
Le rapport est adopté à l’unanimité moins une voix (celle de Messali lui-même, qui s’abstient). Ce document sera exploité lors du déclenchement du 1er novembre 1954.
3. Chef de l’Organisation spéciale (OS)
Au congrès du PPA-MTLD de février 1947, Hocine Aït Ahmed, représentant le district de Kabylie, propose la création d’une Organisation spéciale (OS), structure paramilitaire clandestine chargée de préparer la lutte armée. Sa proposition est acceptée.
L’OS est d’abord dirigée par Mohamed Belouizdad, secondé par Aït Ahmed. Mais Belouizdad, atteint de tuberculose, doit se retirer. En novembre 1947, à seulement 21 ans, Hocine Aït Ahmed prend la tête de l’Organisation spéciale. Sous le nom de guerre « Si Madjid », il devient le chef national de l’OS.
Durant deux ans, il met en place à l’échelle nationale les structures de formation politique et militaire pour mener à bien la future guerre de libération. Il ne se contente pas de théoriser : il passe à l’action. En mars 1949, il organise personnellement le hold-up de la poste d’Oran, qui permet de récupérer plus de trois millions d’anciens francs pour financer l’organisation. Il achète également des armes en Libye à l’insu du Bureau politique.
Mais fin 1949, au prétexte d’un prétendu « complot berbériste », Hocine Aït Ahmed est écarté de la direction de l’OS et remplacé par Ahmed Ben Bella. Cette « crise berbériste » — qui visait en réalité à écarter les cadres kabyles jugés trop autonomes — laissera des traces durables. L’OS sera découverte et démantelée par les services français en mars 1950.
Recherché par les autorités coloniales, Aït Ahmed vit plusieurs mois dans la clandestinité à Alger. En octobre 1951, il est exfiltré vers Marseille dans un bateau, déguisé en officier de la marine, muni d’une fausse carte d’identité au nom de « Saïd Farhi » établie par Mostefa Ben Boulaïd. Le 1er mai 1952, il s’installe au Caire, où il rejoint la délégation extérieure du MTLD.
4. Le diplomate de la révolution : Bandung et l’ONU
Au Caire, Hocine Aït Ahmed s’impose comme le stratège de l’internationalisation de la cause algérienne. Convaincu que la victoire ne pourra s’obtenir sur le seul terrain militaire face à la puissance française, il mise sur la diplomatie pour donner une visibilité politique au mouvement de libération.
Dès janvier 1953, il assiste à la première Conférence des partis socialistes asiatiques à Rangoun (Birmanie). L’une des premières résolutions adoptées par cette organisation consiste à soutenir la lutte de libération du Maghreb. C’est un premier succès diplomatique.
🌍 La conférence de Bandung (avril 1955) : l’Algérie sur la scène mondiale
En avril 1955, Hocine Aït Ahmed dirige la délégation algérienne à la conférence afro-asiatique de Bandung (Indonésie), événement fondateur du mouvement des non-alignés. Aux côtés de M’hamed Yazid, il défend la cause algérienne devant les représentants de 29 nations.
Les résolutions prises en faveur du droit à l’autodétermination des trois pays du Maghreb ont été préparées par une action commune sur la base d’un « Mémorandum maghrébin ». C’est un triomphe diplomatique : l’Algérie, officiellement « département français », est reconnue comme une nation en lutte pour son indépendance.
En avril 1956, Aït Ahmed ouvre et dirige le bureau de la délégation du FLN à New York. Son objectif : porter la « question algérienne » devant l’Assemblée générale des Nations unies. En septembre 1956, il obtient un succès retentissant : le problème algérien est inscrit à l’ordre du jour de l’ONU, provoquant le retrait de la délégation française présidée par Antoine Pinay. La France est mise au banc des accusés devant la communauté internationale.
5. Le détournement de l’avion des cinq (1956)
Le 22 octobre 1956, un événement spectaculaire va propulser Hocine Aït Ahmed et ses compagnons à la une de la presse mondiale. Ce jour-là, un avion de la compagnie Air Atlas transportant cinq dirigeants du FLN de Rabat vers Tunis est détourné en plein vol par l’armée française et forcé d’atterrir à Alger.
✈️ 22 octobre 1956 : le premier acte de piraterie aérienne de l’histoire
Les cinq dirigeants arrêtés sont :
- Ahmed Ben Bella
- Mohamed Boudiaf
- Mohamed Khider
- Mostefa Lacheraf
- Hocine Aït Ahmed
Ils devaient participer à une conférence maghrébine à Tunis sous le patronage du roi du Maroc Mohammed V et du président tunisien Bourguiba. Le roi Mohammed V proteste vigoureusement, considérant les cinq hommes comme ses « invités sous sa protection ».
La photo des cinq hommes enchaînés fait la une de la presse internationale. Le grand public découvre alors ces « chefs invisibles de la rébellion algérienne ». On remarque Aït Ahmed car il est le plus grand du groupe.
Les cinq dirigeants seront détenus en France — successivement à la prison de la Santé, à l’île d’Aix, au château de Turquant et à Aulnoy — jusqu’à l’indépendance. Mais même depuis sa cellule, Aït Ahmed continue d’influer sur le cours de la révolution. Dans la plus importante de ses communications clandestines, il appelle avec urgence à la création d’un gouvernement provisoire en exil, le futur GPRA.
Membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA) et du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) — où il est nommé ministre d’État en 1958 —, Aït Ahmed ne sera libéré qu’après le cessez-le-feu de mars 1962.
6. L’indépendance et la rupture avec Ben Bella
Dès sa libération en mars 1962, Hocine Aït Ahmed prend position contre les dérives qui menacent l’Algérie naissante. Lors de la crise de l’été 1962, qui oppose différentes factions pour le contrôle du pouvoir, il met en garde contre un processus qui risque de dégénérer en guerre civile.
Il dénonce aussi bien le « groupe de Tlemcen » (Ben Bella allié à l’état-major de Houari Boumédiène) que le « groupe de Tizi Ouzou ». Il appelle les forces d’avant-garde — femmes, syndicats, étudiants — à faire barrage aux affrontements. Les grandes manifestations populaires au cri de « Sab’a snin barakat ! » (« Sept ans, ça suffit ! ») parviennent à interrompre momentanément les violences.
Élu député FLN de Sétif à l’Assemblée nationale constituante — sur une liste unique dont il dénonce le principe —, Aït Ahmed accepte néanmoins d’y siéger pour défendre le pluralisme et la démocratie. Il s’élève, pratiquement seul, contre l’interdiction du Parti communiste algérien.
Mais le président Ben Bella contourne l’Assemblée constituante, interdit les partis d’opposition et fait du FLN le parti unique. En août 1963, Ferhat Abbas, président de l’Assemblée, démissionne. Aït Ahmed suit, dénonçant un « coup de force constitutionnel qui, au lendemain de l’indépendance, a confisqué le droit des Algériens à l’autodétermination ».
7. La création du FFS et l’insurrection de 1963
Le 29 septembre 1963, à Tizi Ouzou, Hocine Aït Ahmed fonde le Front des forces socialistes (FFS), le premier parti d’opposition de l’Algérie indépendante. Il est entouré de figures prestigieuses de la révolution : le colonel Mohand Oulhadj, le lieutenant Yaha Abdelhafidh, Mourad Oussedik, Ali Yahia Abdennour, Aboubakr Belkaïd…
🏛️ Le FFS : premier parti d’opposition algérien
Le Front des forces socialistes se définit comme un parti de gauche, laïc et démocratique. Ses principes fondateurs :
- Pluralisme politique contre le parti unique
- Souveraineté de l’Assemblée constituante
- Respect des libertés fondamentales
- Réhabilitation des structures sociales traditionnelles (djemaa, amin)
- Séparation du champ religieux et du champ politique
Fait singulier pour un mouvement d’inspiration socialiste, le FFS se réfère aux structures villageoises kabyles traditionnelles, qu’il propose de moderniser.
La création du FFS déclenche les foudres du régime. Ben Bella, poussé par son ministre de la Défense Houari Boumédiène, envoie l’armée en Kabylie. Ce sont les « Blitz Operationen », des opérations éclair visant à écraser l’opposition naissante.
Le FFS organise la riposte et met en place ses propres maquis. Mais Aït Ahmed ordonne une consigne unique dans l’histoire des résistances : ne tirer sur les soldats de l’ANP qu’en dernier recours, pour se défendre et protéger les civils. Cette modération empêche le conflit de dégénérer en guerre civile totale.
En octobre 1963, le Maroc attaque l’Algérie dans la région de Tindouf (guerre des Sables). Le colonel Mohand Oulhadj et une partie des troupes du FFS se rallient à l’ANP pour défendre le territoire national. L’insurrection s’essouffle. Le bilan est terrible : plus de 400 morts côté FFS, près de 3 000 personnes arrêtées, des centaines de militants torturés.
8. Condamnation à mort et évasion spectaculaire
En octobre 1964, Hocine Aït Ahmed est arrêté en compagnie de son bras droit Ali Mécili. Déféré devant la Cour de sûreté de l’État, il assure sa propre défense avec brio, transformant son procès en tribune politique.
Il est condamné à mort. Mais face aux tensions au sommet du pouvoir et à la pression internationale, la peine est commuée. Il est gracié, puis déporté à la prison de Lambèse dans les Aurès, avant d’être transféré à El-Harrach (Alger).
Malgré la répression, Ben Bella constate l’échec de la stratégie de Boumédiène. Des négociations s’engagent entre le FLN et le FFS, qui aboutissent à un accord rendu public le 16 juin 1965. Le FFS est reconnu de facto comme deuxième parti du pays.
Mais trois jours plus tard, le 19 juin 1965, le coup d’État de Boumédiène renverse Ben Bella et met fin à tout espoir de pluralisme. Ironie du sort : Ben Bella rejoint en prison celui qu’il avait lui-même condamné à mort.
🔓 1er mai 1966 : l’évasion spectaculaire
Le 1er mai 1966, Hocine Aït Ahmed réussit une évasion rocambolesque de la prison d’El-Harrach. Selon certains témoignages, il se serait déguisé en femme pour tromper la surveillance.
Il parvient à quitter l’Algérie et se réfugie en Suisse, à Lausanne, qui deviendra sa seconde patrie pendant 23 ans d’exil. Il y obtient une licence en droit et soutient une thèse de doctorat à Nancy en 1975 sur « Les droits de l’homme dans la Charte et la pratique de l’OUA ».
9. L’exil et le combat pour la démocratie
Depuis la Suisse, Hocine Aït Ahmed ne cesse de militer pour la promotion des droits de l’homme, la démocratie et l’unité du Maghreb. Le FFS, entré dans la clandestinité, maintient une activité souterraine en Algérie et une représentation visible à l’étranger, notamment à Paris.
À l’occasion du « Printemps berbère » d’avril 1980, il joue avec le FFS un rôle modérateur d’encadrement politique des militants, inscrivant la revendication linguistique et culturelle dans l’exigence du pluralisme politique.
Le 16 décembre 1985, un événement inattendu se produit : Aït Ahmed et Ahmed Ben Bella, les deux anciens rivaux, lancent ensemble depuis Londres un appel au peuple algérien pour l’instauration de la démocratie. Cette réconciliation, facilitée par l’avocat Ali Mécili, pose les bases d’une « alternative démocratique ».
Mais le 7 avril 1987, Ali Mécili est assassiné à Paris. La police française arrête le tueur présumé, un homme de main de la Sécurité militaire algérienne. Aït Ahmed perd son bras droit et ami. Cette tragédie renforce sa détermination.
10. Le retour en Algérie et les élections
Les événements sanglants d’octobre 1988 — plusieurs centaines de morts lors de manifestations populaires — ouvrent une brèche dans le système. Le régime est contraint à une ouverture politique et instaure le multipartisme.
En décembre 1989, après 23 ans d’exil, Hocine Aït Ahmed rentre en Algérie. L’accueil est triomphal. Le FFS est officiellement reconnu et devient rapidement l’un des principaux partis du pays. Aux élections législatives de décembre 1991, le FFS obtient 25 sièges, se positionnant comme la principale force démocratique face au FIS islamiste.
📢 2 janvier 1992 : « Ni État policier, ni République intégriste ! »
Après l’interruption du processus électoral par l’armée en janvier 1992, Aït Ahmed organise le 2 janvier 1992 une marche historique à Alger. Des centaines de milliers de personnes répondent à son appel sous le slogan : « Ni État policier, ni République intégriste ! »
C’est la plus grande manifestation depuis l’indépendance. Aït Ahmed, agitant une écharpe rouge depuis une terrasse, apparaît alors comme l’homme du consensus, capable de rassembler les Algériens entre deux extrêmes.
Mais l’assassinat de Mohamed Boudiaf le 29 juin 1992, filmé en direct à la télévision, pousse Aït Ahmed à s’exiler de nouveau. Pour lui, prendre le pouvoir dans ces conditions aurait signifié « avaliser les décisions des militaires et faire table rase des massacres du peuple algérien ».
En 1999, il se porte candidat à l’élection présidentielle, mais se retire la veille du scrutin avec les autres candidats pour dénoncer la fraude annoncée au profit d’Abdelaziz Bouteflika. Malgré son retrait, il obtient 319 523 voix (3,17 %).
En décembre 2012, affaibli par la maladie, il adresse au Conseil national du FFS une lettre annonçant son retrait de la présidence du parti : « Mes convictions et ma ferveur sont toujours aussi vivaces qu’aux premières heures de mes 70 ans de militantisme. Je dois vous dire que le moment est venu pour moi de passer le témoin. »
11. Décès et héritage
Le 23 décembre 2015, Hocine Aït Ahmed s’éteint à l’hôpital de Lausanne, en Suisse, à l’âge de 89 ans, des suites d’une longue maladie. Avec lui disparaît le dernier des neuf « fils de la Toussaint », ces chefs qui avaient déclenché la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954.
Conformément à ses dernières volontés, il refuse d’être enterré au Carré des Martyrs d’El-Alia à Alger — la nécropole officielle des héros de la révolution. Il choisit de reposer dans son village natal d’Aït Ahmed, à Aït Yahia, aux côtés de sa mère et de son aïeul Cheikh Mohand Oulhoucine. Ultime pied de nez au pouvoir qu’il a combattu toute sa vie.
⚰️ 1er janvier 2016 : des funérailles historiques
Le 1er janvier 2016, le corps d’Hocine Aït Ahmed est rapatrié en Algérie. Ses funérailles, auxquelles le pouvoir n’est pas convié, rassemblent près d’un million de personnes venues de toute la Kabylie et d’Algérie.
Depuis la mort de Houari Boumédiène en 1978 ou l’assassinat de Mohamed Boudiaf en 1992, jamais obsèques n’avaient drainé autant de monde ni suscité autant d’émotion en Algérie.
Le 22 février 2023, le stade de la JS Kabylie est rebaptisé « Stade Hocine Aït Ahmed ».
Un héritage politique et intellectuel
Hocine Aït Ahmed laisse une œuvre intellectuelle importante :
- « La Guerre et l’après-guerre » (Éditions de Minuit, 1964)
- « L’Afro-fascisme » (L’Harmattan, 1980)
- « Mémoires d’un combattant. L’esprit d’indépendance, 1942-1952 » (Messinger, 1983)
- « L’Affaire Mécili » (La Découverte, 1989)
Opposant au système colonial, président de parti, chef d’une rébellion armée, prisonnier politique, pourfendeur de la « junte militaire », militant de la démocratie et des droits de l’homme, Hocine Aït Ahmed a marqué l’histoire algérienne comme peu de dirigeants. Il reste une conscience pour tous ceux qui rêvent d’une autre Algérie, démocratique et pluraliste.
12. Chronologie complète
| Date | Événement |
|---|---|
| 20 août 1926 | Naissance à Aït Yahia, Aïn El Hammam (Kabylie) |
| 1943 | Adhésion au PPA à 16 ans, encore lycéen |
| 8 mai 1945 | Massacres de Sétif-Guelma-Kherrata ; Aït Ahmed actif en Kabylie |
| Février 1947 | Propose la création de l’Organisation spéciale (OS) au congrès du PPA |
| Novembre 1947 | Devient chef national de l’OS (succède à Mohamed Belouizdad) |
| Décembre 1948 | Présente le rapport de Zeddine sur la stratégie de lutte armée |
| Mars 1949 | Organise le hold-up de la poste d’Oran |
| Fin 1949 | Écarté de l’OS lors de la « crise berbériste », remplacé par Ben Bella |
| 1er mai 1952 | S’installe au Caire, rejoint la délégation extérieure du MTLD |
| 1er novembre 1954 | Déclenchement de la révolution ; Aït Ahmed l’un des 9 « fils de la Toussaint » |
| Avril 1955 | Dirige la délégation algérienne à la conférence de Bandung |
| Avril 1956 | Ouvre le bureau du FLN à New York |
| Septembre 1956 | La question algérienne inscrite à l’ordre du jour de l’ONU |
| 22 octobre 1956 | Détournement de l’avion ; arrestation avec Ben Bella, Boudiaf, Khider, Lacheraf |
| 1958 | Nommé ministre d’État du GPRA (depuis sa cellule) |
| Mars 1962 | Libéré après le cessez-le-feu |
| Été 1962 | Démissionne du GPRA lors de la crise de l’été 1962 |
| 29 septembre 1963 | Fonde le FFS à Tizi Ouzou |
| Octobre 1964 | Arrêté et condamné à mort |
| 16 juin 1965 | Accord FLN-FFS ; le FFS reconnu comme deuxième parti |
| 19 juin 1965 | Coup d’État de Boumédiène ; fin du pluralisme |
| 1er mai 1966 | S’évade de la prison d’El-Harrach ; exil en Suisse |
| Avril 1980 | Printemps berbère ; rôle modérateur du FFS |
| 16 décembre 1985 | Appel commun avec Ben Bella depuis Londres pour la démocratie |
| 7 avril 1987 | Assassinat d’Ali Mécili à Paris |
| Décembre 1989 | Retour en Algérie après 23 ans d’exil ; le FFS est reconnu |
| 26 décembre 1991 | Le FFS obtient 25 sièges aux législatives |
| 2 janvier 1992 | Grande marche : « Ni État policier, ni République intégriste ! » |
| 29 juin 1992 | Assassinat de Boudiaf ; Aït Ahmed s’exile de nouveau |
| 15 avril 1999 | Candidat à la présidentielle, se retire la veille du scrutin |
| Décembre 2012 | Annonce son retrait de la présidence du FFS |
| 23 décembre 2015 | Décès à Lausanne (Suisse) à 89 ans |
| 1er janvier 2016 | Funérailles dans son village natal ; près d’un million de personnes |
13. Questions fréquentes
Qui était Hocine Aït Ahmed ?
Hocine Aït Ahmed (1926-2015) était un homme politique algérien, l’un des neuf « fils de la Toussaint » qui déclenchèrent la guerre d’indépendance le 1er novembre 1954. Chef de l’Organisation spéciale (OS), diplomate qui porta la cause algérienne à Bandung et à l’ONU, il fonda après l’indépendance le Front des forces socialistes (FFS), premier parti d’opposition algérien. Condamné à mort en 1964, évadé en 1966, il passa 23 ans en exil en Suisse avant de devenir le symbole de l’opposition démocratique.
Qu’est-ce que le rapport de Zeddine ?
Le rapport de Zeddine est un document stratégique présenté par Hocine Aït Ahmed en décembre 1948, à 22 ans, devant le Comité central du PPA. Il y démontre l’inéluctabilité de la lutte armée et définit la stratégie de la future révolution algérienne comme « une guerre de partisan dont le fer de lance sera la paysannerie ». Ce texte fondateur, adopté à l’unanimité moins une voix, sera exploité lors du déclenchement du 1er novembre 1954.
Qu’est-ce que le FFS et quand a-t-il été créé ?
Le Front des forces socialistes (FFS) est le premier parti d’opposition de l’Algérie indépendante, fondé par Hocine Aït Ahmed le 29 septembre 1963 à Tizi Ouzou. Parti de gauche, laïc et démocratique, il s’opposa au régime de parti unique de Ben Bella. Sa création déclencha une insurrection en Kabylie et entraîna la condamnation à mort de son fondateur. Toujours actif aujourd’hui, le FFS est le plus ancien parti d’opposition algérien.
Comment Hocine Aït Ahmed s’est-il évadé de prison ?
Condamné à mort en 1964 puis gracié, Hocine Aït Ahmed s’évada de la prison d’El-Harrach (Alger) le 1er mai 1966. Selon certains témoignages, il se serait déguisé en femme pour tromper la surveillance. Il parvint à quitter l’Algérie et se réfugia en Suisse, à Lausanne, où il vécut 23 ans en exil avant de rentrer en Algérie en décembre 1989.
Qui sont les neuf « fils de la Toussaint » ?
Les neuf « fils de la Toussaint » sont les chefs historiques du FLN qui déclenchèrent la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954 : Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Mostefa Ben Boulaïd, Mourad Didouche, Rabah Bitat, Larbi Ben M’hidi, Mohamed Khider et Krim Belkacem. Hocine Aït Ahmed était le dernier survivant de ce groupe ; il est décédé le 23 décembre 2015.
Où est enterré Hocine Aït Ahmed ?
Conformément à ses dernières volontés, Hocine Aït Ahmed a refusé d’être enterré au Carré des Martyrs d’El-Alia à Alger. Il repose dans son village natal d’Aït Ahmed, à Aït Yahia (commune d’Aïn El Hammam, wilaya de Tizi Ouzou), aux côtés de sa mère et de son aïeul Cheikh Mohand Oulhoucine. Ses funérailles, le 1er janvier 2016, ont rassemblé près d’un million de personnes.
Lire aussi :
Les neuf « fils de la Toussaint »
- Mostefa Ben Boulaïd – Chef de la Zone I (Aurès)
- Didouche Mourad – Chef de la Zone II (Nord-Constantinois)
- Larbi Ben M’hidi – Chef de la Zone V (Oranie)
- Rabah Bitat – Chef de la Zone IV (Algérois)
- Krim Belkacem – Chef de la Zone III (Kabylie)
- Mohamed Boudiaf – Coordinateur national
- Mohamed Khider – Délégation extérieure
Autres figures de la révolution
- Abane Ramdane – Architecte du Congrès de la Soummam
- Benyoucef Benkhedda – Président du GPRA
- Ferhat Abbas – Premier président de l’Assemblée constituante
- Messali Hadj – Père du nationalisme algérien
- Mohand Oulhadj – Colonel, cofondateur du FFS
- Lalla Fatma N’Soumer – Ancêtre maternelle d’Aït Ahmed
Présidents de l’Algérie indépendante
- Houari Boumédiène – Président (1965-1978)
- Chadli Bendjedid – Président (1979-1992)
- Abdelaziz Bouteflika – Président (1999-2019)
- Abdelmadjid Tebboune – Président (depuis 2019)
Contexte historique
- Pourquoi la guerre d’Algérie a éclaté
- France-Algérie : la vraie histoire
- Autopsie d’une tragédie (1988-2000)
- Le Printemps berbère
Ville natale
- Tizi Ouzou – Capitale de la Kabylie
📚 Sources et références
Cet article a été rédigé à partir de sources historiques multiples : les mémoires d’Hocine Aït Ahmed (Mémoires d’un combattant. L’esprit d’indépendance, Messinger, 1983), les travaux de Mohammed Harbi (Aux origines du FLN), les archives de la presse algérienne et internationale (El Watan, Le Temps, Jeune Afrique), les témoignages recueillis lors de son décès en décembre 2015, et les recherches de l’Encyclopédie berbère. Pour approfondir l’histoire de la Révolution algérienne, consultez nos articles sur Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi et Abane Ramdane.







































































































































































































































































































































































































































































































































































































