Tayeb Boulahrouf
- Dzaïr Zoom / 9 ans
- 11 juillet 2017

Tayeb Boulahrouf : Le Gentleman de la Diplomatie de Guerre, Artisan des Accords d’Évian
Biographie complète du diplomate surnommé Pablo (1923-2005), représentant du GPRA à Rome, architecte du canal suisse qui permit les négociations d’Évian, survivant de multiples attentats de La Main Rouge.
📍 Oued Zenati • Rome • Alger
🌐 Négociateur d’Évian
« Les titres ne sont que la décoration des sots, les grands hommes n’ont besoin que de leur nom. » Cette citation de Frédéric II résume parfaitement Tayeb Boulahrouf, ce héros discret de la révolution algérienne. Représentant du GPRA à Rome, il tissa un réseau d’influences exceptionnel et initia le canal diplomatique suisse qui mena aux Accords d’Évian. Comme le témoigna Redha Malek : « C’est par son intermédiaire que le gouvernement helvétique a présenté ses bons offices entre le gouvernement français et le gouvernement algérien. »
🌱 Jeunesse et éveil nationaliste (1923-1945)
Une enfance marquée par l’orphelinat
Tayeb Boulahrouf naît le 9 avril 1923 à Oued Zenati, dans la wilaya de Guelma, au nord-est de l’Algérie. Il est issu d’une famille extrêmement pauvre originaire de Constantine.
Orphelin dès sa tendre enfance, c’est son oncle maternel qui prend en charge son éducation. C’est auprès de lui que le jeune Tayeb découvre le sens du combat nationaliste, en assistant aux réunions clandestines du Néo-Destour tunisien à la frontière algéro-tunisienne.
Dès l’âge de 15 ans, en 1938, Tayeb Boulahrouf commence à vendre le journal El Ouma, organe du Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj. Cette activité militante lui vaut d’être chassé de l’école. Ce sacrifice précoce marque le début d’un engagement qui ne faiblira jamais.
Les manifestations du 1er mai 1945
Lorsque la guerre d’Algérie se profile, Tayeb Boulahrouf est déjà un militant aguerri. Il réorganise avec Ahmed Djelloul les cellules du PPA à Annaba (alors Bône) et Guelma.
Le 1er mai 1945, il organise les manifestations nationalistes à Annaba. Cette mobilisation s’inscrit dans le contexte des tragiques massacres de Sétif, Guelma et Kherrata du 8 mai 1945. Arrêté pour son rôle dans l’organisation, il bénéficie de l’amnistie de mars 1946.
⚔️ L’ascension dans le mouvement national (1946-1957)
Cadre du PPA-MTLD
Après sa libération, Tayeb Boulahrouf devient un cadre important du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), fondé suite à la dissolution du PPA. Il travaille sous les ordres de Mohamed Belouizdad, figure majeure du nationalisme algérien.
📅 Chronologie militante (1946-1957)
- Avril 1948 – Arrêté lors des élections truquées à l’Assemblée algérienne
- Libération – Affecté en Oranie pour poursuivre le travail militant
- Avril 1950 – Arrêté lors du démantèlement de l’Organisation Spéciale (OS)
- 1951 – Libéré après un an de détention, entre au Comité central du MTLD
- 1952 – Membre du comité directeur de la délégation permanente du MTLD en France
- 1954-1957 – Milite au sein du FLN en France métropolitaine
Son expérience et ses réseaux en France métropolitaine s’avèrent précieux pour l’organisation du soutien à la révolution. En 1958, le directoire révolutionnaire installé à Tunis le désigne pour une mission stratégique : représenter le FLN à Rome.
🏛️ Représentant du GPRA à Rome (1958-1962)
Pablo, l’homme de l’ombre
En 1958, Tayeb Boulahrouf est désigné comme responsable du bureau de liaison du FLN à Rome. Il réside alternativement à Lausanne, sous le pseudonyme de « Pablo », et à Rome, dans le quartier de Montesacro, non loin des ambassades d’Égypte et de Libye.
En septembre 1958, le GPRA est proclamé. Le charisme et les qualités d’homme de réseaux de Boulahrouf lui valent de devenir officiellement le représentant à Rome du gouvernement algérien en exil. La représentation algérienne acquiert un statut quasi officiel, ce qui provoque la colère des autorités françaises.
🌐 Un réseau d’influence exceptionnel
À Rome, Boulahrouf tisse des relations avec les plus hautes personnalités italiennes et européennes :
- 🏛️
Amintore Fanfani – Président du Conseil italien - 🚗
Giovanni Agnelli – Président du groupe Fiat - ⛽
Enrico Mattei – Patron de l’ENI (pétrole) - 🎬
Gillo Pontecorvo – Réalisateur (futur auteur de « La Bataille d’Alger ») - ✍️
Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini – Écrivains et intellectuels
En 1959, lorsque le sénateur John Kennedy prend position en faveur du FLN, c’est un séisme pour la France coloniale. L’Allemagne, la Suède, l’Angleterre et l’Italie encouragent des comités de soutien.
💣 Cible de La Main Rouge
Cette effervescence diplomatique ne laisse pas indifférents les partisans de l’Algérie française. Tayeb Boulahrouf devient une cible prioritaire des services secrets français, notamment de La Main Rouge, organisation de façade du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage).
Le 5 juillet 1959, Via Val Savio à Rome, Tayeb Boulahrouf échappe de justesse à un attentat à la voiture piégée. Selon Constantin Melnik, responsable des services secrets français de 1959 à 1962 :
« Sa voiture a été piégée, mais l’homme est sorti plus tard que prévu et c’est un enfant qui a péri dans l’explosion : il était allé chercher son ballon sous le véhicule. Cette mort a provoqué une crise de conscience dans le service. »
La victime innocente est Rolando Rovai, un enfant italien de 10 ans.
Quatre tentatives d’assassinat
Au total, entre 1959 et 1961, Tayeb Boulahrouf survit à au moins quatre tentatives d’assassinat à Rome :
- Via delle Quattro Fontane (juin 1959) – Tirs depuis une voiture noire
- Via di Villa Ricotti
- Via Val Savio (juillet 1959) – Voiture piégée, blessé
- Via Cavour (1961)
Ces attaques répétées frôlent à plusieurs reprises la crise diplomatique entre Paris et Rome. Malgré le danger permanent, Boulahrouf refuse de cesser ses activités : son patriotisme l’amène à continuer à sillonner l’Italie et la Suisse, menant à bien toutes les missions confiées.
🤝 L’artisan du relais suisse et des Accords d’Évian
L’échec des pourparlers de Melun en juin 1960 – auxquels participèrent Ahmed Boumendjel et Mohammed Seddik Benyahia – laisse la situation dans l’impasse. C’est alors que Tayeb Boulahrouf prend une initiative décisive.
Fin 1960, les avocats genevois Me Raymond Nicolet et Me Lalive contactent Boulahrouf pour lui demander d’intercéder auprès du président guinéen Ahmed Sékou Touré afin d’obtenir la libération d’un ressortissant suisse emprisonné en Guinée.
Grâce aux démarches du GPRA, Sékou Touré libère le prisonnier. Cet événement renforce considérablement la crédibilité des Algériens auprès des autorités suisses et ouvre des portes inespérées.
La rencontre avec Olivier Long
Me Nicolet obtient pour « Pablo » un sauf-conduit pour entrer en Suisse – dont il était interdit de séjour depuis février 1960. Le 23 décembre 1960, Boulahrouf rencontre le diplomate suisse Olivier Long, chef de la délégation suisse à l’Association Européenne de Libre-Échange.
Long entretient des relations personnelles avec les ministres français Louis Joxe et Michel Debré. Dès le 10 janvier 1961, il rencontre Joxe à Paris. Informé, le général de Gaulle donne son feu vert : « Dites à M. Long de continuer. »
📅 La route vers Évian (1961-1962)
- 8 janvier 1961 – Référendum sur l’autodétermination de l’Algérie
- 10 janvier 1961 – Olivier Long rencontre Louis Joxe à Paris
- 19 janvier 1961 – De Gaulle donne son feu vert
- 20 février 1961 – Rencontre à Lucerne : Pompidou, Boumendjel, Boulahrouf
- 5 mars 1961 – Deuxième rencontre à Neuchâtel
- Mai-juillet 1961 – Négociations d’Évian I
- Juillet 1961 – Conférence de Lugrin
- 7-18 mars 1962 – Négociations d’Évian II, signature des Accords le 18 mars
Aux côtés d’Ahmed Boumendjel, Tayeb Boulahrouf participe directement aux rencontres préparatoires. La délégation algérienne, menée par Krim Belkacem, obtient l’indépendance de l’Algérie et le cessez-le-feu entre en vigueur le 19 mars 1962.
« L’incroyable efficacité des réseaux informels suisses mettait discrètement en mouvement les rouages complexes d’une diplomatie parallèle… »
Jalil Boulahrouf
Fils de Tayeb Boulahrouf, témoignage
🇩🇿 Le diplomate de l’Algérie indépendante
Premier ambassadeur en Italie
À l’indépendance, Tayeb Boulahrouf devient le premier ambassadeur d’Algérie en Italie. Âgé de quarante ans, il épouse la nièce de son ami Me Nicolet. Il avait refusé de se marier avant l’indépendance, confiant : « Je ne voulais pas faire des orphelins comme moi. »
Malgré son statut officiel, Boulahrouf reste fidèle à ses idéaux révolutionnaires. Il est nommé successivement ambassadeur à Rome, Lima, Bucarest, Buenos Aires, La Paz et Lisbonne.
Durant sa mission à Buenos Aires dans les années 1970, Pablo reste fidèle à ses convictions. Sous la dictature du général Videla, il prend contact avec l’opposition et distribue des passeports algériens aux opposants pour leur permettre de fuir la junte militaire.
Cette action courageuse lui vaut un nouvel attentat : à la veille de la Coupe du monde 1978, la façade de l’ambassade d’Algérie est mitraillée. Le vent de la démocratie latino-américaine des années 1980 lui donnera raison.
Héritage et reconnaissance
Tayeb Boulahrouf décède le 26 juin 2005 à Alger, à l’âge de 82 ans. Il laisse un fils, Jalil Boulahrouf, qui conserve les archives de son père et témoigne de son parcours. Les premières condoléances reçues par ses enfants viendront d’Izquierda Unida (la Gauche unie argentine), ancien mouvement d’opposition clandestin devenu parti légal.
🏆 Hommage à Rome (juillet 2025)
Le 24 juillet 2025, lors de la visite officielle du président Abdelmadjid Tebboune en Italie, une plaque commémorative a été inaugurée à Rome en mémoire de Tayeb Boulahrouf, non loin du Parlement italien.
Cette reconnaissance fait écho à l’inauguration du jardin Enrico Mattei à Alger, symbole des liens historiques entre les deux pays.
❓ Questions fréquentes sur Tayeb Boulahrouf
Qui était Tayeb Boulahrouf ?
Tayeb Boulahrouf (1923-2005), surnommé Pablo, était un diplomate et moudjahid algérien. Représentant du GPRA à Rome de 1958 à 1962, il fut l’artisan du relais suisse qui permit les négociations des Accords d’Évian.
Pourquoi Tayeb Boulahrouf était-il surnommé Pablo ?
Il utilisait ce pseudonyme lorsqu’il résidait à Lausanne en Suisse dans le cadre de ses activités clandestines pour le FLN. Ce nom de code lui permettait de mener ses missions diplomatiques secrètes en Europe.
Quel rôle a joué Tayeb Boulahrouf dans les Accords d’Évian ?
Il a établi le canal de négociation suisse en contactant le diplomate Olivier Long fin 1960. Cette initiative permit les rencontres secrètes de Lucerne et Neuchâtel en 1961, prélude aux négociations d’Évian.
Tayeb Boulahrouf a-t-il survécu à des attentats ?
Oui, il échappa à au moins quatre tentatives d’assassinat à Rome entre 1959 et 1961. L’attentat du 5 juillet 1959 par La Main Rouge (SDECE) tua un enfant italien de 10 ans, Rolando Rovai.
Quels personnages célèbres Tayeb Boulahrouf a-t-il rencontrés ?
À Rome, il a tissé des liens avec Giovanni Agnelli (Fiat), Enrico Mattei (ENI), Gillo Pontecorvo (La Bataille d’Alger), Alberto Moravia et Pier Paolo Pasolini.
Qu’a fait Tayeb Boulahrouf en Argentine ?
Ambassadeur à Buenos Aires dans les années 1970, il aida les opposants à la dictature de Videla en leur fournissant des passeports algériens pour fuir le pays.
Quelle reconnaissance Tayeb Boulahrouf a-t-il reçue ?
En juillet 2025, une plaque commémorative a été inaugurée à Rome lors de la visite du président Tebboune, témoignant de l’excellence des relations algéro-italiennes.






































































































































































































































































































































































































































































































































































































