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Moufdi Zakaria

Moufdi Zakaria (1908-1977) n’est pas seulement l’auteur de « Kassaman », l’hymne national algérien : il est l’un des poètes qui ont transformé la langue en arme politique. Né à Béni Isguen, près de Ghardaïa, formé à Tunis, militant du mouvement national, il traverse prison, clandestinité et exil. Son œuvre, longtemps réduite à un seul texte, raconte une autre histoire : celle d’une culture mobilisée pour l’indépendance.

On connaît Kassaman par cœur, souvent sans connaître l’homme qui l’a écrit. La trajectoire de Moufdi Zakaria éclaire pourtant une question centrale : comment une révolution se fabrique aussi avec des mots. Entre l’école de la Zaïtouna, les réseaux nationalistes d’Alger, la prison de Serkadji (ex-Barberousse) et l’exil maghrébin, son itinéraire condense les tensions du XXe siècle algérien : identité, répression coloniale, lutte d’organisation, puis batailles de mémoire après 1962. Cet article retrace sa vie, ses œuvres et les polémiques récentes autour de l’hymne.

Fiche d’identité : Moufdi Zakaria

NomMoufdi Zakaria (مفدي زكريا)
Nom complet (état civil)Cheikh Zakaria Ben Slimane… (forme longue souvent citée)
Date de naissance12 juin 1908
Lieu de naissanceBéni Isguen (M’Zab), près de Ghardaïa
Langue d’écritureArabe (principalement)
Rôle historiquePoète nationaliste ; auteur des paroles de l’hymne national algérien Kassaman
ContexteMouvement national (PPA/MTLD, réseaux patriotiques), puis guerre d’indépendance
Date de décès17 août 1977
Lieu de décèsTunis (Tunisie)
SépultureRapatriement et inhumation à Béni Isguen (selon sources institutionnelles algériennes)

1) Origines mozabites : Béni Isguen, une matrice culturelle

Naître à Béni Isguen, dans le M’Zab, c’est grandir dans une société structurée par l’étude, la transmission et une forte discipline communautaire. Chez Moufdi Zakaria, cet ancrage mozabite n’est pas un détail folklorique : il nourrit une écriture où la référence religieuse, la rhétorique et la mémoire collective restent présentes, même quand le poète bascule dans la politique.

Le fait que l’Algérie indépendante baptise l’aéroport de Ghardaïa de son nom illustre la dimension nationale de ce parcours né dans un territoire souvent perçu, à tort, comme périphérique. Avec Zakaria, le M’Zab entre dans le récit central de l’Algérie contemporaine : celui de la lutte, mais aussi celui de la culture comme levier de mobilisation.

2) Tunis et la Zaïtouna : le détour décisif qui ouvre l’horizon

Comme d’autres figures du mouvement national, Moufdi Zakaria passe par Tunis et la mosquée-université de la Zaïtouna. Ce détour compte double : il lui donne une formation solide (langue, métrique, tradition savante), et il le met au contact d’un espace maghrébin où circulent idées, journaux, militants et débats sur l’émancipation.

Ce point est essentiel pour comprendre la suite : Zakaria n’écrit pas Kassaman en poète isolé. Il écrit dans un monde de réseaux, où l’Algérie n’est pas une île, mais un front intellectuel connecté au Maghreb et au Machrek.

3) Engagement national : presse, militantisme, et machine répressive coloniale

Le parcours de Moufdi Zakaria s’inscrit dans le long mouvement national qui va des années 1930 aux années 1950 : presse, associations, agitation politique, puis clandestinité. Il n’est pas un « poète de salon ». Ses textes participent à une pédagogie militante : nommer l’injustice, donner un vocabulaire au refus, produire une émotion collective partageable.

Dans cette galaxie, plusieurs noms reviennent, parce qu’ils structurent l’époque : Messali Hadj et le courant PPA/MTLD ; Ferhat Abbas et d’autres sensibilités nationalistes ; ou encore les réformistes proches de Ben Badis et de El Bachir El Ibrahimi. Zakaria gravite dans cet univers, avec ses proximités et ses distances, et paie le prix d’un engagement qui attire arrestations et pressions.

Le point clé, ici, n’est pas la case exacte à cocher (« parti X » ou « courant Y ») mais la fonction : Zakaria sert de pont entre culture et action. À mesure que l’option insurrectionnelle se confirme, la poésie cesse d’être un commentaire : elle devient une pièce de l’architecture politique.

4) « Kassaman » : naissance d’un hymne en temps de guerre

L’histoire de Kassaman est inséparable de la guerre d’indépendance. Selon des récits largement diffusés, Moufdi Zakaria est sollicité en 1955 par des cadres du FLN, à la demande notamment d’Abane Ramdane et de Benyoucef Benkhedda, pour écrire un texte qui serve d’hymne au combat. Des sources institutionnelles algériennes situent l’écriture pendant une période d’incarcération à la prison de Serkadji (ex-Barberousse) à Alger, où la légende veut qu’il ait rédigé les vers avec son sang sur les murs de sa cellule.

Repères : ce qui est sûr, ce qui est disputé

  • Fait central : les paroles de Kassaman sont de Moufdi Zakaria, et l’hymne est adopté après l’indépendance (1963).
  • Point discuté : le lieu et les conditions exactes d’écriture (prison / commerce / plusieurs étapes) varient selon les sources et les témoignages.
  • Consensus mémoriel : le texte est conçu comme un chant de guerre, au cœur de la séquence 1954-1962.

L’hymne, dans sa logique, est un texte de mobilisation : serment, promesse, défi, adresse à l’ennemi, affirmation d’une souveraineté à venir. C’est aussi une pièce de rhétorique : phrases courtes, martèlement, images de sacrifice, montée en intensité. On y entend moins une « poésie intimiste » qu’un discours public conçu pour être appris, chanté, transmis.

La musique, elle, sera finalement composée par le musicien égyptien Mohamed Fawzi, après d’autres tentatives mentionnées dans plusieurs récits historiques. L’ensemble deviendra l’un des symboles les plus puissants de l’État algérien moderne.

5) Polémiques contemporaines : le couplet citant la France et le décret de 2023

Parce qu’il naît dans une guerre anticoloniale, Kassaman porte une charge politique durable. Un couplet cite explicitement la France et l’enjoint à « rendre des comptes » : un passage interprété, côté français, comme « anti-France », et côté algérien, comme la trace logique d’un texte écrit en pleine guerre.

En 2023, un décret présidentiel a ravivé la controverse en encadrant le chant de l’hymne « dans son intégralité » lors de certaines cérémonies officielles, remettant au centre le couplet citant la France. L’épisode a déclenché commentaires, réactions médiatiques et lectures divergentes : acte de souveraineté mémorielle pour les uns, signal politique inutilement inflammable pour les autres.

Ce débat dit quelque chose d’essentiel sur Moufdi Zakaria : son texte n’est pas figé dans un musée. Il continue d’agir dans le présent, parce qu’il touche à trois zones sensibles : la mémoire coloniale, la définition de l’unité nationale et la diplomatie symbolique. Qu’on l’approuve ou non, la polémique rappelle une vérité simple : un hymne n’est jamais neutre.

6) Œuvres majeures : réduire Zakaria à Kassaman, c’est manquer l’essentiel

Moufdi Zakaria est souvent résumé à Kassaman, comme si un seul texte suffisait à contenir une vie. Or son œuvre s’inscrit dans un projet plus large : écrire l’Algérie comme sujet historique. Parmi les titres fréquemment cités figurent Al-Ilhâb al-Muqaddass (« La Flamme sacrée », 1961) et Ilyâdat al-Djazâ’ir (« Les Iliades algériennes », 1973). Ces recueils prolongent une même ambition : donner à la lutte une profondeur symbolique, et à la nation une narration.

À travers ces textes, la poésie fonctionne comme archive morale : elle fixe des noms, des scènes, des émotions collectives. Elle contribue aussi à une « diplomatie culturelle » informelle : Zakaria parle au Maghreb, au monde arabe, et inscrit la cause algérienne dans un imaginaire partagé.

7) Exil, fin de vie et retour symbolique

Après 1962, la relation entre créateurs, mémoires révolutionnaires et pouvoir d’État est rarement simple. Moufdi Zakaria passe une partie de sa vie hors d’Algérie, notamment au Maghreb, et meurt à Tunis en 1977. Le rapatriement de sa dépouille et l’inhumation à Béni Isguen (selon des sources institutionnelles algériennes) relèvent d’un geste hautement symbolique : ramener l’auteur de l’hymne à sa terre d’origine, comme on boucle un récit national.

Son itinéraire rappelle aussi une nuance utile : les symboles officiels sont souvent écrits par des hommes qui ont vécu la fragmentation, la surveillance, la clandestinité et l’exil. L’hymne, lui, raconte l’unité ; la biographie, elle, raconte le prix de cette unité.

8) Héritage : un poète devenu infrastructure de la mémoire

L’héritage de Moufdi Zakaria est visible dans les lieux, les institutions et les usages. Sa mémoire est associée à Ghardaïa (aéroport portant son nom), mais aussi aux débats sur l’enseignement de l’histoire, sur les rituels d’État et sur la place de la culture dans la formation civique.

Pour replacer Zakaria dans une galerie plus large, on peut lire en miroir des trajectoires proches par la fonction politique : Messali Hadj (construction d’un nationalisme de masse), Ferhat Abbas (réformisme puis rupture), ou les figures du FLN comme Krim Belkacem et Larbi Ben M’hidi. Chacun à sa manière montre que l’indépendance s’est jouée sur plusieurs terrains : armé, politique, diplomatique… et culturel.

9) Chronologie

DateÉvénement
12 juin 1908Naissance à Béni Isguen, près de Ghardaïa
Années 1920-1930Études et formation à Tunis (Zaïtouna), entrée dans les milieux intellectuels et nationalistes
Années 1930-1950Activités de presse/écriture et engagement patriotique ; épisodes de répression et d’arrestations selon les sources
1955-1956Rédaction de Kassaman (versions divergentes sur le lieu exact : prison Serkadji / Alger)
1963Adoption de Kassaman comme hymne national de l’Algérie indépendante
1961 / 1973Publication de recueils majeurs (dont La Flamme sacrée et Les Iliades algériennes)
17 août 1977Décès à Tunis ; rapatriement et inhumation à Béni Isguen (selon sources institutionnelles)
2023Débat relancé sur le couplet citant la France après un décret encadrant l’hymne en version intégrale lors de cérémonies officielles

10) Questions fréquentes

Qui était Moufdi Zakaria ?

Moufdi Zakaria (1908-1977) est un poète algérien, militant nationaliste et auteur des paroles de « Kassaman », l’hymne national algérien. Né à Béni Isguen (près de Ghardaïa), formé à Tunis, il a traversé la répression coloniale, la guerre d’indépendance et l’exil. Son œuvre dépasse largement l’hymne et comprend plusieurs recueils de poésie patriotique.

Où et quand a été écrit Kassaman ?

La plupart des récits situent l’écriture de Kassaman en 1955, dans le contexte de la guerre d’indépendance. Certaines versions affirment qu’il a été écrit en détention à la prison de Serkadji (ex-Barberousse) à Alger, avec une légende très diffusée évoquant une rédaction « avec le sang » sur les murs d’une cellule. D’autres sources mentionnent une écriture à Alger hors prison. Le point certain reste l’auteur : Moufdi Zakaria.

Pourquoi l’hymne Kassaman fait-il polémique avec la France ?

Kassaman contient un couplet qui cite explicitement la France et évoque l’obligation de « rendre des comptes ». Écrit comme un texte de guerre anticoloniale, ce passage est régulièrement relu à l’aune des relations diplomatiques actuelles. En 2023, un décret encadrant l’exécution de l’hymne « dans son intégralité » lors de certaines cérémonies officielles a relancé la controverse.

Quelles sont les œuvres majeures de Moufdi Zakaria, en dehors de Kassaman ?

Parmi les titres souvent cités figurent « Al-Ilhâb al-Muqaddass » (La Flamme sacrée, 1961) et « Ilyâdat al-Djazâ’ir » (Les Iliades algériennes, 1973). Ces recueils s’inscrivent dans une poésie de mobilisation, qui cherche à donner une narration et une mémoire à la lutte nationale.

Où est enterré Moufdi Zakaria ?

Moufdi Zakaria est décédé à Tunis en 1977. Des sources institutionnelles et biographiques indiquent que sa dépouille a été rapatriée en Algérie et qu’il a été inhumé à Béni Isguen, près de Ghardaïa.

Lire aussi :

Sources et références

  • Algérie – Ambassade à Berlin : page « State symbols » (repères sur Kassaman et Moufdi Zakaria) : https://embberlin.mfa.gov.dz
  • Algérie Poste (philatelie) : notice biographique sur Moufdi Zakaria : https://www.poste.dz
  • RFI (juin 2023) : controverse sur le couplet citant la France : https://www.rfi.fr
  • Le Monde (juin 2023) : décret et usage de l’hymne en version intégrale : https://www.lemonde.fr
  • USTHB (PDF) : éléments sur les versions d’écriture de l’hymne : https://bu.usthb.dz

Voir aussi : notre dossier Personnalités algériennes et nos repères sur Ghardaïa.

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