#Personnalités algériennes

Cheikh El Mokrani

Cheikh El Mokrani (1815-1871), de son nom complet Mohammed el-Hadj el-Mokrani, est le chef de la plus grande insurrection qu’ait connue l’Algérie coloniale avant la guerre de libération. Bachagha de la Medjana, descendant du royaume des Aït Abbès, il lance le 16 mars 1871 une révolte qui soulève 250 tribus — soit un tiers de la population algérienne. Allié au Cheikh El Haddad, chef de la confrérie Rahmaniyya, il meurt héroïquement au combat le 5 mai 1871, tué d’une balle en plein front.

Fiche d’identité

Nom completMohammed el-Hadj el-Mokrani (الشيخ محمد المقراني)
Nom kabyleLḥaǧ Muḥend n Ḥmed n At Meqqṛan
Naissance1815 à Aït Abbas (Kabylie des Bibans)
Décès5 mai 1871 à Oued Soufflat, près de Bouira — tué au combat
OrigineDynastie des Aït Abbès (descendants des Hafsides de Béjaïa)
TitreBachagha de la Medjana (1853-1871)
FamilleFrères : Lakhdar, Boumezrag ; cousin : El Hadj Bouzid
SépultureMosquée Djamaâ El Kebir, Kalâa des Beni Abbès

1. Origines et lignée royale

Cheikh El Mokrani appartient à l’une des plus illustres familles de l’aristocratie guerrière kabyle (les leğwad). Les Mokrani (At Meqqran en kabyle) sont les descendants du royaume des Aït Abbès, fondé au XVIe siècle par les héritiers du dernier sultan hafside de Béjaïa, Abou El Abbés Abdelaziz.

Le royaume des Aït Abbès

En 1510, après la prise de Béjaïa par les Espagnols de Pedro Navarro, les princes hafsides et l’élite de la ville se réfugient dans la Kalâa des Beni Abbès, citadelle imprenable des Bibans. Ils y fondent un royaume indépendant qui tiendra en échec les Espagnols puis les Ottomans pendant plus d’un siècle. Le patronyme « Mokrani » vient du berbère Amokrane (« grand », « chef »).

La Kalâa des Beni Abbès devient un centre politique, culturel et économique majeur, contrôlant le célèbre passage des Portes de Fer (Bibans) entre Alger et Sétif.

2. Ahmed El Mokrani, le père

Le père de Mohamed, Ahmed El Mokrani, était khalifa (gouverneur) de la région de Medjana sur les hauts plateaux algériens. En 1838-1839, il joue un rôle déterminant dans la neutralisation de la Kabylie orientale au profit des Français.

En octobre 1839, il assure le libre passage de l’expédition des Portes de Fer menée par le duc d’Orléans, combattant aux côtés des troupes françaises contre les tribus hostiles. Cette alliance lui vaut le titre de khalifa de la Medjana reconnu par les autorités françaises.

Cependant, une ordonnance royale de 1845 modifie son statut : de partenaire allié, il devient subordonné à l’officier commandant de cercle. Il perd plusieurs prérogatives. En avril 1853, Ahmed Mokrani meurt à Paris lors d’une visite sur invitation de Napoléon III.

3. Bachagha de la Medjana (1853-1871)

Mohamed el-Hadj el-Mokrani est le troisième fils d’Ahmed, avec ses frères Lakhdar et Boumezrag. À la mort de son père, le Service des affaires indigènes (Bureaux arabes) le désigne comme successeur, mais avec un titre moins prestigieux : bachagha au lieu de khalifa.

« Un homme d’intelligence et de finesse, magnifique et courtois, animé de sentiments nobles et chevaleresques, il était le type accompli du grand seigneur de la tente. »
— Joseph Nil Robin, officier français

Cette rétrogradation n’est que le début d’une longue série d’humiliations que subira El Mokrani entre 1853 et 1870.

4. Les humiliations coloniales

L’historien Charles-André Julien décrit les mesures vexatoires imposées à Mokrani :

  • Privation de ressources fiscales traditionnelles
  • Imposition de taxes inusitées
  • Remplacement de ses préposés (oukil) par des caïds et cheikhs dépendant du commandement français
  • Confiscation d’environ 5 000 hectares de terres affectées à la commune de Bordj Bou Arreridj

La dette de la famine

Lors de la terrible famine de 1866-1868, Mokrani paie sur ses fonds personnels l’achat de semences pour sa population. Le gouverneur général Mac Mahon lui promet un remboursement par l’État. En 1870, Mokrani n’a toujours rien reçu et doit hypothéquer ses biens personnels. Quand il réclame les sommes dues après la chute de Napoléon III, le général Augereau lui répond : « Maintenant, ce sont des civils qui gouvernent l’Algérie, nous ne pouvons rien faire. »

5. Le contexte de 1870-1871

Plusieurs événements convergent pour créer les conditions de l’insurrection :

La défaite française contre la Prusse

La guerre franco-prussienne de 1870 se termine par une déroute française. Le 28 janvier 1871, le gouvernement républicain signe un armistice humiliant. L’armée coloniale en Algérie est affaiblie, de nombreuses troupes ayant été rappelées en métropole.

L’instauration du régime civil

Le passage du régime militaire au régime civil en Algérie marginalise les notables traditionnels. Le bachagha Mokrani, dont le territoire jouxte Bordj Bou Arreridj, risque de tomber sous l’autorité du maire de cette commune — une humiliation insupportable pour un descendant de sultans.

Le décret Crémieux

Le décret Crémieux du 24 octobre 1870, accordant la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie mais pas aux musulmans, accentue le ressentiment des populations indigènes.

6. Le déclenchement de l’insurrection (mars 1871)

Le 27 février 1871, El Mokrani adresse une lettre de démission aux autorités françaises. Il la renouvelle le 9 mars.

Le 15 mars 1871, il écrit deux lettres décisives — l’une au général Augereau, chef d’état-major pour l’Algérie, l’autre au capitaine Ollivier, son officier de tutelle :

« Vous connaissez la cause qui m’éloigne de vous ; je ne puis que vous répéter ce que vous savez déjà : je ne veux pas être l’agent du gouvernement civil. […] Je m’apprête à vous combattre ; que chacun aujourd’hui prenne son fusil. »
— Lettre du cheikh El Mokrani au capitaine Ollivier, 15 mars 1871

Le 16 mars 1871, Mokrani lance 6 000 hommes à l’assaut de Bordj Bou Arreridj. Le siège dure dix jours mais échoue à prendre le bordj où se sont réfugiés les défenseurs français.

7. L’alliance avec Cheikh El Haddad

C’est en faisant appel au Cheikh Ameziane El Haddad, chef spirituel de la puissante confrérie soufie des Rahmaniyya, que Mokrani donne un caractère nouveau à l’insurrection.

L’appel au djihad (8 avril 1871)

Le 8 avril 1871, au marché des Mcisna à Seddouk (petite Kabylie), le vieux cheikh El Haddad — alors âgé de plus de 80 ans — proclame que le Prophète lui est apparu et appelle à la guerre sainte (djihad) contre l’envahisseur français. Son fils Si Aziz devient « émir des soldats de la guerre sainte ». Les khouans (adeptes) de la Rahmaniyya entrent en rébellion.

Deux grands chefs se complètent alors : El Mokrani, le chef de guerre et administrateur ; El Haddad, le chef spirituel et moral. Avec l’appui de la confrérie, l’insurrection prend un caractère populaire et religieux.

8. L’ampleur de la révolte

L’insurrection de 1871 est la plus importante révolte qu’ait connue l’Algérie coloniale depuis le début de la conquête en 1830 — et la dernière avant le 1er Novembre 1954.

Le soulèvement en chiffres

250 tribus soulevées
Près du tiers de la population algérienne
Entre 100 000 et 150 000 combattants
Extension du littoral près d’Alger jusqu’à la frontière tunisienne

En kabyle, l’insurrection est appelée Nnfaq [n] Urumi — « la guerre du Français » ou « l’insurrection du Français ».

9. Les combats et la progression

Après l’appel d’El Haddad, 150 000 Kabyles se soulèvent. L’insurrection s’étend rapidement :

  • Grande Kabylie : attaques sur Tizi-Ouzou, Fort-National (assiégé 63 jours), Dra-el-Mizan, Dellys, Bougie, Bordj-Menaïel
  • Petite Kabylie : toute la région se soulève
  • À l’est : région de Tébessa, Souk Ahras (avec El Keblouti)
  • Au sud : région du Belezma, Hodna, jusqu’au Sahara oriental

Le 11 avril 1871, El Mokrani adresse deux lettres au président Adolphe Thiers demandant des négociations. Le gouvernement de la Défense nationale refuse.

Le 14 avril, les insurgés prennent le village de Palestro, à 60 km d’Alger — le massacre de 50 Européens y est commis. Ils atteignent ensuite le Col des Béni Aïcha, menaçant la capitale.

10. La mort héroïque (5 mai 1871)

Le vice-amiral de Gueydon, nouveau gouverneur, mobilise 22 000 soldats et vingt colonnes pour écraser l’insurrection.

Le 5 mai 1871, près de l’oued Soufflat (village d’Aïn Bessem, près de Bouira), El Mokrani tombe au combat face à la colonne du général Cérez.

« Il descendit de cheval et, gravissant lentement, la tête haute, l’escarpement d’un ravin balayé par notre mousqueterie, il reçut la mort — d’une balle en plein front — qu’aux dires des témoins de cette scène émouvante il cherchait, orgueilleux et fier comme il eût fait du triomphe. »
— Témoignage rapporté par Louis Rinn

El Mokrani avait 56 ans. Son corps est ramené et enterré dans la cour de la mosquée Djamaâ El Kebir à la Kalâa des Beni Abbès, berceau de sa dynastie.

11. La répression coloniale

Après la mort d’El Mokrani, son frère Boumezrag prend la tête de l’insurrection. Le 16 juin, Fort-National est débloqué après 63 jours de siège. Le 24 juin, à Icheridène — comme en 1857 — les Kabyles subissent une défaite décisive.

Le 30 juin, Si Aziz se rend. Le 13 juillet, Cheikh El Haddad abandonne le combat. Boumezrag poursuit la lutte jusqu’à sa capture le 20 janvier 1872.

Une répression terrible

La répression est implacable :
Amende collective de 36,5 millions de francs-or imposée aux tribus insurgées
500 000 hectares de terres confisquées (séquestre)
• Terres distribuées aux colons, notamment aux Alsaciens-Lorrains chassés par l’annexion allemande
Déportations massives en Nouvelle-Calédonie (les « Kabyles du Pacifique »)
• Internements et emprisonnements
Cheikh El Haddad meurt en prison le 29 avril 1873

Boumezrag El Mokrani est déporté en Nouvelle-Calédonie où il réussit économiquement — il y dirige une entreprise de transport postal. Il ne sera jamais amnistié malgré ses demandes répétées jusqu’en 1904, les autorités craignant que son retour ne ravive les tensions.

12. Héritage et postérité

L’insurrection de 1871 marque un tournant dans l’histoire coloniale algérienne. Elle met fin au rêve du « royaume arabe » de Napoléon III et inaugure l’« Algérie européenne » construite par et pour le colonat.

Mais la mémoire de Mokrani ne disparaît jamais. En mai 1945, le mot de passe du soulèvement préparé par le PPA en Kabylie est : « Mokrani ».

« Des tréfonds de nos âmes ressurgissent intacts les souvenirs, les hauts faits insérés aussitôt dans la trame de la vie de tous les jours. Égrenés comme un chapelet de perles, les noms de l’émir Abdelkader, Mokrani, Boumaza, Bouamama… Un langage s’est conservé, un message s’est transmis, une invariance s’est perpétuée. »
Ahmed Ben Bella, 1985

L’insurrection de 1871 constitue un maillon essentiel entre les résistances de l’Émir Abdelkader, de Lalla Fatma N’Soumer et le mouvement de libération nationale du XXe siècle.

Chronologie

Les dates clés

1510Fondation du royaume des Aït Abbès après la chute de Béjaïa
1815Naissance de Mohamed el-Hadj el-Mokrani à Aït Abbas
1839Son père Ahmed assure le passage des Portes de Fer
Avril 1853Mort d’Ahmed Mokrani à Paris — Mohamed devient bachagha
1866-1868Grande famine — Mokrani s’endette pour aider sa population
1870Défaite française contre la Prusse — instauration du régime civil
27 fév. 1871Première lettre de démission de Mokrani
15 mars 1871Lettres de rupture — « Que chacun prenne son fusil »
16 mars 1871Début de l’insurrection — attaque de Bordj Bou Arreridj
8 avril 1871Cheikh El Haddad proclame le djihad à Seddouk
14 avril 1871Prise de Palestro — les insurgés à 60 km d’Alger
5 mai 1871Mort d’El Mokrani au combat à Oued Soufflat
24 juin 1871Défaite kabyle à Icheridène
13 juil. 1871Reddition de Cheikh El Haddad
20 janv. 1872Capture de Boumezrag — fin de l’insurrection

13. Questions fréquentes

Pourquoi Cheikh El Mokrani s’est-il révolté contre les Français alors que son père les avait soutenus ?
Son père Ahmed avait établi une alliance d’égal à égal avec les Français. Mais Mohamed a subi des humiliations croissantes : rétrogradation de khalifa à bachagha, confiscation de terres, privation de ressources, et surtout la perspective de se retrouver sous l’autorité d’un simple maire avec l’instauration du régime civil. La dette contractée lors de la famine et jamais remboursée a été l’élément déclencheur.
Quel est le lien entre El Mokrani et Cheikh El Haddad ?
El Mokrani était le chef politique et militaire de l’insurrection, tandis que Cheikh El Haddad, chef de la confrérie Rahmaniyya, en était le chef spirituel. L’appel au djihad d’El Haddad le 8 avril 1871 a transformé une révolte nobiliaire en soulèvement populaire de masse, multipliant le nombre d’insurgés par dix.
Quelle a été l’ampleur de l’insurrection de 1871 ?
C’est la plus grande insurrection de l’Algérie coloniale avant 1954. Elle a soulevé 250 tribus, soit environ un tiers de la population algérienne, avec 100 000 à 150 000 combattants. L’insurrection s’est étendue des environs d’Alger jusqu’à la frontière tunisienne.
Comment Cheikh El Mokrani est-il mort ?
Il est mort au combat le 5 mai 1871 près de l’oued Soufflat. Selon les témoins, il a descendu de cheval et gravi lentement un escarpement balayé par les tirs français, recevant une balle en plein front. Il cherchait manifestement une mort héroïque plutôt que la reddition.
Qui sont les « Kabyles du Pacifique » ?
Ce sont les insurgés de 1871 déportés au bagne de Nouvelle-Calédonie après l’échec de la révolte. Parmi eux, Boumezrag El Mokrani, frère du cheikh, qui y resta plus de 30 ans et y prospéra comme entrepreneur de transport. Leurs descendants vivent toujours en Nouvelle-Calédonie.
Quel est le lien entre l’insurrection de 1871 et la Commune de Paris ?
Les deux événements sont contemporains (mars-mai 1871), mais il n’y a pas eu de coordination. Comme le note Benjamin Stora, ce sont « deux histoires différentes ». Le lien principal est que la défaite française de 1870 et l’affaiblissement de l’armée ont créé les conditions des deux soulèvements. La répression fut également commune : les Kabyles payèrent l’indemnité de guerre à la Prusse et leurs terres furent données aux Alsaciens-Lorrains.

Sources

  • Wikipédia : Cheikh El Mokrani, Révolte de Mokrani, Aït Abbas
  • Encyclopédie berbère : « Mokrani (El-) / At Meqq°ran (famille) »
  • Louis Rinn : Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie, Alger, 1891
  • Joseph Nil Robin : Notes historiques sur la Grande Kabylie, Alger, 1901
  • Charles-André Julien : Histoire de l’Algérie contemporaine
  • Mehdi Lallaoui : Kabyles du Pacifique, 1994
  • El Watan : « Mouvement insurrectionnel du 8 avril 1871 »

Cheikh El Mokrani

Cheikh El Haddad

Cheikh El Mokrani

Mohamed Belouizdad

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