La ville de Oum El Bouaghi en Algérie
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 10 juillet 2017

Oum El Bouaghi, ancienne Macomades numide, est le cœur battant de la culture chaouie des plaines. Nichée à 800 m d’altitude sur les Hauts Plateaux de l’Est algérien, cette wilaya offre un patrimoine exceptionnel : dolmens mégalithiques uniques au monde à Sigus, vestiges romains de Gadiaufala, zones humides classées Ramsar où nichent les flamants roses, et l’héritage musical d’Aïssa Djermouni, premier artiste algérien à se produire à l’Olympia de Paris en 1937.
Sommaire
1. Présentation générale
La wilaya d’Oum El Bouaghi occupe une position stratégique dans le Nord-Est algérien, à la jonction entre l’Atlas tellien et les contreforts des Aurès. Située à 500 km à l’est d’Alger et à 150 km des ports d’Annaba et Skikda, elle constitue un carrefour économique et culturel majeur sur l’axe Constantine-Tébessa.
Le nom « Macomades », que portait la ville à l’époque numide et romaine, est un mot berbère signifiant « saline », en référence aux nombreux lacs salés (sebkhas) qui parsèment la région. Rebaptisée « Canrobert » pendant la période coloniale française (du nom d’un maréchal), elle a retrouvé son appellation arabe « Oum El Bouaghi » après l’indépendance.
Contrairement aux wilayas voisines de Batna et Khenchela qui englobent les montagnes des Aurès, Oum El Bouaghi représente le cœur de la culture chaouie de plaine. Ses vastes hautes plaines, ponctuées de massifs isolés (horsts) culminant à plus de 1 700 m, offrent un paysage unique de steppes céréalières et de zones humides d’importance internationale.
2. Données géographiques et démographiques
| Caractéristique | Donnée |
|---|---|
| Population (wilaya) | ~700 000 – 800 000 habitants |
| Population (chef-lieu) | ~100 000 habitants |
| Superficie | 6 256 km² |
| Nombre de daïras | 12 daïras, 29 communes |
| Code wilaya | 04 |
| Altitude | 750 m – 900 m (plaines), 1 729 m (Djebel Guerioun) |
| Climat | Semi-aride continental |
| Températures | Très chaud en été, froid avec neige en hiver |
| Distance Alger | ~500 km |
| Principales villes | Aïn Beïda (la plus peuplée), Aïn M’lila, Aïn Fakroun |
3. Histoire millénaire
3.1 Préhistoire et période numide
La présence humaine dans la région d’Oum El Bouaghi remonte à plus de 8 000 ans avant J.-C., comme l’attestent les vestiges de troglodytes vivant de chasse et de cueillette. Les découvertes archéologiques comprennent des restes d’animaux disparus, des outils préhistoriques et surtout l’exceptionnelle nécropole mégalithique de Sigus, témoignage de la transition entre nomadisme et sédentarisation.
Le peuplement primitif était constitué de Gétules, Berbères du Sud appartenant au groupe des Zénètes. Partie intégrante du royaume de Numidie, la région développe un système agraire dominé par la culture de l’olivier, notamment à Guediovala (actuel Ksar Sbahi) et Macomades (Oum El Bouaghi), qui deviennent d’importants centres d’échanges commerciaux.
3.2 Périodes romaine et byzantine
Sous domination romaine, l’agriculture céréalière devient la principale ressource. La région est érigée en « grenier de Rome » pour alimenter la prospérité de l’Empire. Les villes de Macomades, Gadiaufala (Ksar Sbahi), Sigus et Marcimeni (Aïn Beïda) jalonnent les routes stratégiques entre Cirta (Constantine) et Theveste (Tébessa).
La période byzantine (534-700 environ) voit la construction de forteresses, dont celle de Gazophyla à Ksar Sbahi. Les vestiges de cette époque, mêlés aux structures romaines antérieures, constituent aujourd’hui un patrimoine archéologique remarquable.
3.3 Islamisation et période ottomane
L’arrivée des Arabes au VIIe siècle marque l’islamisation progressive de la population berbère, alors composée notamment de la tribu des Houaras. Les invasions hilaliennes (XIe-XIIIe siècles) modifient la composition ethnique, donnant naissance aux grandes confédérations tribales qui structureront la région pendant des siècles.
Sous domination ottomane, les Haraktas constituent la plus grande tribu makhzen du beylik de l’Est. Leur caïd, portant le titre de « caïd el Aouassi », siège à Constantine et contrôle un vaste territoire de 70 x 70 km englobant les djebels Sidi Rheris, Amama et Tafrent.
3.4 Période coloniale et indépendance
La conquête française de la région s’étale sur plusieurs décennies. Aïn Beïda repousse une première attaque du général de Négrier en 1838 avant de tomber le 23 mars 1848. Des bordjs sont érigés en 1849 et 1852 pour contrôler le territoire. La ville d’Oum El Bouaghi est rebaptisée « Canrobert » en 1930.
Pendant la guerre d’indépendance, la région fournit d’illustres martyrs chaouis, dont Larbi Ben M’hidi et Abbas Laghrour. La wilaya d’Oum El Bouaghi est créée par le découpage administratif de 1974, alors qu’elle dépendait auparavant de l’ancien département de Constantine. Pour approfondir cette période, consultez notre article sur l’histoire de l’Algérie et son indépendance.
4. Les Chaouis des plaines
La tribu des Haraktas
La wilaya est principalement peuplée par les Haraktas (ou Haractas), puissante confédération de tribus berbérophones et arabophones issues des Houaras. Originaires du massif de l’Aurès, ils ont migré vers les plaines tout en conservant un fort sentiment identitaire qui perdure aujourd’hui.
Les Haraktas se distinguent des Chaouis des montagnes (Batna, Khenchela) par leur mode de vie adapté aux hautes plaines : agriculture céréalière extensive, élevage ovin transhumant et habitat dispersé en mechtas (groupements de maisons).
L’habitat traditionnel
La maison traditionnelle chaouie des plaines se compose d’une cour intérieure (houche) entourée de plusieurs constructions : la cuisine, la pièce des parents, celle des enfants mariés et invités, une pièce pour la cuisson du pain, et les dépendances pour les animaux domestiques (séparées de la cour centrale). Cette organisation reflète la structure familiale patriarcale et l’importance de l’hospitalité.
Aujourd’hui, la maison à étages prédomine, avec garages ou commerces au rez-de-chaussée, témoignant de la modernisation du mode de vie tout en conservant certains éléments traditionnels.
5. Sites et patrimoine archéologique
La nécropole mégalithique de Sigus
Sigus abrite l’un des sites préhistoriques les plus remarquables d’Algérie : une vaste nécropole mégalithique de plus de 1 200 monuments datant de l’ère protohistorique. Elle s’étend de la plaine de Fesguia au sud-ouest à Redjie et Safia au sud-est du village.
Ce site exceptionnel comprend des dolmens, menhirs et cromlechs. Le « dolmen aux trois menhirs » est considéré comme unique au monde. Ces monuments funéraires, classés au patrimoine national, témoignent du passage de l’état nomade à la sédentarisation et des premières manifestations architecturales de la région.
Gadiaufala / Ksar Sbahi
Le site archéologique de Gadiaufala, actuel Ksar Sbahi, présente une stratification exceptionnelle d’occupations numides, romaines et byzantines. Village agricole spécialisé dans l’oléiculture, il était un centre économique vital pour la capitale régionale Cirta.
La structure la plus visible est une fortification byzantine de plan rectangulaire, dotée de six tours excentrées (7,80 m x 8,40 m) dont quatre orientées vers le sud, avec une hauteur maximale de 6 m environ. Ce site témoigne de l’importance stratégique de la région sur les routes commerciales antiques.
Autres sites patrimoniaux
Dhalaa : Ruines d’une ville romaine encore en cours d’exploration, révélant progressivement son urbanisme antique.
Aïn Beïda : L’ancienne Marcimeni romaine conserve un jardin archéologique avec des ruines et des tunnels souterrains, attestant de la richesse historique de cette ville-étape entre Cirta et Theveste.
Aïn Babouche : Site remarquable pour sa mosaïque romaine, témoignage de l’art décoratif de l’époque.
Les zones humides Ramsar
La wilaya possède plusieurs sebkhas (lacs salés) d’importance internationale, classées Convention de Ramsar : Guerrah Etarf, Guerrah El Guelif, Guerrah Ank Jemel, Sebkhet Ezzemoul et Chott Tinsilt. Ces zones humides constituent la plus grande zone de nidification de flamants roses de la Méditerranée, offrant des opportunités exceptionnelles d’observation ornithologique.
6. Wilayas limitrophes
| Wilaya | Direction | Distance | Caractéristiques |
|---|---|---|---|
| Constantine | Nord | ~80 km | Capitale de l’Est, ponts suspendus, Cirta antique |
| Guelma | Nord-Est | ~100 km | Thermes romains, Calama antique |
| Souk Ahras | Nord-Est | ~120 km | Patrie de Saint Augustin |
| Tébessa | Sud-Est | ~100 km | Theveste romaine, arc de Caracalla |
| Khenchela | Sud | ~50 km | Aurès, cèdres, Chaouis montagnards |
| Batna | Sud-Ouest | ~70 km | Timgad UNESCO, Aurès, capitale des Chaouis |
| Mila | Nord-Ouest | ~90 km | Milevum antique, agriculture |
7. Gastronomie
La cuisine traditionnelle d’Oum El Bouaghi reflète son identité chaouie et son terroir céréalier. Elle se caractérise par des plats nourrissants à base d’ingrédients locaux : blé, orge, lait, beurre et viande ovine. Pour découvrir l’ensemble des spécialités algériennes, consultez notre guide de la cuisine algérienne : 50 recettes.
Plats traditionnels
Couscous chaoui : Base de la gastronomie locale, préparé avec de la semoule d’orge ou de blé, accompagné de légumes de saison et de viande d’agneau. La variante aux fèves sèches est particulièrement appréciée en hiver.
Chakhchoukha : Plat emblématique des Aurès et des Hauts Plateaux, composé de galettes de semoule émiettées (rougag) nappées d’une sauce rouge épicée à la viande.
Rechta : Pâtes traditionnelles fines servies avec une sauce blanche au poulet ou à l’agneau, garnies de pois chiches.
Aïch : Bouillie de semoule d’orge, plat ancestral consommé au petit-déjeuner ou comme repas reconstituant.
Produits du terroir
La région est réputée pour ses produits laitiers (leben, beurre traditionnel), ses figues sèches, ses olives et son miel. Le blé et l’orge cultivés sur les vastes plaines alimentent une production artisanale de semoules et farines de qualité. Pour les recettes détaillées, consultez notre article sur les plats traditionnels algériens.
8. Économie et agriculture
La céréaliculture, pilier économique
Oum El Bouaghi est avant tout une wilaya agricole, héritière de sa vocation antique de « grenier ». Les vastes hautes plaines, avec leurs sols limoneux fertiles descendus des massifs environnants, permettent la culture du blé et de l’orge sans irrigation sur de grandes superficies.
La région est un centre marchand important pour les céréales, constituant la principale ressource économique de la population. Le maraîchage s’est développé ces dernières décennies grâce à l’essor de la petite hydraulique.
Élevage ovin
L’élevage des moutons reste une activité traditionnelle majeure. Les Haraktas pratiquent un élevage extensif avec transhumance entre les parcours d’hiver (sud) et d’été (nord), profitant de la complémentarité des milieux : terres céréalières, steppes et piémonts.
L’élevage caprin et bovin complète cette activité, notamment autour d’Aïn Beïda où se développe la production laitière pour répondre à la demande urbaine.
Industrie et commerce
Aïn Beïda, ville la plus peuplée de la wilaya (>100 000 habitants), dispose d’une zone industrielle de 121 hectares aménagée en 1976. Elle a accueilli notamment une unité Sonitex de fabrication de fil de laine. Malgré les difficultés des années 1990, la ville reste un important centre commercial régional.
Aïn M’lila, « grand centre commercial » de la wilaya, profite de sa position de carrefour entre Constantine, Batna et les Aurès. L’université Larbi Ben M’hidi d’Oum El Bouaghi contribue au développement du secteur tertiaire et de la formation.
Ressources en eau
La wilaya dispose d’importantes nappes aquifères et du barrage d’Ourkis, l’un des 65 barrages opérationnels d’Algérie. Ces ressources hydrauliques sont cruciales pour l’agriculture et l’approvisionnement urbain dans ce climat semi-aride.
9. Culture et musique chaouie
Aïssa Djermouni : la voix de l’Aurès
Aïssa Djermouni (1886-1946), de son vrai nom Aïssa Merzougui, est le chantre incontesté de la musique chaouie. Né à Sidi Reghis (wilaya d’Oum El Bouaghi), il grandit berger dans la tribu des Ouled Amara avant de devenir le poète-chanteur le plus célèbre des Aurès.
En 1936 ou 1937, il devient le premier artiste algérien, arabe et africain à se produire à l’Olympia de Paris, accompagné de son flûtiste Hadj Mohamed Ben Zine. Ses plus de 35 chansons, alternant chaoui (berbère) et arabe, célèbrent l’amour, la beauté féminine, l’honneur et les traditions aurésiennes.
Ses chants nationalistes comme « Batna Ya Batna » et « Ekker-d anugir » ont nourri la conscience anticoloniale des futurs héros de Novembre 1954. Le jour de sa mort, le 16 décembre 1946, tous les commerçants d’Aïn Beïda ont baissé leurs rideaux et Hadj Mohamed Ben Zine a brisé sa flûte, jurant de ne plus jamais jouer.
Le Festival Aïssa Djermouni
Depuis de nombreuses années, Oum El Bouaghi organise le Festival Aïssa Djermouni, manifestation culturelle majeure comprenant expositions, galas, conférences, spectacles folkloriques, pièces de théâtre et concours de poésie et de contes. Un feuilleton télévisé (Douar Echaouia) retraçant sa vie a été diffusé par l’ENTV.
Artistes contemporains
La wilaya a vu naître d’autres talents musicaux : le groupe Thiguyères, la chanteuse Yamina (Cheba Yamina), Djamel Sabri (chanteur d’expression amazighe contemporain), et Houria Aïchi qui perpétue la tradition des chants polyphoniques accompagnés de bendir et gasba. Pour découvrir d’autres expressions artistiques, consultez notre article sur les arts traditionnels algériens.
Patrimoine immatériel
La musique Rahaba (chants polyphoniques ancestraux accompagnés de bendir et gasba), la Zorna jouée lors des mariages, et la poésie orale chaouie constituent un patrimoine immatériel vivant. Les bijoux traditionnels, costumes et danses chaouies se distinguent des autres régions d’Algérie par leur originalité.
10. Questions fréquentes
Que signifie le nom « Oum El Bouaghi » ?
Le nom actuel « Oum El Bouaghi » est d’origine arabo-berbère. À l’époque numide et romaine, la ville s’appelait « Macomades », mot berbère signifiant « saline », en référence aux nombreux lacs salés (sebkhas) de la région. Pendant la période coloniale française (1930-1962), elle fut rebaptisée « Canrobert » du nom d’un maréchal français.
Qui sont les Chaouis des plaines ?
Les Chaouis des plaines sont des Berbères berbérophones et arabophones habitant les hautes plaines de l’Est algérien, notamment la wilaya d’Oum El Bouaghi. Contrairement aux Chaouis montagnards des Aurès (Batna, Khenchela), ils pratiquent une agriculture céréalière extensive et un élevage ovin transhumant. La tribu principale est celle des Haraktas, issue des Houaras, qui fut la plus puissante tribu makhzen du beylik de l’Est sous domination ottomane.
Qu’est-ce que la nécropole de Sigus ?
La nécropole mégalithique de Sigus est un site préhistorique exceptionnel comptant plus de 1 200 monuments funéraires (dolmens, menhirs, cromlechs) datant de l’ère protohistorique. Le « dolmen aux trois menhirs » est considéré comme unique au monde. Ce site, classé au patrimoine national algérien, témoigne de la transition entre nomadisme et sédentarisation dans la région.
Qui était Aïssa Djermouni ?
Aïssa Djermouni (1886-1946) est le plus grand chanteur et poète chaoui de l’histoire. Né à Sidi Reghis (Oum El Bouaghi), il a enregistré plus de 35 chansons traditionnelles et fut le premier artiste algérien, arabe et africain à se produire à l’Olympia de Paris en 1936-1937. Ses chants, mêlant chaoui et arabe, célèbrent l’amour, les traditions et ont nourri le sentiment nationaliste avant l’indépendance. Le Festival Aïssa Djermouni lui rend hommage chaque année à Oum El Bouaghi.
Que visiter à Oum El Bouaghi ?
Les principaux sites à visiter sont : la nécropole mégalithique de Sigus (dolmens uniques au monde), les vestiges romains et byzantins de Ksar Sbahi (Gadiaufala), les ruines de Dhalaa, le jardin archéologique d’Aïn Beïda, et les zones humides Ramsar (observation des flamants roses). La région offre également des possibilités de randonnée, parapente et tourisme culturel (festivals, artisanat chaoui).
Quelles sont les spécialités culinaires d’Oum El Bouaghi ?
La gastronomie d’Oum El Bouaghi reflète son terroir céréalier et pastoral. Les spécialités incluent le couscous chaoui (orge ou blé), la chakhchoukha (galettes émiettées en sauce épicée), la rechta (pâtes traditionnelles), l’aïch (bouillie d’orge). Les produits du terroir comprennent le beurre traditionnel, les figues sèches, les olives et le miel. La viande d’agneau occupe une place centrale dans la cuisine festive.
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